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Full text of "Nouvelle relation de la Gaspesie [microforme] : qui contient les moeurs & la religion des sauvages gaspesiens Porte-Croix, adorateurs du soleil, & d'autres peuples de l'Amerique septentrionale, dite le Canada : dediée a Madame la princesse d'Epinoy"

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NOUVELLE : 


RELATION. 
DE LA 


GASPES I B,. 
QUI CONTIENT 


Les Mœurs & la Reli ion des Sauz 


E À MADAME e 
Patins. PRRTAONS à 


Mi ; omhaire Recoller de la Province de : 
Sahara dé 3 ere € 


> 
+ 
ds; : 
Sais ‘£ 
FRE 24 


| ue p A R I LS: s 
Ches AUABLS Er at sun : 


Ar EC PRIFILEGE DU 


A MADAME 


“LA PRINCESSE 
_ D'EPINOY. 


‘Ne fotex pas farprife, f 


de prens la liberté de vous 
prefènter , 5 de donner as 


Public, fous les aufpices 


a 1} 


EPITRE. 
favorables de vôtre ilufre 
Nom , la Nouvelle Rela- 
tion. de la Gafpefie ; puif- 
qu'elle vous eff dhe legiss- 
mement , € quil eff égale- 
ment de [on devoir © de [a 
reconnoiffance, de vous offrir, 
par l'un de fes Miffionnaires, 
ce qu'elle a de plus religieux 
devant Dieu, € de confi- 

derable devant les bommes, 
pour s'acquiter aujourd hui 
des étroites obligations dont 
elle eff redevable depuis plus 
d'un fiecle, à la pieté de 
sos: Ancêtres; d'avoir -cté 
LoËmifè aux Loix de l'Eglife, 
€) du plus grand Monarque 
de l'Univers ; par les appli 

à À . ' 


.. EPÂTR E. 

cations de leur zele: pour le’ 
Jervice. de l'Etat g de » 
Religion. 

En effee, MADAM E, 
la verité de l'Hifloire nous 
apprend, que Monfieur Phi. 
lippe Chabot, Comte de Ba. 
rañ{ais «9 de Chargnÿ, Sei: 
gneur de Brion, € Grand 
Amiral de France; qui wvi- 
doit plein d honnéns. 3: de 
gloire fous le Regne de 
François Premier ; voulant 
frarer les ‘routes aux: Pre- 
chcatenrs de la Foÿ, dans ur 
Païs où elle n'avoir jamais 
été annoncée. donna gene 
reufement à Jacques Carsier: 
avec fôs: Commiffions’, trois 
a il } 


EPITRE. 
mucires équipez à fès frair 
@) dépens , munis de tous ce 
qui étoit neceffaire pour em 
faciliver les premieres décou- 
uertes , © jetter les fonde. 
mens de cette florifflanse Co- 
Jonie de la Nouvelle France; 
en l'on voit aujourd'hui fi 
jen établie dans le Canada :. 
€ tranfpiraut, dans le cœur: 
de ce fameux Pilote, une: 
partie de cette uoble ardeur, 
fi commune &5 fi naturelle à 
tous ceux de vôtre Mai{on,. 
d'emplifier © d'étendre la 
gloire de Jesus CHrisr 
€ de nos Rois, 4 duy com 
manda dy arborer la Croix, 
des Fleurs-de-lys, €d cette ce 


ul EPITRE. 
re Inféription, qui acquit 
à la 4 Te 
plus de deux. mille lisuës de 
ces vafies ( ontrées , l'année 
1535. le fxième guiller, qu'elle 
parut pour la premiere fois 
dans la Gafpefe:, € peu de 
fours: aprés. für :les riuages 
C©> les côtes dù. Fleuue 
de Saint Laurent, em ces 
sermes ,Francifcus. Prinus, 
Dei gratià, Rex Franco. 
rum,, regnat. 

-C'efe ainff, MADAME, 
que toute la France efi:re- 
devable. à vôtre: augufle 
rs de. La: conquête :de 

. nouveas : Monde, €: que 
par an: effes ffagulier, de: la 


a ii} 


EPITRE 
divine Providence , nos Sau: 
mages: Gafpefiens virent, 
| avec'autans de joie que de 
furprifé.; dans leur Païs;. 
.sne..Croix. fémblable à celle 
an'ils adoroient fans la con: 
mofere :: Ils: la “figuroient 
“© la portoient religieufe- 
ment deffus leur char € 
deffas leurs. babies ; elle pre. 
fidoit dans leurs [onfeils , 
duisdeurs: Viiages, € dans 
les Affaires les plus impor. 
tantes dela Nation : leurs 
Cimetieres paroiffoient plä. 
‘tét Chrétiens , que Barbares, 
‘parle nombre de Croix qu'ils 
faifüient: mettre deffus leurs 
tombeaux ; ém un mot , c'é- 


EPITRE : 
soient, M À D'AIME, def 
Atheniens. ‘d'un. nouvean 
Monde ,. qui: rendotent leur 


hommage € leur ' adora> 


tion à la (roix d'un Dien 
qui leur étoit inconus , dans 
le tems méme que:les Prin» 
ces d'Epinoy &de Melun en: 
treprenoient…. generenfément 


des voïages les: plus celebres 


de la Terre : Sainte: :aruêc 
Saint. Loûis Cd nos antrex 
Rois: “de: France:;vpour La 
revirer de. lopprobre où elle 


… ésoit parmi. ces. Nations du: 
fdeles, ©. la faire ss 


ar tout le Monde... 
épée de l pritda Saint | 
Raul ‘ces Grands Hot, : 


EPITRE. 
MADAME, ne voulotens 
point, avec cet Apôtre de 
Jesus CHRIST, daurre 
gloire, que celle quils re 
cherchoiens avec empreffe: 
ment dans la Croix du. Fils 
de Dien: © ne comptant 
powr rien ni le grand 
nombre. des Viëlotres qu'ils 
amoiens remportées fur les 
Ennemis de la Foi, ni ces 
 faies d' Armes heroïques qui 
leur acquirent Le furnom de 
 Gharpentiers, à cau/6 de la. 

forceviélorienfe deleur bras, 
©" de la pefanteur de: leurs 
coups ; ils fe:faifoient.princt. 
palement bonneur de fe:croi. 


EPITRE. 
Koïawme: portoient publique: 
ment.ce facré Signe de nôtre: 
Salut, comme la marque ecla: 
tante de leur Chrifitanifme; 
failoient.leur Teflament, © 
difpofoient de leur :Maifon 
avant leur dépare pour la 
Conquête de la Terre-Sainte, 
dans le deffein d'y étre Mar. 
tyrs ,. om d'y faire regner 
Hesus- CHRIST : c'étoiens 
des Heli, qui mouroient à 
tout moment de regret, de 
voir cet Arche d'allimuce en: 
La purffance de ces Philifus 
indomptables ; @} ils vou- 


 doient énfin, qu'elle fût gra: 


vée deffus leur: Maufolée 
avec les Armes de: uôbre 


. …EPITRE, 
Maïifon ; pour marquer: à 
toute. la ‘Poflerité ;‘ qu'ils 
fe mettoiens encore aprés le 
mort fous la: proteétion de 
ba Croix du Fils de Dies, 
dont is avoient durant Le 
vie foñrenu les mteréts, 
avec tant de: ele 5 de 
géodhens:2s 5 rs us 
 # paffrois, MADAME; 
les bornes d'une Epthre, &: 
je reconnoisavecplaifir qu'il 
me faudroit de gros volumes; 
fie voulois rappeler ici ls 
memoire glorien[e £ triom- 
phante de ces. Hufères He- 
xos.: l'antiquité de leur No: 
blefe ; plus ancienne même 
que. la naïffance du (hrifise 


R 


EPITRE. 
PL TA dans nôtre France; 
an rapport de Gregoire de 
Tours ; qui la fait defendre 
de ce fameuse Aufelian, le: 
quel ‘ménages le Mariage de 
Sainte. Clotilde € du Rat 
Clouis ,,avec:tant de fageffe, 
de conduite €: de- prudence, 
que ce grand Prince luy don: 
sa pour récompanfé dé cet 
important férvice, la Comté 
de Melun avec fes. _. 
dauces:: ces : pompenfés. @ 
pragnifiques Alliances de vô. 
re Maifou ÿ avec les Têtes 
couronnées , € ce. quil y 
a de plus Noble € -d'Au.- 


gafle dans l'Europe : la 


prefoude. 7 météo d'un f 


EPITRE. 
grand nombre de fçavuss 
Prelats , dont les Lumie- 
ves Orthodoxes ont illuf- 
sré l'Eglifé de Jasus- 
CHRIST, € diffipé Les te- 
mebres €J les erreurs qui 
æouloient la perdre, on le 
corrompre : la Vertu aufiere 
€ la Sainteté de tant d'Ab- 
beflès, qui ont fondé, re. 
formé @ fantifié les Cloëtres: 
certe Pieté € cette Miféri- 
corde fi naturelles ff vifible, 
par la fondation de tant de 
Conuents , d'Eglifès, de Cha- 
pelles , d'Oratoires g) d'H6- 
pitaux , dotez des biens de 
vos Ancétres , (5 foñtenus, 
MADAME, de vos pro- 


que lune © l'autre leur 


EPITRE 
pres Liberalitez, à Bethuse, 
À la Baffée, à Abbeville, à 
"Baugé , 3 dans plufieurs 
autres eudroits du "Roïau- 
me. 367 a 
fe. férois infini, M A: 
DAME, @ j'ofé même - 
dire | avec toute la fran- 
chife &3 la candeur que me 
donne mon Païs natal, il 


feroit inutil de faire ici Le 


détail des Aëlions & des Ver- 


_ #usheroïques de vos Illufires 


Predeceffeurs ; puifqu il [ère 


 dle que la Nature @- le 


Grace aïent beureufêment 
concour ; pour reünir en 
aôtre Perfonne , tout ce 


ne. 


ÉPITR Ë 
de” Vivacité :d'efprit: ; de 
«(onduite'; de Sageffé ; de 
Courage | de Vertu, de 
Pieté, de Foi ts de Re- 
digion , qui paroiffent an 
_Jourd'hui avec tant d'éclat 
dans vôtre Illuftre: Perfon. 
We ; que VOUS ne Tous af- 
tirez pas moins ‘de ‘Bene- 
diétions ; que SMademoifel. 
le de Melun vérre Sœur: 
en a reçéès , en vivant € 
en mobrant en odeur de 
Sainteté, dans la pratique 
des Vertus les plus éminen- 
tes dé Chrifianfme ; fur 
lefquelles. vous prenez. plaÿ. 
fér de: regler & de: former 
ti toutes. 


SAT F::.€18 LE à . … 
me JJ m A ON, = 


_EPITRE . 
fes toutes les Aütions de vôtre 

de “En forte que s'il'm'é- 
de toit permis de faire un 
Re- défé fémblable : à celuy. du 
Sage, parlant de la Femme 
lat Forte , ce Jeroit, M'A: "À 
0, DAME ,; pour em rrouw. ” À 
at. | _ Der une qui pht imiter fur 
se Vous, cette grandeur d'Ame 
el. ‘© de Zele ; qui vou 
(1 _ “attäche ‘inviolablement ‘aux 
.. cinteréts de Divu ; dela Re. 

à digion' a)" de F'Etats; certe 
ne élévation" € cette étenduë 
nm. | de Genie tniverfel, quine 
r “vous laiffe ‘rien: penfer que: 
ÿ. | de noble: certe Chariré fans 
2 “borne, qui-rend vôtre cwnr 

: é 


des: 


EPITRE. 
fenfible aux mifères d'auz 
tTUL; OUUrE VOS MARS 4UX 
liberalitez &s aus profafions 
de wos grandes richeffes, pour 
les foûtager ; fait de vôtre 
Maifon l'aile € le refuge 
des affligex ; plaide auprés 
du Roi @©@r des Minifires. 
en faveur des, miférables; 
rend vôire abord facile € 
alé aux Grands © aux: 
Petits ; vous: porte à faire: 
du bien:à tout le Monde;. 
vous infpire cette Humilité: 
fans bafeffe, € cette fainve: 
Fierté fans orgüesl : € vous: 
donne enfia un Cœur felon 
de Cœur de Dieu, qui vous: 
merite aujourd bi ,avectant: 


# EPITRKE. 

de jufitce ; l'eflime: du: plus 
Grand des Monsrques ; © 
la veneration de:la:Cour. 


+ vôtre modefite, 
MADAME, ne s'enoffen: 


Je pas : ennemie de la flate: 
rie @ de la vanité, l'on fçais 
que vous ne fonder: vôére 
Grandeur, que. fur :ce qui 
peut vous: rendre agreable à 
celuy qui n'éleve une ame 
“aaffi Chrétienne que la v6- 
êre , qu'autant quelle s'a- 
neantit en fa prefence ; mais: 
‘enfin , quand je voudrois ; 
pour vous complaire:, palfer 
fous félence le pew que je 
aviens ‘de dire de. tous ces 
tares Avantages de Nature 
é 1). 


EPITRE. 
€ de:Grace que vous. paf: 
de, ils n'en fèroient pas 
moins .conxus de toute la 
Terre, par les réjalliffèmens: 
&@ les impreffions fenfi bles 
que vous. en faites. dans le 
cœur © dans l'efprie de 
Seffieurs les. Princes vos 
Bnfans ; qui fé font diflin: 
guez.dans ler premiere Cam. 
pagne, avec.tant de Valeur, 
d'intrepidité, de (onduite 
@/:.de Sageffe , que le Roi a 
bien voulu confier à la bra:. 
voure de SMonfieur. le Prince 
d'Epinoy:, à l'âge de dix: 
bait ans, le Regiment de 
Picardie, s gratifier Mon- 
feur (on. Frere; d'une Com. 


EPITRE 


pagnie de. (avalerie, pour” 


reconnofsre € animer la Va. 
leur de ces deux jeunes Heros, 
qui donnent de ff belles efpe- 
rances. &:tous les. braues du 
Koïaume. :, 1, 

Dignes du choix de Loïts: 
BE GRAND, (s./äinte. 
ment animez, de ce. zele tout: 
de few: de leurs: Genereux 
Ancétres., pour la Religion: 
© l'Etat, on les. w4.cou- 
“ir à la Gloire, @ fui: 
are. Monseigneur. en Ale, 
magne , pour: foñtenir les 
mêmes interéts : ils fe par. 
tagent aujourd bui en Flan. 


dre € fur le Rhin , afin d'é. 


tre par tout les Défenfiurs 


EPITRE. 
dés Aurels, ©: faireremiore 
avec la memoire, le Courage 
@> le Zele des Guillaumes, 
des Adams de Milun., pd) 
des autres Héros du Chrifita: 
nifme , qui ont arrété. les 
Progrez des:Infideles, domp: 
té la rebellion des Herett- 
ques, (5 vaincu par-tont les 
Bnnemis de la France: 

: Pénetré donc que je fuiss. 
des fentimens: d'un profond 
refpeët pour la Vertu-d'une 
_ Mere fi Glorieufè, g) char 
mé du Zèle € de la Genero: 
fité. des-Enfans fi: dignes de: 
. deur Naïffance ; que: dois-je 

faire, MAD:AME, aprés: 
_ avoir pris: la confiance. de 


EPTTR E.. 
vos: dédier ls. Nouvelle: 
Relation de la Gafpefe,. 
pour la donmer au: Public 
Sous vos amfhices } finon d'of: 
frir à Dieu mes: Prieres,. 
mes Vaux @) mes Sacrifices, 
pour le -conjurer inflament: 
de verferavecabondancefur 
avôire Hlufire: Pérfoune., la: 
plenitude de [ès Benediétions, 
Cde confèrver Miffieurs les: 
Princes os: Enfans ,. dans 
des dangers, lès. perils, € 
les hazards de la: Guerre ,. 
où l'intrepidité:de leur Cou 
rage , fécondé: d'un: veritable: 
ele de Religion, les: expof&- 
à tour moment, poux la (a: 
ibolicité., € le Service du: 


. EPITRE . 
- premier ; da plas: Asgañtei 
€ du plus Religioux' Mo: 
merqh du Christtanifme 

Je me. trouve ; M'A- 
DAME, d'auvant plus 
obligé: à ces jufles devoirs; 
qü'aïant: l'honneur : d'être 
non-fèulement. Gardien des 
Recollets de Lens, qui ont 
_de:bonbeur Dänevnctr l'E: 
 vangile de Yasus:CHrisr 
à vos Peuples de la Princi: 
pPauté d'Epinôy ; mais encore 
Superièur. d'une Communat: 
té auffé rezuliere ;"€9" auf} 
gelée pour li-perfiééion Re: 
digteufe, que celk de ‘vos 
Filles, de ‘la Baffée: ; dons 
vous. êtes la “Fondarrices. 


avec 


. EPITRE. 
nous devons tous enfemble 
reconnoître devant Dieu, 
aux pieds de fes Autels, 
les puiffantes obligations que 
nous Vous avons, €Ÿ à tou- 
te vôtre Illufire Famille; 
dans l'efperance que vôtre 
bonté voudra bien rece- 
voir ce petit effai de 
l'Hifloire de la Gafpefie , 
auffi favorablement qu'elle 
ma reçé moi-même , lorf- 
que j'ai eu l'honneur ; à 
mon arrivée à Paris, de 
avons témoigner , Comme je 
fais encore À prefint, avec 
tout le rgpea quil mest 
poffible ‘que je fus © 
i 


$ 


EPITRE. 
ferai toute ma vie, par 
inclination æ) ets obliga- 
tion , 


MADAME, 


Votre tres - humble & tres- 
obeïflant Serviteur , Frere 
CHRESTIEN LE CLERCQ, 

: Miffionnaire R ecollet de la 
Province d'Artois, & Gar- 

_ dien du Convent dé Lens. 


Liga 


tres- 
Frere 
R CQ » 
de la 
Gar- 


AS 


3 


Extrait du Privilege du Roi: 


MN Ar Grace & Privilege du 
L Roi, donné à Paris le 30. 
Decembre 1690. figné, par le 
Roi en fon Confeil, MENES- 
TREL ; Hleft permis au KR. P. 
CHRESTIEN LE CrerCcQ Mif- 
fionnaire Recollet, Gardien du 
Convent de Lens en Artois, de 
faire imprimer par qui bon luy 
femblera , un Livre intitulé 
Nouvelle. Relation de la Gafpefie, 
qui contient les Mœurs C le Reli- 
gion des Sauvages Gafpefiens 


| Porte Croix, adorateurs du-Soleil, 


G autres Peuples de l' Amerique 
Septèntrionale, dite le Canäda, 
durant dé tems & efpace de 
huit années confecutives , à 
compter du jour que led. Livre 
fera achevé d'imprimer pour la 
premiere fois : Et défenfes à 
tous Imprimeurs & Libraires 


| 


EE SR 
. a" 
L ” , 4 ra 
a 
C4 


de l'imprimer, vendre.& debi. 
ter, fous quelque pretexte que 
ce foit , même d'impreflion 


étrangere ; ou autrement, fans 
Je confentement dudit Expo. 


fant, ou de fes aïans caufe ; à 
peine de quinze cens livres 
d'amende, païables parchacun 
des contrevenans, confifcation 
des éxemplaires, & de tous dé. 
pens, dommages & interèts, 
comme il: eft: plus amplement 
porté parledit Privilege, 
Regifiré for le Livre de la Commu: 


_mahté des Libraires  Imprimeurs de 


Paris, le ç. Fanvier 1691. fuivant 

P'Arrèt du Parlement. du 8, Avril 

1653. S° celuy du Confeil Prive du 
Boi,.du 17. Féurier 1665...‘ 

Signé, AuBoüyN, Syrdic,. 

Ledit Reverend Pere a cedé fon Privi- 

tège-à Amasis Auroy Marchand Li- 
braire. R 3 


“schevé d'imprimer pour: Le foiere fois 


de vingsiéme Avrilicor, 


NOUVELLE 


Ten \K:: 23 Y% 1F,. EPA 1% 7 # dt 
Che C Th tAz % PE 
So Ag. AL ' S “1 | ]l 


NOUVELLE : 
RELATION. 
DELA 


GASPESIE. 


CHAPITRE PREMIER. ; 
Dé la Gafpdfe en general. 

RS À Gafpefe ou Gafpé, 

| : d'où nos Sauvages ti- 
me rent :leur origine & 

| leur nom- de Gafpefiens, n'a 
as feulement été fimeufe & 


remarquable parmi les Na: 
tions de a Septen- 
À 


2 Nouvelle Relation 
trionale ; foit par. la demeure 


ancienne :& ordinaire que les. 


premiers Chefs & les Capitai. 
nes , qui font les Rois & les 
Souverains de ces Peuples, y 
ont établië pendant le cours 
de plufieurs fiecles, comme 
le Siege de leur Empire, & 
d'un Gouvernement tel qu'il 
fe peut trouver dans le Ca. 
nada , parmi les Barbares de 
k Nouvelle France ; foit auffi 
par les guerres. fanglantes, & 
a fureur de leurs armes vi&to- 
rieufes & triomphantes, qu'ils 
ont autrefois portées jufques 
chez les Efgkimaux ; & les au. 
tres Sauvages qui demeurent le 
Jong des côtes du grand fleuve 
de Saint Laurent : Mais elle.eft 
encore tres confiderable. par- 
mi nous, tant par la pêche de 
Moruë que l'on y fait tous 
les ans, que: par là mine de 


pers D € DO nn 


Cas) Bros Coms à 


et 


de la Gafpefe. "# 
Plomb qu’on y a découvertde. 

uis quelques années, laquel. 
e toutefois on à été: malheu.. 
reufement obligé d’abandon- 
ner, aprés y avoir fait une tres. 
grande dépenfe ; cette mine 
n'aiant pas. été jugée. affez :2- 
bondante pour en retirer le 
profit & les avantages qu'on 
en efperoit : peut-être , à ce 
que j'en ay pà juger Jorfque 
j'étois fur les lieux , parce que 
les Mineurs que l’on y avoit 
envoiez de France, ont voulu 
trouver fur le haut, le pillon 
qu'ils euffent pû trouver beau. 
coup. plus facilement. au) bas 
du rocher quicache.ce métail, 
dont l’efpece. approche -da.. 
vantage ; ou pour: le moins 
autant de l’étain,, que: du 

lomb. | oh Sosa 

Ce sieu donc, qui eft pro: 

prement -ce que y _appsl- 
| 1] 


à Nouvelle Relation 
lons Gafpelie , ou autrement 


Gafpé:,; eft un Païs plein 
dé-‘montagnes ; de bois & . 


de rochers, dont la terre eft 
rout-à.fait fterile & ingrate: 
en un mot, c'eft une Baye qui 
eft à l'embouchure du fleuve 
de Saint Laurent, à la hauïéur 
de quarante - huit degrez, fur 
quatre à cinq lieuës de largeur, 
êt fix à feptde profondeur, qui 
fe termine par un tres : beau 
baffin & trois rivieres fort poif- 
fonneufes, tefquelles fe divifenc 


bien avant dans les terres. Elle : 


n’eft éloignée que de feptlieuës 
de l'Ifle Percée ; qui et éfl'pa S 
comme quelques-uns fe l’ima- 
ginent, une Îfle capable délo. 


ger des Habitans ; puifque ce 


n'eft qu'un rocher fort rude; 
efcarpe de toutes parts, d’une 
hauteur extraordinaire, & d’u- 


ne glevation furprenante, Il eft 


j 


TT re sant _ 


+ de la Gafhehe: $ 
même te percé dans 


trois où quatre endroits diffe, 
rens , que les chaloupes paf. 
{ent toutes mâtées &:à pleine 
voile par la principale de fes 
ouvertures : C’eft de-là qu'il 
tire fon: nom de l’Ifle Percée, . 
quoique ce ne foir veritable. 
ment qu'une) Peninfule ‘ou 
Prefqu'ifle, dont on peut fai. 
re aifément le circuit à pied, 
lorfque:la marée eft bafle ;:& 
n’ajant la reflemblancé d’une 
Hfle'qu'à marée haute. Elle 
n’eft feparée de la Terre:ferme, 
que de denx à trois arpens de 
terre : il femble mêmeé:qu'elle 


.y'ait. été. jointé ‘autrefois, & 


qu'elle n’en ait été divifée que 
par les orages & les tempête: 
de:fa mer. ji fr Kilore 
Nous, y avons'une Miffion 
affez confiderable; d’où j'ap: 
prens avec bien de la douleur 
À iij 


Le à 


6 Nouvelle Relation 
par un de nos Miflionnaires, 
e Reverend Pere Emanuel 
Jumeau ; qui eft de retour 
du Canada ; dans le tems 
même qu'on imprime cette 
Hiftoire | que l'Hofpice & 
JEglife que nous yÿ avions 
fait bâtir, & que les Sauva- 
ges les plus barbares de Ja 
Nouvelle France avoient en 
finguliere. veneration., n’ont 
pas été à l'abri de la fu- 
zur & de large des An- 
glois ; Holländois & Fran. 
Gois renegats, qui Ont tout 
reduit en cendres ; avec des 
circonftances capables de fai- 
re .fsemir d'horreur: l’Enfer 


même. Voici le contenu de 


la Lettre que ce bon Reli. 
gieux m'écrit de l'Tfle: Dieu, 
du qüinziéme  d’'O&obre mil 
fx cœns quatre-vingt-dix, 


tt ee 
Là + » . 


de la Gafpefe. 
Mon Reverend Pere, 


le paffe fous filence le détail 
affligeant du naufrage que nous 
fimes l'année paffée, dans une 
nuit affreufe, le vingt - troifié- 
me de Novembre, contre le Cap 
des Rofiers , à quin%e lieuës 
de l'Ifle Perche , © de mal- 
beur que nous avons en celle. cy, 
d'avoir été prés par un Armatcur 
de Fhffaigue, à cinquante licués 
de le Rochelle, pour vous faire part 


de la douleur qui foule m'occupe 


caiicrement à preféns, ani, Îe 
m'affère, ne veus afligers per 
Moins que :M0y  pnifque j'ay Été 
de témoin des. peines que vous 
vous êtes données pour. l'éta- 
blifrwent de netre Miffion de 
l'Afle Persée. © du Qele avec 
lequel vous y avex procuré le 
gloire de Dieu, © Le falut des 

A iiij 


8 Nouvelle Relation 
ames. Il fémble que nôtre Sei- 
gneur n'ait, voulu me conférver 
da vie dans le naufrage,que pour - 
tre suffi le temoin de la ruine totale 
G de l'entiere defolation de ce lieu: 
afin de vous en faire moy. mème 
dérelation, qui donnera affiz à 
conmoitre à tout le monde , juf- 
-qu'à quel excez: d'impieté 6 de 
fureur l'Hereffe peut monter, 
quand une fois elle [e trouve en 
état de tout SR Met CG de 
tout éxecuter par le miniffere de 
ès adberants. C'eff pen de vous 
dire, qu'au commencement du 
mois d Août dernier, deux fre- 
getes Angloifes parurent fous le 
Pavillon de France ; à ba rade de 
+ ÊYle de. Bonaventure, & par 
ce ffratagème fe faifirent ai[ément 
de cinq navires Pécheurs, dont 
des: Capitaines: Gr les équipages, 
qui étoient alors entierement oc: 
éüpez à la pêche, furent tous 


_ 


de le Gafpefie: 9 
obligex, de fe fauver à Quebec: 
parce qu'ils n'étoient pas en éta 
de. fe défendre, ni de refifier 4 
tant de Nations liguées contre- 
eux. Enfhite, ces ennemis jurex, 
de l'Etat G* de la Religion aïant 
tenté une defionte 4 terre , qui 
leur reiffit comme ils le fouhaie 
toient, ils y fejournerent pendant 
huit jours tous entiers, où ils 
commirent cent impietex, Avec 
tous les defordres imaginabless : 
mais entre autres chofès ils pile- 
rent, ravagerent G brélerent les 
maÿfons des Habitans | qui font 
bien au nombre de huit. ou dix 


Familles, G: qui pour la plafpart 


s'étaient déja refugiex dans les 
bois avec precipitation pour. é- 
wviter la rencontre Cr la cruauté 
de ces. impitoïables Heretiques, 
qui faifoicut sn horrible carnage, 
G mettoient tout à fen Cr. 8 


Jang. Je fremis d'herreur an fim- 


‘ 


to Nouvelle Relation 

ple Jôuvenir des impietex G 
des facrileges que ces féclerats 
comxoirens dans notre Eglife, qui 
leur fervoit de corps. de-garde, 
de lieu de débauche; lefquels ani: 
mex. du même efprit que les Ico- 
noclaffes , briférent G* foulcerent 
aux pieds nos Images, contre lef 
quelles ils fulminoient mille im. 
precations avec des invecfives 
© des injures, comme fi elles 
euflens évé vivantes. Les ta- 
bleaux de ls fainte Vierge ©: de 
Jaint Péorre ne furent pas éxemts 
de leur furie , ni de leurs empor. 
Semens ; pui[jue tous deux furent 
cribler, de plus de cent cinquante 
coups de fuxil, que res malheu- 
reux lächoient, & chaque foi qu'ils 


ent par erie € par 
P'vnonc | de sy P 


fon ces mots des Litanies 
Santa Maria, ora pro nobis » 
Sanéte Petre , ora pro nobis. 
Pas wne Croix n'échapa à leur 


BP ER Par po EE Pr PORT rt re | 


* dela Gafpefie. it 
joresr, à la referve de celle que 
j'avois autrefois plantée fur la 
Table à Rolland, qui pour être 
fer une montagne de trop diffi- 
cile accex,, fubjifle encore à pre- 
fent toute feule, comme le monu- 
ment facré de nôtre Chriflianif- 
me. Les facrileges de BaltaXar, 
qui prophans autrefois, an milieu 
d'un Afin , les vafts facrex du 
T'emple de Terufalem, en y faifart 
boire fes Courtifans © fes Con- 
cubinès', furens les mêmes que 
commirews ces Heretiques , lef- 
quels 46 milieu de leurs horribles 
débanches ; tans de jour que de 
nait, beuvoiens dans nos Calices 
des rajades, à la fenté du Prince 
d'orange , qu'ils beniffaient ; fal- 
 minant a Contraire mille impre- 
cations vontre leur Roi legitime. 
Le Commandant , pour fe dijhin- 
quer autant par [es impictex, 
qu'il l'étoit par fon caraftsre, je 


I2 Nouvelle Relation 
revétit de la plus belle de nos 
Chafubles ; € par une effentation 
Auf: vaine. que ridicule, fe pro- 
menoit. fur la greve, avec be So- 
deil d'argent, qu'il avoit fait at- 
tacher fur fon bonnet ; obligeant 
Ses camarades, par mille paroles de 
diffolution; à luy rendre les mêmes 
honneurs © les mèmes reveren- 
ces , que les Catholiques rendent 
dans les Proccffions les plus [5- 
Lemneles, au:tres-faint Sécremert 


de. Fautel, Ils acheverent:enfis 


‘Hontes. ces :impietezx, par MN cer 
Yemonie . astaht: eXtrasrdinaire 
#ans. fa. fornie ; qu'elle: eff cie 
-érauagante. C., ahomineble. dans 
Sontes fs \sirconffänçeX.: Ils pri- 
rent les Couronnes. du faint 
Sacrement, G. de la fainte 
Were, qu'ils -pofereet fer la 
tête d'us-gmouton:.ilslierent des 
picds de cet animal ; & l'aiant 
cauché fur la Pierre confacrée du 


So ds CS Ce 


A“ 


de le Gafpefie. 13 
maître Autcl, ils l'égorgerent, 
© le facrifierent, en dérifion du 
Sacrifice dt la fainte Mrffe, pour 
remercier Dieu (4 ce qu'ils di- 
foient ) des premiers. avantages 
qu'ils remportoient für les Pa: 
piles dela Nowvelle France. Ils 
mirent enfuite le feu aux quatre 
coins de l'Ezlife, qui fut bien tot 
reduite en cendres , de même que 
celle de nôtre Miffion en l'Ile de 
Bonaventure, qui cut ‘auf ne 
Vents DRASS LT em 

pareille deffinte y aprés qu'ils en 
eurent brie les Images, @ cou- 

é tou les onemens à grands 
‘coups de fabre: Vous pouverbien 
jager, par la douleur que vous 
reffentex, an. fimple recit que je 
vous fa de ces defaffres  comi- 
bien je fus fénfiblement ton 
ché, lorfque dans l'endroit mê- 
mé où avoit cté le maÿtre An: 
tel de nôtre Eglife}, j'y trou- 
way encore la carcale du mou- 


, 
: x = & 

Sn 2 nn A 4 : 

sers > : s nee nee ee 


JE 
Î 
l 
4 


1x4 Nouvelle Relation 

son qui avoit férvi de victime 
am [ecrifice.abominable de ces 
Impies. Outré * penctré de dou- 


deur de:voir aïnfi toutes les Croix 


de cette Miffion hachées. par mor. 
eaux ; ou renverfées par terre, 
je. formai en même-tems la 
reflution de rétablir les prin- 
cipales ; 4 quoy je reüffis, avec 
le fecours charitable des Habi- 
fans , qui fe porterent à ce [aint 
ouvrage avec encore plus de picté 
CG de devotion , que ces miftra- 
bles Herctiques n'avoient fait 
paroitre de fureur C* de rage à 
des renuerfer : Mars belas ! mon 


cher Pere, j'ay grand fujet de 


croire, @ je crains bien-qu'elles 
nercfentent encore les effets fu- 
nefles. d'une féconde defiente de 
ces ennemis jurex de nôtre fainte 
Religion ; puilque deux jours 4- 
prés l'éretlion de ces Croix, c'eff 
à dire le dixiéme de Septembre , 


de la Gafpefe. 15 
nous fümes obligex de couper in" 
ceffament nos cables, & de faire 
voile à la vië de fépt navires 
ennemis | qui nous donnerent la 
chae d'une étrange maniere, 
mais dont nous échapames enfin . 
heureufement, à la faveur de la 
nuit, pendant laquelle nous vimes 
avec regret toutes les Habitations 
de la petite riviere en feu. Dien 
JEait l'embarras & les inquietudes 
où nous nous trouvamnes. alors, 
#'aiant paint de leffe ce. qu'il nous 
en faloit pour forcer de voile, afin 
de nous cloignex plus promtemens 
de l'Ifle Percée, comme naus le foe- 
baitions ; € outre cela, manquant 
de pain, d'eau douce, > emnn met 
de taut ce qui étoit neceffaire pour 
une navigation. auf lançuwe C 
au]i difficile , que celle de Ca: 
nada en Frances mai enfin, n0- 
tre Seigneur nous délivre de tous 
ces dangers par. fe mifcricorde, 


56 Nouvelle Relation | 
@ particulierement de l'Arma- 
. seur de Fleffingue, qui s'étant 


jendu maitre de notre vaiffeas, 


nous pilla entierement ; C ne 
mous ‘aiant retenu que quatre à 
cinq heures dans fon bord, nous 
renvois dans nôtre-navire, aprés 
beaucoup de menaces G* de mau- 
vais traitement : @ deux jours 
aprés , étant derechef pourfuivi 


par wn.autre vaifftau, nous dé- 


couvrèmes  heureufèment l'Ifle- 
Dies , où nous venons de moüil- 
ber l'ancre à la rade, Gr d'on je vous 
écris cetse Lettre, dans l'efperance 
devons entretenir plus amplement 
dles malheurs de‘notre Miffion de 
l'Ife Percée. Souvenez. vous ce= 
pendant de moy dans vos faints 
 Sacrifices, G: me croïex pour l'é- 
sarnité tout à Vous. 


+ 


“Nous'avons fans doute lieu 
de croire, par tant d’horreurs 
& de 


i% 


D he À À 


na 
ant 


as 


ne 
re à 
nous 
prés 
naw- 
ours 
fui vi 
: dé-. 
; 1fle- 
oùil- 
Vous 
rance 
ment 
pn de 
s ce* 
aints 
r l'é- 


Jieu d’e 


de .la Gafiehe. MR 
& de facrileges, que ces Im- 
pies ne reüfhront pas dans le 


projét,, pernicieux qu'ils ont 


formé, de defoler entierement 
la Colonie de la Nouvelle 
France ; & que le Seigneur, 


qui.fe jouë comme il Juy plaît 
des deffeins desméchans, pro: 
tegera fes fideles Sujets contre 
les ennemis jurez de fon faint 


E vangile, &.délivrera fon Peu- 


ple de l'opreflion & de la ty- 


rannie de çes cruels Pharaons, 
en donnant la victoire aux 


Canadiens, fous la conduite 


de Monfieur le Comte de 


-Fronténac ;; ce que nous avons 


f 


fperer., fuivant les der- 


:nieres nouvelles que nous 2- 
.vonsreçüës du Canada, 
| L’Eghfe. de. cette «Mifion 


étoir deftinée au Prince des 


-Apôtres , & la ceremonie que 


l'on:en fit penfa me coûter la 


18 Nowvele Relation 
vie; puifque pour lé rendre 
pe Célebre, plus pompeufe 
( pus magnifique , m'étant 
embarque dans un canot avec ‘ 
trois denos Sauvages, afin d'y 
apporter tout ce que j'aurois 
pû trouver d'ornemens,le mau. 
vais tems nous forprit : la mer 
Thanges prefque en un momet. 
11 s'éleva enfin un orage & une 
tempète fifurieufe qu’elle brifa 
& emporrales deux extrémirez 
de nôtre Carot, demamere que 
nousnous'trouvâmes dans l'eau 
jufques à fa ceinture, & dans un 
dangér manifefte -de perir & 
‘de nôus perdre tous, fans le 
“Fecours charitable de nos Sau. 
“vages, çar ces Barbares , qui 
étoient alors , par ‘bonheur 
“pour a cabanez fur + 
rivages de la-nrer , s'appercü- 
rene utivuihien. 8 tiBiee 
‘difprace : Ils*en Eurent di {en- 


_Connoître par Jeurs 
Jes prefens, qu'ils firent gene- 
-renfement à tous ces.Sauya- 
18es, les bons offices qu'ils ye- 
-noient de rendre à lepr Mif- 
fionngires ; & par une. fainge 
Smulation, ces Mellicurs pou- 
Auxeac bien donner auffi tout 
l'éclat, & faire parokre rouge 
Ja ferveur qu'on pouvoir fou. 
baier dans un, # Pasta , 
] 


de La Gafefie. 19 
fiblement touchez, qu'ils quit- 
terent promtemene jeurs ha. 
bits, & par une generofité que 
nous ne pouvons affez recon- 
noître ni admirer , les uns fe 
jetterent tous nuds À la nage, 
& quelques autres :s'embar- 
querent ayec fans de fuccez 
dans leurs canots, qu'ils nou 
délivrerent enfin dy per! res 
nous nous étions malheureu- 
fement engagez. Nos Capi- 
taines François VOpArERE Fe- 
fefhps éc 


3 


so NoœvileR elation 
& dans une conjonéture fi fä- 
cheufe, pour ‘honorer la ce- 


temonie de la Dedicace de la 


premiere Eglife qu'on ait ja- 
mais érigée à la gloire de Dieu 
dans ce lieu de pêche, depuis 
T'étäblifement de la Foi, & 
“lanaiflince du Chriftianifme 
dans la Nouvelle France; 
‘comme vous le pouvez voir 
fortau long , dans le Livre que 
Jay fait de premier établiffèmens 
“de la Foi dans LU Nouvelle 
“France, qui fe vend chez le 
même Libraire. Cette Miffion,, 
“avec ‘celle de l'Hie'de Bona- 
“Venture ; qui à Sainre. Claire 
“pour Titulaire & pour Patro- 
ne, & qui n'eft éloignée de: 
“l'ffle Percée, que par le tra- 
‘jét d'une petite lieuë, nous'a 
“été donnée du confentement 
‘de Monfeigneur de Laval, a- 
‘lors Evêque-de Petréc'& Vi: 


{ 

] 
“1 
- 1 
2 
-( 

Ù 
ie 
CU 
Dr 


de la Gafpefe. 2 
caire Apoftolique, mais de- 
puis premier Evêque de Que- 
bec ; par Monfeur le Com- 
te de Frontenac Eieutenant 
General des armées du Roi, 
Gouverneur de toute la Nou- 
velle France : afin querien ne 
manquât au zele infatigable 
qu'il a coûjours fait paroître 
pour le foulagement fpirituel 
& temporel des Sujets de fa 
Majeité, qui viennent nego- 
cier , pêcher , ou s’habituer 
dans cette nouvelle Colonie. 
Les Recolers luy feront à ja- 
“mais redevables de l'honneur, 
‘d'avoirété les premiersmiflion. 
-naires fedentaires de cettebelle 
: Miffion,quis’eft renduë celebre 
. & floriffante , par les travaux 
ë& les foins Apoftoliques qu'ils 
“ont pris pour le falut des Fran- 
‘içois & des Sauvages. qui :la 
: compofent aujourd'huy. C'efk 


22 Nouvelle Relation 

là où les Reverends Peres Hi. 
larion Guefnin & Exuper de 
Thunes ont fignalé leur zele 
5& leur pisté, avec une édifi. 
cation finguliere de tous ces 
Peuples. 

Le tres-Reverend Pere Po- 
tentien Ozon, Provincial des 
Recollers de Saint Antoine de 
Pade en Artois, qui pafla en 

qualité de Commiflaire & Su. 
-penieur de nos Miflions en 
13675. m'y deftins la même 
Année, pour y continuer le 
bien que ces illufires Miffion- 
“maires y avoient déja fain. 
tement commencé Le Lion 
d'or, commandé par le Capi- 
taine Coûtuarier, fut le vaiflèau 
- fur Jequel je m’embarquay, 
: aün de me rendre au plétôt à 


_ d'Hfle Percée.. Nous y arrivä- 


. «mes le-ving-fepriéme O&Gobre 
de la même Année, aprésawoir 


es Hi. 
per de 
r zele 
édifi. 


us ces 


re Po- 
ial des 
>ine de 
fa en 


 & Su- 


ns en 
même 
uér le 
ifion- 
à fain- 
» Lion 


Capi- 


de la Gafefie. 33 
éffuié mille des. mais en- 
tr'autres une tempête fi fà- 
cheufe& fi violente , tout 
proche de la fameufe Ifle 
d'Anticoftie, que nôtre Capi- 
taine fé voïant dans l’impof- 
fibilité de refifter à la fureur 
de l'orage, prit la refolution 
de repaflér en France, fans 
moüiller l’ancre à la rade 
de l’Ifle de Bonaventure, & 
ainfi d'y abandonner les hom- 
mes qu'il y'avoit laiffez en al. 
dant À Quebec , pour y faire 
la ‘pèche de Mornë: mais en. 


‘fin, Le calme fuccedanc tout 
‘à conp à lanempête, (ur les.dix 
‘heures du matin , fit chänger 
de deffein à nôtre Capitaine, 
“qui/continua fa route comme 
“auparavant ; 6c aprés beau- 


coup de peines & de fatigues, 


‘nous ‘abordâmes ; graces :à 
"Dieu , fort heureufement , à 


24  Noüvélle Relation 
PHabitarion de Monfeur De- 
-nys, fur les quatre heures aprés 
midi, qui étoittres bien logé, 
‘fur le bord d’ua baflin vulgai- 
rement appellé la Petite ri. 
viere , feparé de la mer par 
‘une belle langue de terre, qui 


par. l'agrément merveilleux . 


qu’elle donne à ce lieu, le rend 
-un féjour fort agreable. 

La folitudeoù je me trouvay 
alors, fans y penfer, avec trois 
-à quatre perfonnesqui étoient 
au fervice de Monfieur Denys, 
n'eut rien que d’engageant & 
-d'aimable pour moy: je peux 
-mêmedire,avec verité, qu'elle 
:fut:la principale de toutes mes 
confolations ; puifqu’elle me 
-procura tout le tems que je 


“baïter.; pour me difpofer fain. 
:tement aux fonétions-penibles 

& laborieufes de ma premiere 
| Mifion, 


Bret raifonnablement fou. 


Hevux : 


rend 


Du Vay 
C trois 
toient 
enys, 
ant & 

peux 
u'eHe 
es mes 
e me 
que je 
t fou. 
r fain. 
nibles 
miere 
ifion, 


de la Gafpefit. 2$ 
Mifion , que le merite de l'o- 
beïflance venoit de confier à 
mes foins, ; 

Un homme , qui dans la 
baffefle de fon extra&ion, 
confervoitu:€ vertu peu com- 
mune & aflez rare, parmi les 
domeftiques . les plus zelez 
pour le fervice de Dieu & de 
leurs Maîtres, adoucit beau. 
coup les rigueurs de nôtre 
hivernement, On peut dire 
que j'étois charmé du plaifir 
qu'il prenoïît dans les entres 
tiens que nous avions fouvent . 
enfemble , touchant l'affiire 
importante de fon falut, Il pre- 
noit ün foin particulier de m’é- 
veiller tous les jours reguhie. 
rement à quatre heures, afin 
de me difpofer à celebrer la 
faince Meffe, que je difois or- 
dinairement à Ja pointe du 
jour , avec les Prieres du ma- 

C 


LA 


D AE DR OR en 4 Ultiqe<e  — 


BI mn cn nt M don or. 


os pe de de ooe ah og daim aa Er 57 ni 


PA De OR GT ADO Sn > AM nu yes 


A 2 «erdide gl à» cdi 


dd ion sa 


. ns anne moe rt mer in . 


26 Nogvelle Relation 
tin: & le foir , felon la coû- 
fume tres-loüable & genera- 
lement obfervée dans toutes 
les Familles de la Nouvelle 
France , nous difions le Cha- 
pelet en commun , avec les 
Prieres ordinaires, qui étoient 
fuivies de la leure des Refle- 
xions les plus touchantes du 
Jugement dernier, compolées 
par le tres- Reverend Pere 
Hyacinthe le Febvre, Com- 


me c'eft un ouvrage rempli 


d'érudition, .& des veritez les 
plus folides du Chrifkianifme, 
il m'a aufli toñjours été d’un 
tres-grand. fecours dans tous 
les endroits diffesents, aù l’o. 
beïffance m'a deftiné pour le 
fervice de nos MifKons.. je 
Fappellois-mæmon Mifhonnare 
par excellence, qui pendant 
mon abfence travailloic fruc- 


tueufemene à LR converfion 


de le Gafpere. 17 
des ames ; puifqu'en effet 
l'aïant une fois donné à quel- 
qu’un de ces Catholiques, dont 
Ja vie n'étoit pas des plus ré: 
gulierés, la lecture qu'il en: fit 
pendant fix femaines, luÿ inf. 
pira des fentimens d'une con 
tritron fi fincere & fi verita. 
ble , qu'en me remettant ce 
Livre entre les mains, il me 
fit une confeffion generale de 
toute fa vie paflée , aprés a+ 
voir été plus de dix-huit ans, 
fans frequenter le Sacrement 
de Penitence- 

Je m'appliquai fricufenens 
pendant tout cet hiver, à l'é: 
tude de certaios Ecrits de la 
langue Algomquinne, que Fon 
m'avoir donnez, croiantqu’ils 
me fereicnt neceffaires pour 
Jinflruétion des Sauvages au 
retour de leur chafle:, qu'ils 
faifoiens à Quinze on: vingt 
C ï 


28 Nouvelle Rélatton 

lieuës de nôtre Habirarion. 
Tout mon travail cependant 
fut inutile, car nos Gafpeliens 
n'entendoient que tres-impar- 
faitement l’Algomquin; & il 
me falut tout de nouveau 
commencer l'étude des Prie- 
res Gafpefiennes que l'on 
_m'envoïa de Quebec par la 
premiere barque, qui au com- 
mencement du printems partit 
pour l’Ifle Percée. Je lesappris 
en fort peu de tems,avec beau- 
coup plus de facilité que je 
pe me l’étois perfuadé : je les 
enfeisaai même pour la pre- 
miere fois à nos Sauvages, 
avec beaucoup de fuccez, par 
des cara@eres inftruétifs, dont 
je parlerai dans la ‘fuite de 
cette Hiftoire.: Mais enfin, 
comme toute l'application que 
je donnois pour me rendre 
fçavant dans Île Gafpefien, 


AU SO un  B.n POUR nm ne 


rot. 
dant 
fiens 
par- 
& il 
veau 
Prie- 
l'on 
ar la 
com- 
Jartit 
ppris 
)EAU- 
1€ je 
e les 
pre- 
ges, 
, par 
dont 
de 
fin, 
que 
ndre 
fien, 


de laGafpefie. 29 
dont dr abfolu- 
ment neceflaire, quelque dif- 
ficile qu'il foit , aux Mifion- 
naires qui veulent travailler 
efficacement au falut de ces 
Peuples , étoit interrompuë 
pendant l'été, par les fervices 
que j'érois obligé de rendre 
à nos François , qui viennent 
quelque-fois jufques au-nom- 
bre de quatre à cinq cens, 
faire la pêche de Moruë à 
FIfle Percée : Je pris refolu. 
tion , aprés le départ des na- 
vires, de fuivre les Sauvages 
dans les bois pendant l'hiver, 
& de demeurer avec eux dans 
leurs cabanes, pour m’inftrui. 
re entierement dans. la lan. 
gue Gafpefienne , que je me 
fuis enfin renduë aflez fa- 
miliere , aprés beaucoup: de 
peines & de travaux. J'en 
ay même fait un Didion 
jij 


80 Nouvelle Relation 
naire , que. j'ay dlaiflez à 
Quebec , dans nôtre Con- 
vent de Nôtre: Dame des 
Anges safin de faciliter à nos 
Miffionnaires, comme il m'a 
fait, tout‘ le bien qu'il a plû 
à Nôtre-Seigneur d'operer 


par mon foible miniftere, & 


qu'il voudra faire par leur 
zele , dans la converfion de 
ces Infiüeles, qui habitent plus 
de deux cens lieuësde ce Nou- 
veau Monde, & qui portent 
plufieurs noms differens , fui- 
vant la difference des rivieres 
& des endroits les plus confi- 
derables qu'ils habitent, 
Comme je me fuis fingulie- 
‘rement appliqué, par le con- 
feil de mes amis, à en con- 


noître éxactement les Maxi- 


mes, les Mœurs & la Reli. 
gion, Jay crû que j'en devois 
donner au Public une pein- 


Z à 
con. 

des 
| NnOS 

m'a 
, plû 
>erer 


e, & 


leur 
n de 
plus 
Nou- 
rtent 
fui: 
ieres 
onfi- 


rulies 
con- 
con- 


Reli- 
Cvois 
ein - 


faxi- 


de la Gafefie. SL 
ture & une idée fidele & par: 
faiee, par cette nouvelle Re- 
lation ; trop heureux & trop 
fatisfait de mes peines, fi on 
en fait la leéture avec le même 
plaifir que j'écris le détail de 
tout ce que j'ay remarqué de 


«sa curieux & de plus agreas 


le, dans les Miffions que j'ay 


eu l'honneur de cultiver, pen: 


dant les douze années que 
J'ay demeuré dans la Nouvelle 
France. | 

C'eft une erreur qui n'eft : 


‘que trop ‘commune , dont il 


eft à propos de defabufer lé 
Public. Il faut avoüer qu’on 
fe perfuade trop facilement 
dans nôtre Europe, que les 


. Peuples de l' Amerique Septeni 


trionale , pour n'avoir pasiété 
élevéz dans les maxiines de 
la civilité, ne retiennent de 
la nature humaine que le feul 
iii] 


s2. Nouvelle Relation 

titre d'Hommes Sauvages, & 
qu'ils n'ont aucunes de ces 
belles qualitez: de corps. & 
d'efprit, qui diftinguent l'ef: 
pece humaine de celle des 
animaux de la terre; les croïant 
tous velus comme des ours; 
& plus inhumains que les ty: 
gres & les leopards, IL eft 
bon cependant, pour corriger 
une idée fi grofliere, fi injufte 
& fi peu raifonnable , qu’on 
{çache la difference qu'il y à 
entre nos Sauvages, & quan- 
tité d’autres Peuples feroces : 
& cruels; mais particuliere: 
ment des Habitans des Ifles 
des Gorgades, dont l'Hiftoire 
fait mention qu'un certain 
Hano Capitaine Cartaginois, 
rapporta deux peaux de fem- 
mes tôutes veluës , qu'il fie 
mettre dans le Temple de 
Junon , comme un prodige &c. 


de la Gafpehe. -- 33 
une rareté finsuliere :. puif- 
qu’en effet nos Gafpefiens ont 
moins de poil que les Fran- 
çois, les aïant vt moy. même 
s'arracher celuy de la ‘barbe 
jufques à la racine, pour n’en 
avoir, non plus que les fera 
mes; &c qu'enfin la Nature leur 
infpire affez de tendrefle & 
de charité envers leurs Enfans, 
leurs Compatriotes, & les 
Etrangers même, pour ne les 
pas croire femblables aux ani. 
maux les plus feroces & les 
plus furieux, comme il fera aifé 


- de remarquer dans la faite de 


cette Hiftoire, où je ferai pa. 
roître par la fincerité de mon 
ftile, le Sauvage Gafpefien, en 
quelque état qu'on le puifle 
confiderer. | 


54 N ouuelle Relation 


CHAPITRE II. 
De l'origine des Gafpefiens. 
joue ces Peuples à 


& la maniere dont ce 
Nouveau Monde a été habi- 
té par une multitude prefque 
infinie de Peuples de tant de 
Narions differentes, nous pa: 
roît telicment obfcure, qu'a: 
prés les recherches les plus cu- 
ricufcs& les plus éxaétes qu'ot 
en a faires jufquesӈ prefere, 
tout le monde-cift obligé d’a: 
voter & de confeffer ihgenû: 
ment, qu'on n'en peut avoir 
une connoiflance jufte & ve- 
ritable, SARA 

Il femble que ce fécrer de- 
vroir être uniquement refervé 
aux Sauvages, & que d'eux 


. de la Gafhefte. 33 
feuls on en devroit apprendre 
toute la verité; puifqu'enfin il 
a été un tems parmi fous, 
qu'on ignoroit qu'il y eût une 
Amerique Septentrionale, que 
les plus fçavans mêmes ne fai. 
foient pas difficulté de loger 
dans les efpaces imaginaires, ne 
la pouvant loger dans la ca. 


pacité de leurs efprits, & qu'il 


n'y a pasencore deux cens ans 
qu'on ena fait la premiere dé- 
couverte, Nos Gafpefiens ce. 
pendant ne nous peuvent rieñ 
apprendre de certain fur ce 


fujet ; peut-être parce qu'ils 


n'ont aucune connoiffance dés 
belles Lectres, qui leur pour: 
roient donner celle de leurs 
ancêtres , & de leur origine, 
Ils ont bien, fi vous voulez, 

quelque idée legere & fabu- 
Jeufe de la creation du Monde 
& du deluge ; difant que lorf 


36 Nouvelle Relation 

que le Soleil, qu’ils ont toû- 
jours recounu & adoré comme 
Jeur Dieu, crea tout ce grand 
Univers, il divifa promtement 
la Terre en plufieurs parties, 
toutes feparéesles unes des au- 
tres par de grands lacs : que 
dans chaque partie il fit naître 
un homme & une femme, qui 
multiplierent, & vêcurent fort 
long-tems ; mais qu'étant de- 
venus méchans avec leurs en. 
fans , qui fe tuoient ‘les uns 
les autres, le Soleil en pleura 
de douleur, & la pluie tom- 
ba du Ciel en fi grande abon- 
dance, que les eaux monte: 
rent jufques à la cime des ro. 
chers & des montagnes les 
plus hautes & les plus élevées; 
Cette inondation, qui, difent- 
ils, fut generale par toute la 
terre, les obligea de s’'embar: 


quer {ur leurs canots d’écorce, 


0. 


HF FD 0 #0 50 


toû- 


mme 
rand 
ment 
rties, 
»s AU- 
? que 
aître 
9 qui 
t fort 
it de: 
rs en 
s uns 
leura 
tom- 
bon- 
ponte: 
as r'O> 
es les 
vees, 
{ent- 
te la 
bar: 


OrCes. 


de là Gajpefe. 437 


pour fe fauver du gouffre fu. . 


rieux de ce deluge general: 
mais ce fur en vain, car ils 
perirent tous malheureufe- 
ment, par un vent impetueux 
qui les culbuta, & les enfeve- 
ht dans cet horrible abîme,; 
à la reférve cependant de 
quelques vieillards & de quel- 
ques femmes , qui avoient été 
les plus vertueuX & les meil. 
leurs de tous les Sauvages, 
Dieu vint enfuire, pour les 
confoler de la mort de leurs 

arens & de leurs amis: aprés 
quoy il les laifla vivre fur la 
terre, dans une grande & heu- 
reufe tranquillité ; leur don. 
nant avec cela, toute l’adrefle 
& l'induftrie neceflaire pour 
prendre des caftors & des ori- 
goaux, autant qu'ils en au- 
roient beloin pour leur fub- 
fifance, Ils ajoûtent encore 


33 Nouvelle Relation 
quelques autres circonftances 
tout.à. fait ridicules. que job: 
mets volontiers; parce qu'elles 
ne nous prouvent aucune: 
ment un fecret inconnu aux 
hommes, & refervé à Dieu 
feul. | 
D'autres veulent que ce 
Nouveau Monde ait été peu- 
plé par quelques particuliers, 
qui s'étant embarquez für la 
mer pour établir une Colonie 
dans les Païs étrangers, furent 
atraquez par l'orage & la 
tempête, qui les jetta fur les 
côtes de PAmerique Septen- 
trionale , où: ils firent mak 
heureufement naufrage , & 
perdirent avec leurs navires, 
tout ce qu'ils pouvoient avoir 
de biens & de plus precieux 
dans le monde; en forte que ce 
naufrage les aïant mis tout. à- 
fait hors d'efperance de repaf- 


nces 
ob: 
elles 
ane: 

aux 
Dieu 


ce. 


peu- 
hers, 
ur la 
lonie 
urent 
& la 
ur les 
pten- 


mab 


PE 
vires:, 
avoir 
ACIEUX 
que CE 
put-à- 
repaf- 


de la Gafpefre. 39 
fer jamais dans leur Païs, ils 
prirent la refolution de tra: 
vailler ferieufement à la con. 
fervation de leurs vies, s’a 
donnant à la pêche & à la 
chafle , qui ont toûjours été 
fort abondantes dans ces quar. 
tiers, & qu'au défaut de leurs 
habits, la neceflité, qui eft la 
mere des inventions, leur don. 
na l'induftrie de fe vêtir de 
peaux de caftor , d'origniac, 
& des autres animaux qu'ils. 
tuoient à la chafle : qu'il fe 
pouvoit faire veritablement 
qu'ils fuffent inftruits des Mit. 
teres facrez de nôtre fainte 
Religion, qu'ils euflent même 
la connoifflance & l’ufage des 
belles Lettres ; puifque dans 
les. établiflemens des Colo- 
nies , on y fait ordinairement 
pafler des hommes également 
fçavants & devots, pour en 


#o : Nouvelle Relation 
feigner aux Peuples avec les 


fciences humaines, les maxi 


mes les plus folides de la fa- 
gcffe & de a pieré Chrêtien- 
ne:mais que perfonne ne leur 


aïant fuccedé dans ces glo. | 


rieux emplois, la connoiflance 
qu'ils avotent du vrai Dieu, 
des belles Lettres & de leur 
Origine , s’étoit ainfi infenfi- 
blement perduë & effacée 
dans leur malheureufe pofte- 
rité , par la fuccefñion des 
tems. | | 
Quoiqu'il en foit, le culte 
ancien & l'ufage religieux 
de la Croix , qu’on admi 
re encore aujourd'huy par- 
mi les Sauvages -de la rivie. 
re de Mizamichis , que nous 
avons honorée du titre auguf- 
te de la riviere de Sainte- 
Croix, pourroient bien nous 
perluader en quelque façon, 

que 


BH, ee mA 


co 


r les 
14 Xi- 
\ fa- 
tien 
leur 
glo. 
ance 
)ieu, 
leur 
fenfi- 
facée 
Jofte- 
, des 


culte 
gieux 
admi 
par- 
rivies 
nous 
uguf- 
ainte- 
nous 


açon, 
que 


de la Gafhefe. 45 
que ces Peuples ont reçû au. 
trefois la connoiflance de l'E. 
vangile & du Chriftianifme, 
qui s’eft enfin perduë ,: par la 
negligence & le libertinage 
de leurs ancètres; à peu prés 
comme nous lifons dans la Vie 
deS.François Xavier,quitrou. 
va dans l'une de fes Miffions 
une belle Croix que l’Ap6: 
tre fainc Thomas y avoit plan- 
tée, & un Peuple qui n’avoit 
plus qu'une legere ou pref- 
que point d'idée de la verita- 
ble Religion, que cet iluftre 
Difciple de- Jesus luy avoit 
prêchée avec tant de zele, aux. 
dépens de fa vie & de tout-fon 
fang. fen ferai un traité par- 
ticulier , lorfque je parierai 
de la Religion-des Gafpefiens, . 
dont l'origine nouseft tout-à- 
fait inconnuë. Ils obfervent 
cependant, & retiennent dans. 

| D. 


4t Nouvelle Relation 

leur conduite plufieurs maxi- 
mes de nos premiers Peres, 
étant vêtus, logez & nourris 
comme.eux ; n'afant pas mé. 
me d’autres armes, foit pour 
la guerre, {oit pour la chaffe, 
que celles qui furent premie- 
rement en ufage chez nos 


ancêtres, aprés la création du 
Monde. 


CHAPITRE III. 


De la Naiffance des Gafpe- 
| fiens. 


R N à douté avec juitice, 
| fi les hommes recevoient 
plus d'avantage en naïflant, 
qu'en mourant : c’eit pour cela 
que cette queftion pafloit au- 
trefois en problème chez 
certains Peuples , qui parta 


* de la Gafpehe.. 43 

gcoient leurs pleurs & leur 
joie à la naifflance & à la 
mort de leurs enfans, par rap- 
port au bonheur sé au mal. 

heur qu'ils recevroient dans 
ces deux états fi contraires, 
& tout à fäit oppofez. C'é- 
toient là les opinions litigiéu. 
fes & problèmatiques de ces 
anciens Philofophes: dans les 
tencbres de l'infidelité, où ils 
manquoient de lumiere pour 
connoître qu'il n’y a que la 
vertu: & le peché qui rendent 
la vie ou la mort bienheureu- 
fe, ou malheureufe. Comme 
nos Sauvages ont été privez 
de ces belles inftructions que 
Je Chriftianifme infpire à ceux 
qui renaiflent au Saine Efprit 
par le Baptème, & qu'ils fé 


croient tous égaux à ia vie 


comme à læ mort ,. fans dif. 
tinétion des Chefs du con 
D ji 


EE US ak ini hhè es adn > 
ic ains sé Na ue" “ht ab tab lab end ni - à we ces Reid 2 æ ” 


44 Nouvel Relation 

mun de la Nation, ils fe ré: 
joüiffent tous enfembles à la: 
naiflance de leurs enfans . 
jufques à faire des feftins- 
des harangues publiques , &. 
toutes. forces. de réjoüiflan… 
ces. R 
Il n'éft pas de nos Gafpe- 
fiens comme des Cimbres, qui: 
mettoient: les. leurs dans les. 
neiges pour les endurcir au 
froid,& les accoûtumer à la fa: 
tigue;, nicomme de nos anciens. 


. Gaulois, qui les jertoient dans 


l'eau auffi- tôt qu'ils étoient: 
nez , dans la croïance que 
ceux qui nageoient & qui ve: 
noient fur l'eau en fe deba. 
tant, éroient veritablement le.. 
gitimes, & que ceux qui cou: 
loient à fonddevoient être re: 

utez bâtards. & illegitimes 
Le Sauvages lavent-leurs en: 
fans. dans la riviere, auili-tôc 


re: 
à la: 


NS 
ftins 
, SC 
fan. 


{pes 
, QUE 
s les. 
Ir au 
la fa 
ciens. 
- dans 
ont: 

que 
1 VC: 
deba- 


nt les. 


Cou: 
re re: 
imes 
s'en: 


M-tÔôt 


de la Gafpefie: 45 
qu'ils font venus au monde: 
enfuite ils leur. font avaler de 
Fhuile d'ours ou de loup ma. 
rin ;.& pour: berceau, ils les 
font repoler fur une petite 
planche. qu'ils couvrent de 
peaux.de caftor , ou de quel. 
ques autres pelleceries, Les 
femmes- ornent. curieufement 
ce petit berceau, de quelques 
grains de raffade, de pource: 
laine, de porc.épy, & de cer- 
taines figures qu'elles forment 


avec leurmataçhias, pour l'en: 


joliver , & le rendre d'autant 
plus magnifique ,. qu’elles ai. 
ment leurs enfans ; aufquels 
elles font de petites robes de 

eau toutes matachiées, qu’eL 
fes embeliflent de tout ce 


-qu’élles ont de plus joli & de 
plus curieux, Elles acouchent: 
avec beaucoup de facilité, & 


portenr des fardeaux. tres 


46 Nouvelle Relation  . 
pefans pendant leur groffeffe, 
Plufieurs même fe trouvant 
prifes de ce mal en allant 
querir du bois, fe retirent un 
peu à l'écart pour mettre 
leurs enfans au monde ; & 
elles apportent le bois à la 
cabanne fur le dos | avec 
leurs enfans entre ‘leurs 
bras , comme fi de rien n’é: 
toit, Une Sauvageffe étant un 
jour en canot, & fe fenrant 
pres par les douleurs de 
’enfantement , pria ceux de 
fa compagnie de la mettre à 
terre, & de l’attendre un mo- 
ment : elle entra feule dans le 
bois , où elle acoucha d’rn 
garçon , qu'elle apporta au 
canot , fur lequel elle rama 
tout le refte du chemin. Elles 
n’enfantént point däns la ca. 
banne, les hommes ne la ce- 


dant jamais ; lefquels y de- 


s de 
x de 


tre à 


mo- 
ns le 
d'a 
a au 
rama 
Elles 
a Ca- 
a Ce- 
: de- 


de la Gafpefie. : 47 
meurent, tandis que la femme 


accouche dans les bois, au 


pied d’un arbre, Sielle a un 
peu de peine , on luy attache 
les bras en-haut à quelque 
perche, luy bouchant le nez, 
les oreilles & la bouche aprés 
quoy on luy preffe fortement 
les flancs , afin de contrain. 
dre l'enfant de fortir du ven: 
tre de fa mere. Si elle fe fent 
un peu trop violentée , elle 
appelle les Jongleurs , qui 
viennent avec joie, pour €x- 
torquer quelque pipe de ta. 
bac, ou quelques autres chofes- 
dont ils ont befoin : difane 
que c’eft un prefent qu'ils de. 
mandent pour leur Ouahiche, 
c'eft à dire pour leur Demon; 
afin qu'il chaffe & qu'il ête 
ce ver qui empêche l’accow 
chement. C’eft ainfi que ces 
maîtres fourbes s'ingerent par 


« 
a 


"nas 
un «+ dé of ri Rte MER de de me at Ne as 


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Î 
| 


AS Nouvelle Relation 
tout', comme vous le verrez 
fort au long dans le Chapi- 
tre XIV. où je traite de 
la fuperftition des. Gafpe- 
fiens, 

Nos Gafpefiens ne font pas 
fi ridicules que ceux de l’A- 
merique Meridionale , qui au 
même inftant que leurs fem- 
mes fontaccouchées, fe met- 
tent au lit, comme s'ils avoient 
eux-mêmes fouffert les dou- 
leurs & les tranchées de 
l'enfantement ; pendant que 
leurs femmes, avec toutes 


‘Jeurs parentes & leurs amies 


s'efforcent de confoler ce 
malade imaginaire, à quielles. 
donnent mille douceurs, & 
tout ce qu'elles ont de meil- 


leur. Les Sauvages ont trop 


de cœur, pour vouloir pafler 
pour des femmes nouvelle- 
ment. accouchées , puifqu'ils 

foulagent. 


rez 
hapi- 
e de 
afpe- 


t pas 
, Pa 
qui au 
fem- 
_met- 
OICNE 
_dou- 
es de 
t que 


OUTES : 


amies 
Pr Ce 


ielles: 


s, © 
meil- 


trop | 


pafler 
ivelle- 
fqu'ils 


agent 


de la Gafpefie. 49 
foulagent leurs compagnes a- 


vec beaucoup de charité ; als 
Jant à la chafle, pour four: 
nir abondament dequoy les 
nourrir, afin qu'elles puiffenc 
allaiter leursenfans: car il eft 
inoüi qu'elles les metient en 
nourrice , ne pouvant fe ré- 
foudre de donner aux autres 
les fruits de leurs entrailles; 
blâmant par cette conduite, 
linfenfibilité de ces meresaui 
abandonnent ces petits inuo- 
cens aux foins des nourrices, 
dont ils fucent aflez fouvent 
la” corruption avec le laits 
comme l'experience malheu. 
reufe l’a: fait aflez voir dans 
la conduite d'Alexandre le 
Grand, & de l'Empereur Ca: 
ligula; dont le premier: au 
rapport de faint Clement Ale: 
xandrin, s'enyvroit comme une 
bête, parce que fa mere étois 
LL 


so Nouvelle Relation 

fujette au vin : le-fecond, fui. 
vant le témoignage de l’Hif. 
toire, ne refpiroit que le fang 
& le carnage, jufques-là qu'il 
fouhaitoit avec paffion que le 
Peuple Romain n'eût qu'une 
feule rête , afin de pouvoir dé. 
capiter d’un feul coup, tous 
les Citoïens d’une fi puifan- 
te Republique ; parce que fa 
nourrice, pour l’accoûtumer 
à la cruauté & luy infpirer 
une humeur barbare , rougif. 
_ foit avec fon fang le bout de 
fes mamelles. Nos pauvres 
Sauvageffes ont tant de ten. 
drefle pour leurs enfans, 
qu'elles n’eftiment pas moins 
la qualité de nourrice, que 
de mere : elles les allaicent 
même jufques d Pâge de qua. 
tre à cinq ans ; & lorfqw'ils 
commencent à manger , elles 
mâchent la viande, pour la 


de La Gafpehe. $e 
leur faireavaler. On ne peut 
exprimer la tendreffe & l'ami 
tié que les peres & meres ont 
pour leurs enfans. J'ay và leur 
offrir des -prefens confidera. 
bles, afin qu'ils les donnaffenc 
à quelques François pour les 
faire pañler en France : mais 
c'eft leur arracher le cœur; 
& ils verroiént des millions, 
qu'ils ne les abandonneroïient 
pas d’un moment. Ces enfans 
malheureux paient  fouvent 
d'ingratitude ces pauvres pa- 
rens, Car on en à vû qui ont 
tué & aflafiné leurs peres, 
quand ils font parvenus à ung 
vicilleffe. décrepite : on 4 vü, 
dis-je, ces monftres de nature 
qui les ont abandonnez au mi. 
lieu des bois &t des neiges, 
& qui pour comble de 
cruauté , leur ont caflé la 
têre, [9 

E ij 


52 Nouvelle Relation 

Leur occupation ordinaire 
eft de faire des arcs & des 
fléches pour tirer aux oifeaux,: 
avec des lignes & des hame- 
çons pour la pêche. Ils font 
fi adroits à ces éxercices, qu'ils 
tuent toutes fortes d'oifeaux 
en volant, : : 


CHAPITRE IV. 


Des habilemens © parures des 
Gafpefiens. 


Uoïque quelques-uns de 
nos Sauvages fe fervent 
aujourd’huy de couvertures ; 
capots, ju{l'au-corps, & des 
étofes qu’on apporte de Fran. 
ce pour leur faire des habits, 
il eft toutefois'conftant qu’a- 
vant l'établiflement des Fran- 
çois dans ce nouveau Monde, 


s-de 
ent 
1res ; 
des 
ran- 
bits; 
qu’2- 
ran- 


nde, 


de lé Gafpefie. RL 
ils’ ne fe couvroient que de 
peaux.d’origniac, de caftors, de 
martes & de loups marins;dont 
font encore à. prefent vêtus 
plufeurs de ces Peuples. Ea 


figure & a reprefentation 


d'Herculés, qui a fur fes é. 


‘paules en forme de manteau, 


la peau du lion qu'il avoit 
genereufement vaincu & ter- 
raflé |; comme l’Hiftoire rap. 
porte ,.eft à peu prés celle 
d'un Sauvage dans fa ca. 
banne, vêtu à la mode de fes 
ancêtres ; qui ont cependant 
toûjours fait paroître, comme 
les Gafpefiens :d’aujourd’huy, 


beaucoup plus de’pudeur que 


cette fauffe Divinité, par le 
foin particulier qu'ils prennent 


de couvrir & de cacher ce que 
la nature &:la bien-feance ne 


permettent pas de montrer. 
Le grand froid, de plus, qu'il 
E ii 


em 


$4 Nonvele Relation 

fait pendane l'hiver dans le Ca- 
nada , les oblige de fe couvrir 
“bien-plus modeftement : mais 
au refle, quelque rigoureux 
que foit l’hiser , & quelque 
excefive que la chaleur foit 
en été dans leur Païs, ils fe 
fervent toûjours également 
de bas en écriers & fans pied; 
ê&t leurs fouliers, qui font tous 
plats & fans talons, reffem. 
blent proprement à des chauf- 
ons de cuir, qu'ils fourrene de 
peaux d'origniac, pour fe con- 
ferver toûjours de la chaleur 
aux pieds. Quant à leurs ha. 
bits , ils font grands & larges: 
Jes manches ne tiennent point 
au corps ; elles en font fepa- 
rées, & liées l’une à l’autre 
par deux courroies, qui fe 
partagent également par une 
ouverture qui fert à pañler la 
tête, Une de ces manches. 


: Ca- 
uvrir 
mais 


Ireux 
elque 
r foit 
ils fe 
ment 
pied ÿ 
[CLOUS 
fem. 
hauf- 
nt de 
con- 
aleur 
s ha. 
irges: 
point 
fepa- 
autre 
ui fe 


une 
er la 
ches. 


de la Gafpefie. ss 
tombe par mc & elle ne 


ne couvre que la moitié du 
bras : & l’autre par derriere,qui 
couvre toutes les épaules. Les 
habits des femmes ne font en 
rien differens de ceux des 
hommes : je vous dirai feule- 
ment qu'elles fe parent & s’ha. 
billent avec tant de referve & 
de modeftie, qu'elles ne laif- 
fent voir aucune nudité qui 
puifle bleffer la pudeur & 
l'honnêteté. Pour igurs habil. 
lemens, elles {e fervent d’une 
couverture blanche ou rouge, 
qui leur tombe depuis les €. 
paules jufqu’'à mi-jambe, en 
forme de tunique, dont elles 
s’envelopent tout le corps, 
qu'elles ceignent d’une cein. 
ture garnie de raflade & de 
pourcelaine. 

Il eft à remarquer qu’il n’eft 
pas pofhble de leur perfua. 
E üij 


| Nouvelle Relation 

der de s'habiller à la Fran- 
çoife, & qu'il n’y a rien de fi 
grotefque , que de voir une 
de nos Sauvageñles vêtuë en 
Bourgeoife, ou en Damoifelle. 
Elles paroiffent en cet habil. 
lement, du fentiment & de 
l'humeur de David au regard 
des armes que Saül luy voulut 
donner pour combatre con:- 
tre Goliath : elles difent qu’el. 
les n’en peuvent approuver 
l'ufage , & qu'il leur feroit im- 
poffible de marcher ni d'agir 
librement, avec les habits de 
nos Françoifes ; en un mot, 
elles font fi entêtées des leurs, 
qu'elles ne veulent pas feule- 
ment entendre parler des n6- 
tres : Mais ce qui me paroït 
encore affez ridicule, tant par- 
mi les hommes que parmi les 
femmes, c’eft que les uns & 
les autres mettent pour l'or- 


dé la Gafpefe. $7 
dinaire leurs chemifes par- 
deffus leurs habits. 

Les ornemens & les bijoux 
les plus fuperbes, les plus ma. 
gnifiques, & aufli Les plus or 
dinaires dont elles fe parent 
dans les aflemblées & les 
feftins publics, confiftent en 
quelques coliers, ceintures & 
braffelets , qu’elles font elles. 
mêmes , & qu’elles enjolivent 
d'unemaniere touteinnocente, 
avec de la raffade & du poil de 
porc-épi, qu’elles teingnent en 
rouge ou en jaune, fuivant 
leur goût & leur fantailie: 
mais au refte elles font enne- 
miës du luxe & de la vanité, 
condamnant même par leur 
modeftie , l'ambition & les 
dépenfes fuperfluës & tout-à- 
fait criminelles de ces femmes 
qui portent fur elles tant de ri. 
chefles & de bijoux, que Saint 


58  Nowvele Relation 
Clement Alexandrin s'étonne 
qu'elles ne fuccombent fous 
un fardeau fi lourd & fi pe- 
fant, 

Il eft encore inoiï de vois 
chez elles de ces nuditez cri. 
minelles & volontaires, indi- 
gnes de ces Dames veritable. 
ment Chrértiennes, qui ont 
tant foit peu d'amour pour la 
pureté, & de’zele-pour l’hon- 
neur & la gloire de leur (exe. 
Elles fe contentent de ce que 
la nature leur à donné de 
grace & de beauté, qu'elles 
diminuent même encore aflez 
fouvent , en les voulant con- 
ferver par lartifice & le fe. 
cours de leurs matachias, mais 
d’une maniere tout.à fait ri- 
dicule, H faut fçavoir que par 
le matachias des Sauvages, 
dont nous parlerens fouvent, 
on entend ordinairement un 


tonne 


fous 
fi pe- 
> vois 
Z cri. 


r’elles 
aflez 


con. 
le fe. 
mais 
IT ri- 
e par 
ges , 
ent, 
t un 


de Le Gafpefie. 
mélange de diférentes mn 
leurs, dont ils {e fervent pour 
fe pcindre le vifage , ou pour 
former fur leurs habits cer- 
tainér figures de bêtes fau. 
ves , d’oifeaux,ou de quelques 
autres animaux , tels qu'il leur 
vient dans l'imagination, Ils 
ne connoifflent que quatre for- 
ces de couleurs , fçavoir le 
rouge , le.blanc, le noir & 
le jaune : ils n'ont pas même 
de nom propre & particulier 
dans leur langue , pour ex- 
primer les autres dont nous 
nous feryons en Europe. Le 
rouge qu’ils mettent en ufage 
n'eft pas vif comme nôtre 
vermillon, ce n’eft qu’un rou- 

e fombre , à peu prés comme 
ce fang de dragon: mais pour 
la Tifflaouhianne, qui eft une- 
petite racine rouge & deliée, 
femblable à la graine de per- 


‘60 Nouvelle Relation 
fil, elle eft de valeur, difent 
als, &: fort eftimée:parmieux ; 
en effet nos Gafpefrennes qui 
l:confervent. avec beaucoup 
de {oin, s'en accommodent ad- 
mirablement bien pour tein- 
dre d’un beau rouge éclatant 
le poil de porc-épi ;'avec le- 
quel:elles enjolivent les ca: 
nots, les raquettes, &les au- 
tres ouvrages qu'on. Envoie 
en France par curiofité, : :: 
Lors donc que nous difons 
que les Sauvages fe mata- 
chient, cela veut dire qu'ils fe 
barboüillent le vifage, tantôt 
de noir, & tantôt de rouge; 
comme il leur plaît. Les plus 
fantafques font un: mêlange 
de ces deux couleurs: les uns 
fe peignent d’une feule où de 
plufieurs couleurs ; les autres 
fe barboüillent tout le front 
de rouge, & le refte du vi: 


de la Gafpejie. 61 
fage de noir: d’autres enfin, 
encore plus capricieux que les 
premiers , fe tirent une 4 
toute noire depuis le milieu 
du front jufques au bout du 
nez, & les deux joües feront 
toutes mouchetées & raices 
de blanc ,:de jaune , de noir 
& de rouge. Ce matachias eft 
proprement celuy dont ils fe 
fervent au jour.des feftins, & 
de leurs recreations les plus 
folemnelles. Ils en ufent mê- 
me jufques dans le deüil; car 
pour marquer leur trifteffe & 
leur affi&ion ; lorfqu'ils ap: 
prennent la mort de quelques. 
uns de leurs proches, ils fe 
matachient toute la face de 
noir : & quand ils vont en 
guerre, ils fe {ervent alors de 
rouge ; afin; difent -1ls, que 
leurs ennemis, ni leurs com. 
pagnons mêmes ne puiflent 


62 Nouvelle Relation 
appercevoir les differens chan- 
gemens de vifage, que la crain- 
te fait adez fouvent paroître 
dans les perfonnes les plus 
ne & les pius genereu- 
es. 

Au refte, il me femble qu’on 
ne doit pas tant s'étonner de 
ce que nos Sauvages fe mata- 
chient d’une maniere qui nous 
paroît fi ridicule ; puifqu’il eft 
conftant que les Romains fe 
peignoient autrefois le corps 
de vermillon , au rapport de 
Pline, quand ils-entroient en 
triomphe dans la Ville de 
Rome; & qu’ils en coloroient 
même leur Jupiter. Deplus, 
nous voïons aujourd'huy, fans 
aller chercher l'antiquiré, que 
les femmes n’empruntent que 
trop fouvent , par les mou- 
ches & par leur fard , une 
beauté que la nature leur a 


de la Gafhefie. 63 
refufée. Aufli nos Sauvages 
qui vinrent il y a quelque. 
tems en France, n'ont pà en- 
tendre fans s'éclater de rire, 
la raillerie de certaines Da- 
mes qui les prenoient pour 
des mafcarades, parce qu’ils 
paroifloient à la Cour, mata- 
chiez à la Sauvageffe : Elles 
n'ont. point d'efprit, répondi- 
rent-ils à leur Interprete, & 
leur reproche eft injufte, puif. 
qu'elles ont elles- mêmes le 
vifage tout moucheté de noir, 
comme nos Sauvages, dont il 
femble qu'elles portent toû. 
jours le deüil, par leur ma- 
niere de fe matachier. 

Les Gafpeñens vont tous, 
pour l'ordinaire , tête nuë; 
coûtume qui eft affûrément 
tres-ancienne: Car nous appre- 
nons par l'Hiftoire Romaine, 
que Jules Cefar marchoit toû- 


Zoo 
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N 


62 NouveleRelation 
jours de cette maniere devant 
festroupes; tant au Soleil, qu’# 
la pluie; &:qu'il ne porta ur 
laurier en'forme decouronne, 
qu’aprés en avoir demandé &c 
obtenu la permiflion du Senat. 
NosSauvages fe forment'auff 


adlez :fouvent une efpece de 
coüronne, avec les deux aîles” 


des oifeaux qu'ils onttuez à Ia 
chafle ;:& ils ne fe font jamais 


{ervis de bonnets ni de cha: 


ri que depuis: que: les 
François leur en ont donné 


l'ufage.. Ils laiffenr pendré 


leurs cheveux : quelquefois ils 
les :trouflent par derriere, ou 
bien ils en font des cadenet- 
tes ,-qu'ilstlient proprèment , 
& qu'ils enjolivent avec de 


petits coliers de raflade & de 


ourcelaine. Quoique les en- 

ns y nâiffenc avéc des che: 
voux de divéerfes couleurs ; 
: comme 


ur ; 


| fervent uniquement : Pour: 4 


.de le. dé: 2 65. 
comme en. Europe. > CepeRs 

dant. çç ces Barbares.ne ! [ont ja. 
mais, blonds: quand ils. font 
avancez. en âge , quelque foin 
qu’ils prennent de leurs che. 
veux :. Car, Vas. rai 
qu'ils en. fons grande | 
Sc-qu'ils ne les noircillent qu'à 
force deles graifler:, & de-les 
froter, ps mé 54 d'une 
efpece, de. graifle., qu'ils con; 


ufage. .Les filles mêmes êc és. 
femmes en mettent {ur leurs 
vifages , auf. bien que. fur 
les cheveu 3. particulierement: 
quand.il eft queftion, de. par 
roître en public ;.{e perfuadant 
qu'elles ne. fonc jamais plus: 
belles ni plus agreables, que 
Jorfqu'elles ont un vifage tout 
luifan de graiffe.. Elles fe per 
cent:auffi. les oreilles, aufquel. 
les: elles FRANS 


66 Nov Relation 
grains de raffade , avec des 
relots, fols:matquerz ; deniers, 


autres Bégacales ‘dé cette 


naturé qui. leur fervent de 
pendans ‘d'orcilles.:- J'ay vû 
même , avec aflez de furprife, 
d'autres vga se re 4 
_ Mmencappellez les Néz:f 
parce x efedivemens ils f fé 
percent le tendron du nez, 
auquel fs atachent quelques 
grains”'de chapelec ou’ de 
anges gr + qui leur tom- 
fur Vextrémité des lé- 
vres. Re af 


Voila les! habillemens ‘8 
- Ja parure de nos Gafpeñens, 


qu'ils eRirnene au-delà de tout. 


ce qu'on poufroit s'imaginer : 
ils mt f es de leurs ma- 
mieres de s'habiller & de dei 
Mäkimnes de vivres, à H 
méprifene les nôtres , & ne 
sy péivent du tout accoûtus 


de le Gafjefe: 67 
mer, ]ls n’ont pas moins 
auffi de répugnance pour bà- 
tir des Maïfons & dés Palais 
comme nous : ils fe moquent 
& fe raillent de nos édifices 
les plus fomptueux &c les 
plus magnifiques ; cependant 

s en admirent la beauté, au. 
tant qu'ils en fonc capables, 
_ mais enfin fans en vouloir pro. 

fiter. peu Pa FTET 


? î # 


CHAPITRE V.°! 


Des Cabannes à loçeners dés 
| M: rs qu 


"+Ormme ces Peuples vi- 
‘Quvent fans focieré & fans 
commerce , ils n'ont ni Villes, 
“ni Bourges, ni pen «à. ‘à 
moins- qu'on ne vetille ap 
‘Peller de ce. nom: quelques 
ie F ij 


€. Néuvelle Rélañon: 


_ amas: de Cabannes en fors 


me de tentes:, bien:mai pro- 
prés , .& affez mak arran- 
gées, LE ni Let HET 
: Leur Cabannesne font com 
pofées que. de perches, quils 
couvrent de quelques écor- 
ces de: bouleau, coufuës les 
upéssavec: les autres , & en: 
jolivées. le, plus fouvent par 
mille figures differentes d’ois 
feaux , d'origniac, de loutres. 
 &'de caftors que les femnres. 


craionnent elles-mêmes avec: 


eur matachias, Ces Caban- 
nes fes d'ane figure ronde, 
capables ‘de loger. quinze 2. 
vingt perfonnés ;:en forte ce: 


pendant qu'avec fept ou huit 


-écorces., ils en- conftruifenc 
ane dans laquelle on-void des 
trois. à quatre. feux. Elles font 
fi: legeres & fportatives., 


que nos Sauvages les roulent: 


Mes 3 © Don ppt À 


fors 
pr OO 
'ratis 


OM + 
qu'ils 
core 
s les 
ct En 
par 
d'ois 
utres- 
nes. 
AVEC: 
, ban. 
nde 
ZE à: 
e ce: 
vifent 
d des 
s font 


ulenc: 


de le Gafpefie:: 69: 
comme. un morceau de pa- 
pier , & les portent ainfi fur: 
leur dos, par teut où il leur 
plait ; femblables:à peu prés: 
aux tortuës, qui portent leurs. 


_maifons ;. & fuivanc.la coûeu- 
me ancienne de nos premiers. 


Peres, lefquels ne demeuroient 


eabannez‘dans unlieu, qu'au 
tant de tems. qu'ils: .y:trou 


voient dequoy fubfifter avec 
leurs :fanulles:.&. leurs trou. 


peaux. : C'eft :ainfi-::que::nos. 


Gafpefiens. décampent | lorf: 
qu'ils: ne. trouvent plus de. 
quoy vivre dans les lieux:ot 
is refidenr parce que:n'aïant: 


ni beftiaux à noursir ni ter. 


res, ni champs à cultiver, ils. 
font obligez d’être prefque 
todjours. errans, &.vagabons,. 
our cherchéfr:la nourriture, &c: 
autres commoditez nece£.. 


Le 


faixes à la vies: 21 


£ 


pe 


. 40 Nouvelle Relation 
Jl'appartient au Chef de l& 
famille , privativement à tout 
autre, d'ordonner de caban- 
ner où il luy plaîr:, & de dé- 
&abanner quand il veut, C'eft 
pourquoy, la veille du départ, 
il va luy-même tracer le che- 
min qu'on doit tenir, & choi- 
fr un lieu propre & commo- 
de pour camper +il en ôte tout 
le méehant bois, coupe les 
branches qui pourroient l’in- 
‘ommoder:,. applanit & fraie 
uue route , pour faciliter aux 
femmes le moïen de traîner 
url neige & fur leur taba- 
. :gannes;. le peu de meubles & 
-de bagages qui: compofent 


% leurs pare 1 -E marque en- 


‘gore luy feul le plan de la 
 ©abanne : il jetre la neige avec 
-fes raquettes, jufques ce qu'il 
-aic vrouvé la verre ; qu'ik ap- 
planit & qu'il hache par mos- 


ceaux , pour en ôcer tout ce 
qui-eft gelé ; afin de loger le 
plus commodément qu'ilpeur, 
e nombre de géns qui com- 
Lee fa famille: Cela étant 
it, 1 eoupe enfuite autant 
de perches qu'il juge à pro- 
pos, & les: planre en: rond’, 
far Je Bord:-du creux qu'il à 
fait dans la terre & dans le 
neige; en forte toutefois que 
les extrémitez d'en: haut fe 
termibent eh’ pointe, comme 
des: tentes ou des clochers :: 


elles ilen commet le foin 
enidänt fon abfénee ; don: 
ant à chacune {ot emploi 
particulier, Mini les unes vont 
cücillir des branches de fpin, 


7x Nowvele Relation 

dont elles mettent les écor: 
ces. fur des,perches FX d'autres 
cherchent, du, Bois. fec. pour 
faire du feu — autres appor+ 
tent, de l'eau pour. mettre 
boüillir dans. la: chaudiere: 

afin de tenirle fouper prés, 
gard des. hommes arrivenr 
la, chafle. :La fenime dur 
Chef, en qualité. de Maître. 
{e. choifi ct les branches de: 
fapin. les, plus tendres .& Jes 
plus déliées Pour en couvrir 
tout:.le circuit du dedans de 
Ja. Cabanne, y ak sg le.mi. 
. heu, pour. Jeu: {ervir. de. foïr, 
leaf e Bar 4e &propor. 
tionne les-plus.grandes & les 
plus a y à .À hauteur de la 
neige ; lefquelles forment une 
efpece de perice muraille; en 
forte.:que..ce petit: bâtiment 
paroît. plätôt une Cabanne 
de printerns, .que d'hiver, par 
une 


delaGaÿuhe.: 73 
une verdure agreable que le 
fapin,conferve long-tems fans 
fe flaîtrir,. C'eft-encore à elle. 
de. marquer. la. place d’un 
chacun ,- fuivant l’âage , la 
qualité, des perfonnes , & la 
coûtume de la nation, . Celle 
du chef eft à droite, it la cede 
quelquefois, par honneur & 
at civilité:aux étrangers, 
es conviant même de pren- 
dre place & de fe repofer fur 
quelques peaux d'ours, d'ori- 
gnaux , de loup raarin ,ou fur, 
quelques belles robes de caf. 
tors dont ces fauvages. fe fer: 
vent; comme de tapis de Tur- 
quie. , Les femmes occpent. 
toûjours. les. premieres places: 
qui.font prés de la:porte.. 
afin, d'eftre toutes -prêres à, 
obeir ,.& à fervir -hrompte-: 


ment. lors qu'on, léus:com. 


à travailler 


Jà  Nowvele Relation 
{Il y à de grandes incom: 
moditez dans ces fortes de 
cabannes ; Car: outre qu’elles 
fonc fi bafles, qu'on nes’y peut 
difément tenir débout, & que 
de neceffité il y faut éftre roû. 
jours-affis ou couché; c'eft 
Prns ve font d'une 
ideur quine:fe peut’expri. 
mer , &e la faméé qu'on. ef 
neceflairement obligé de fouf- 
frir dans la ri 8 de ces 
barbares , ef quelque chofe 
d'infuportable. de | 
+Poutes ces difgraces’ fans 
doute ne- font pas les moin- 
dte: mortifications , ‘que fouf.” 
front les Miffionnaires , ‘qui 
pot L'Bire eur à ro à 
excmple dé faint Raul Ps afin 
de gagner ées peuples à Jesus 
dr one rte réal. 
oré tant'd'incommoditez ; de 
fans relâche”à "la 


{ 


de la Gafpehe: 7 
converfion de ces pauvres In-: 
fideles, 0 Au E1 
Je pañle {ous filence plu- 
fieurs autres manigres de ca: 
banner , qui font en ufage 
chez nos Gafpefiens ; parce 
qu’elles n'onc rien de: plus 
confiderable, que de-faire ex: 
trémement fouffrir ceux qui 
les fuivent, dans les bois, & 
qu'elles fant toutesé ent 
chetives & milerables ; mais 
quoy qu'ilen foit , ils en fou 
autant 6 même plus d'eftime 
que de nos maifons les plus 
fuperbes ê& les plus: common 
dès. C'eft ce qu'ils témoigne 
rent un jour à quelqpes-1nd 
de nos. Meffieurs de Elite. Perv 
cée, quicm'ayant prié de leur 
fervird’inrerprere dans umerwis 
fite qu'ils fouhaitoient rendre 
d ces Sauvages | & de: .leus 
faire concevoir , que ce fe- 
J 


26  Nowvelle Relation 
roit une chofe bien plus avan- té 
tageufe pour-eux de vivre 6c bi 
_ defe bâtir à nôtre maniere, wc 
furent extrémement furpris, to 
lorfque le chef qui avoir écou- av 
té avec beaucoup de patien- :v£ 
ce | tout ce que jé lui avois de 
dit de la part de ces Meilieurs, ge 
me répondit en ces termes, _nC 
s péronne fort , que les M -lo 
François aient fi peu d'efprit, s'e 
qu'ils en font paroïîtredansce À pl 


que tu me viens de dire‘de. 
leur part, pour nous perfua. 
der de changer nos perches , 
ños écorces,. &t nos Cabannes, 
en des maïfons de piérre & de 
bois , qui font hautes & éle- 
véés , 4.c€ qu'ils difent com. 
metes:arbres: hé quoy: done, 
Continua:t-il, pour des .hom- 
més::1de’ cinq: à fix ‘pieds :de 
hauteur , faut-il des maifons, 
qui en aient foixante ou quà- 


&.4 


:vde la Gafpehe:. 77 
tie-vingrs; car enfin tu le fçai 
bien toy Patriarche ; ne trou- 
vons nous paÿ dans les nôtres 
toutes les commeditez , &les 
avantages que vous avec chez 

-vous., Comme de coucher, 
de boire, de dormir, de mar. 
ger & dé nous divertir avec 
nos amis ; quand nous vou- 
-lons > Ce n’eft pas tout, dit.il, 
s'adreffant à l’un de nos. Ca- 
piraines ; mon frere, as-tu 
autant : d'adrefle & d’efprit 
que les Sauvages, qui portent 
avec-eux:ieurs maifons & leurs 
_cabannes , pour fe loger par 
tout : ou bon leur fembie:, 
independamment de quelque 
Seigneur que ce foit » tu n'eft 
as aufli brave , ni auff-vail- 
ls que nous ; puifque quand 
tu VOyages, tu ne peus porter 
fur.tes épaules tes bâtimens 
niites édifices ; ainf , il faut 

| G ü 


78 Mowvelle Relation 

‘que tu faffes autant de logis, 
que tu changes de: demeure, 
où bien que tu loges dans une 
amaïfon empruntée , & quine 
tv'appartient pas ; pour noûs, 
AOUS Nous TroUvons À COUVErT 
de:tous ces inconveniens , à 
nous pouvons toûjours dire 


plus veritablement que toy:, 


que nous fommes par toùt 
chez nous’, parceque ; nous 
“ous faifons. facilement des. 
1Cabannei par tout où nos 
allons ; fans demander per- 
.iffon:à  perfonnes tu nos: 
reproche affér mal à propos, 
_-que nôtre païs eft un petit ert- 

fer ; par raport à la France, 
ique tu‘compares au Paradis 
Terreltre , d'autant qu’elle te 
fournit , dis.tu , toutes fortés 
‘de provifions en abondance; 
‘tu nous dis encore que nous. 


fommes des ‘plus miferables ,. 


absorbe tps Dumas awéckase 


comme des 
hois & dansnes forêts ; pri. 


ao ne 


. tous les , vivans : fans 
religion:, {ns civilité. ,: fans 


honnestt: fans focieté,, & en 
un.mot fans auçunes regles, 
bêtes dans. nos 


vez:du pain ;. du vin & de 
pngus autres: douceurs , que 
tu pofledes, avec excez. en 
Æurope. Héibien,, mon fre 
-re jt tu ne Lçais pas enca- 
te: des :veritables . ntiayens., 


- que nos-Sauvages-ont de ton 
| païs ,fcrde toute ta nation, 
4 ef jufe. que: je te. lapren- 

.ne-amourd'huy.:-je te prie 


donc de oroire que tous mi: 
forables que nous paroifions 
à ces yeux, nous nous :efti- 
mons Cependant. : R 
plus heureux : que toi ;€n ce 
que nous fommes  tres-COn- 
cens-du peu que nous avons, 
G üij. 


#0 Nouvelle Rélasion 
& crois encore une fois de 
race, que tute trompes fort, 
i tu. prétens nous perfuader 
que con païs foit meilleur que 
le noftre ; car fi la France, 
comme tu dis, eft: un petit 


“Paradis Ferreftre , astu de 


l'efprit de la quitter, & pour. 
quoy. ‘abandonner femmes, 
‘enfans ; À ae &c amis? pour- 
Quoÿ ri 

biens tous les ans , & te ha- 
zarder temerairement en quel- 
que faifon que ce foit aux 
orages , & aux tempêtes de 
Ja mer , pour venir dans un 
“païs étranger &: barbare, 


-Que tu eftimes le plus pauvre 


«& le plus malheureux du 


monde : au refte.comme nous 


fommes entierement :convain- 
eus du contraire , nous ne 
-hous mettons guere en. peine 
d'aller en France , parce que 


quer ta vie & tes. 


_ vdelcappes 
nous aprehendons avec jufti- 
ce , d'y trouver bien peu de 
fatisfaétion , :voïant: par: ex- 
perience que ceux qui‘en font 
originaires en fortent tous les 
ans , pour s'enrichir dans 
nos côtes ; nous croïons de 

lus que vous eftes : encoré 
incomparablement: plus pau: 
vres que nous , &C que ‘vous 
n'eftes que de fimples com: 
pagnons > des valets ,; des 

rviteurs & des efclaves ,tous 
maîtres , & tous grands Cas 
_pitaines que vous paroifliezs 
puifque vous faites trophée 
de nos vieilles guenilles , & 


de nos méchanshabits de caf. .- 


tor , qui ne nous peuvent 
plus fervir , & que vous trou: 
vez chez nous par le pefche 
de Moruë que vous. faites en 

ces quartiers , de quoy fou 
lger vôtre mifere, & la paw 


#1  Nowvele Relation 
vrèté , qui vous accable:quant 
à nous ,: MOUS :LrouwOnS, TO 
ces nos richefles & tontes nos 
vommoditez chez :nons-mê. 
mes, fans peines, & fans ex- 


poler nas. vies aux dangers 


où YOUS:. NOUS: LrOUYEZ: : LOUS- 


es jours ; jar de longues nn: 


| wigations FL-4 nous. adæisons- 
cn. vous. partant compafion. 


dans la douceur de nôtre re: 


nuit & four ,afinde charger 
vôtre navire :: nous voions: 


ême: que TOUS: VOS. gens , Are 


vivent: ordinairement. ,.: que 
de la Môriie que vous pêchez 
chez mous; ce n'eft centinuel:. 
lement que Morüe..'Morüe 


au. matin |; Morüe :à midi, 
Morte au foir , :& toûjours 
Morte; juiques là mêmé , 
que fi vous fouhaitez quel- 
ques bons morceaux ;. c'eft à 


qu'à prefenc à.& fi hous n’a 


la Gafpefe. 
nos [dépens ,.& vous êtes 
obligez d'avoir recours aux 
Sauvages , que vous méprifez 
tant, pour les prier d'aller à 
la chaflé, afin de vous re- 
galer. Or maintenant dis-moi 
donc un peu , & tu as de l’ef. 
prit lequel des deux eft le 
plus fage &c le plus heureux ;. 
ou celui qui travailte fans cef- 
fe , & qui n'amañle, qu'avec 


| beaucoup de peines , de quoi 
Avivre:, où celuy qui fe repo- 


fe agreablement, & qui trou- 
ve ce qui luy eft neceffaire- 
dans le plaifir de la chafle & 
de la pèche. . El eft vray, re- 
prit il, que nous n’avons pas. 
toûjours eu l’ufage du pan 
& du vin , que produit vôtre- 
France : mais enfin avant l’ar- 
rivée des François en ces 
quartiers , les Gafpeñens ne- 
vivoient. ils pas pluslong-tems. 


84 Nouvelle Relation 
‘vons plus parmi nous de: ces 
-viellards de cent trente'à qua- 
‘rameans, ce n'eft.que”parce 
que nous: prenons isfenfible. 
ment vôtre maniere de vivre, 
l'experience nous faifanc affez 
-Conrioîtreique. ceux-id d'entre 
pots vivent d'avantage ;:qui 
«méprifans vôtre pain , vôtre 
vin’; & vôtre eau de vie, fe | 
.Contentent de leur nourriture: 
_paturelle de -caftor ; d’ori- 
-gnaux , de gibier &:de poil. 
{ons ; felon l'ufage de nos au- 
-cêtres & de toute la nation. 
_. Gafpefierne.. - Aprens donc, 
-maon frere,une fois pour toutes 
puifqu'il faut que je t'ouvre 
mon cœur , qu'il n’y. à pas de 
Sauvage, qui ne s’eftime inf. 
aiment plus heureux , & plus 
: puiflant que les François. 1 
fuit fon difcours par ces der. 
-nieres paroles , difant qu’un 
-Sauvagé trouvoit fa vie pa 


de la Gafhefie. 85 
tout ; qu'il {e pouvoit dire le 
Seigneur & le Souverain de 


_ fonpaïs , parce qu'il: y.irefi-: 


doit autant qu'il lui plaifoit: 
avec toute forte de droits, de: 
pêche & de chaffe | fans. 
aucune inquietude , plus cons, 
tent mille, fois dans: les bois 
& dans fa cabanne , que s'il. 
&coie dans les Palais: & à: la. 
table.des plus grands Princes 
de la Terre, ‘its 
Quepase For puiffe dire, 
de ce raifoñnernent , j'avoüe 
pour moy-que je les eftime- 
rois incomparablement, plus 
heureux. que nous ,:&:quela: 
vie même de ces: Barbares 
feroit capable de donner.de 
la jaloufie, s'ils avoient: les inf. 
truétions, les lumieres, &:les 
mêmes. moïens pour leur,fa- 
lt que Dieu: nous a donnés 
pour nous fauver, par: pré- 


86 Nouvelle Rélation 

ference à tant de pauvres In- 
fideles , & par un effet de fa 
. mifericorde:: car aprés tout, 
leur vie n’eft pas traverfée de 
mille chagrins comme la n6- 
tre ; ils n’ont point chez-eux 
ces charges ni ces emplois foit 
de judicature , foit de guerre, 
qu'on recherche parmi nous 
avec tant d’ambition, & ne 
poffédant rien en propre, ils 
n'ont aufh ni chicane ni pro- 
cez , pout la fucceffion ‘de 
leurs parens ; le nom de Ser. 
gent , de Procureur, de Gref- 
fier, de Juge, & de Prefident 
leur eft inconnu ; toute leur 
ambition fe termine , à fur- 
prendre | & à tuër quantité 
de Caftors | d’orignaux, de 
Loup marins & d'aurres bètes 
fauves, afin: d'en: prendre la 
viande pour fe nourrir , & la 
peau pour fe vêtir ; ils vivent 


de Ta:Gafpéfhe. 84 
d'une trés - grande union , ne 
fe querellans, ni ne fe battans 
jamais que dans l'ivrefle; mais 
au contraire | ils fe. foulägent 
reciproquement dans leur be. 
foin les ans les autres , avec 
beaucoup; decharité: & fans 
_ interefk; Cet une:jaie con: 
æmuelle dans leurs cabannes ; 
ka mulritude des enfans neles 
embarraffe point : car: bien 
loin.deis'en chagriner , ils s’ef: 
timent d'autant plus heureux 
& plus riches , que leur-famille 
eft plusnombreufe; ne préten. 
dant pas que la fortune des 
énfans {oit plus confiderable 
quecélle: de leurs peres, aufñ 
f'ont ‘ils point toutés ces: in+ 
quietudes, que nousnousdon, 
nons ; pour leur amdffes: des 
biens êc les élever -dansle fafte 
&t dans: la grandeur ;:d'où 
vient que la nature a toñjouss 


88  Nowuvelle Relation 


”_ :confervé parmi:eux dans tou: 


te fon dv a > Cet amouf 
conjugal , qui ne doit jamais 
foutre d'altetationi entre le 
mari &c la femme par la crain. 
te intereflée d'avoir: trop 
d'enfans , charge qu'on. efli. 


me en Europe trop onerquie, | 


mais que nes Sauvages repu- 

tent tres ‘honorable ; tres- 

avantageufe ; & tres. utile; ce. 

Jai-là ns le: plus confideré 

dans toute la nation quien:a 

ün plus grand-nombre; par: 
ce qu'il trouve ‘plus: de fup- 

port:dans fa vicilleffe , &-que 

jes garçons, &\les filles -fong 
également dans leur! condi. 
‘tion: le ‘bonheur: & : la: jaie 
de ceux qui leur sont donné 

da vie : ils vivent enfin les uns 

@e lès autres:; le pere 8 les 
enfans comme:-les | premiers 
Rois de La terre , qui vivoient 
ni: 0 ‘au 


dé da Gafpefie: 89 
au commencement du mon- 
de de leur £hañfe de leur 
pêche , de legume & de fa- 
gamité ou boütilli , fembla- 
ble, à mon âeis,au pulment 
que Jacob demanda à Efat 
avant que de lui donner fa be- 
nediétion. 


CHAPITRE VI. 


De la maniere de vivre des, 


Ga/pefiens >» © dé leur 


| NONTrSINTE.. : 


“FE eft conftant que nos 

Fésisess ont eu fi: peu: 
de connoiflance du pain & du: 
vin , qué:lorfque les François: 
arriverent la premiere: Fis 
dans leur païs , ces Bärbares:. 
prirent le pain: qu’on leur 
prefenta, pour qéique mer 


90 Nouvelle Relation 


-Ccau de rondre de bouleau, 


& fe perfuaderent que les. 
Frañçois étoiënt également 
cruels & äimhumains ;. parce: 
que , diféient.ils ; dans leurs. 
divertiffemens ils bâvoient du 
Fing fans repugnance ; c'eft 


ainfi qu'ils appelloient le vin: 
auffi furent ils quelque tems,. | 


non feulement fans en goûter, 
mais fèrné fans vouloir en 
aucune façon familiarifer , & 
commriercer avec une ration , 

qu'ils croïoient accoûtumée 
au fang & au carnage ; .ce- 
pendant à:la fin, ils fe font 


fait peu peu à ce breuvage,. 
‘& il feroit à {ouhaïter , qu'ils. 
cuffent encore aujourd’hui la. 
mème horteur pour le vin ‘& | 


lou de'vie qu'ils premment 
juiqu'à l'ivreffé aa. préjudice 
de leur falut & du Chriftis- 
aime , leur faifant conwnec- 


de la Gafpefe. 9€ : 
tre. des Ds 2-9 bien: plus 
grandes, que. celles qu'ils fe 
figuroient-dans la conduire des 
François, : . HA Fi 
Plufieurs fans. doute font 
furpris & ont de la peine à 
comprendre Comment un 
Mifhonnaire peut vivre des 
années toutes entieres à : la. 
Sauvagefle :; j'avoüe effedi- 
vement , qu’il en coûte auf. 
bien des mortifications, par- 
ticulierement dans les com- 
mencemens ,. qui font toû. 


jours extrémement penibles :: 


mais enfin on en a bien-tôt: 
fanmonté toute la repugnan. 


æœ:,. quaad ona des, viandes 


auf, bonnes & aufli fuccu- 
lentes’, quecelles d'origniac,. 

de. caftor, de loup. marin de 
porc cpic., de perdrix, d'ou 
tande: , de -ércelles ñ de Ca- 


nards, dE bevafies , de me 


H ji 


‘#2 Nouvelle Relation / 
‘rüe , de faulmon , de bar: 
‘de cruitté ,: & de ‘quan: 


tité d’autres poiflons & gi 


biers , qui fervent de nourri. 
ture ordinaire aux Sauva- 
ges. it D it 

© : Les moïs de Janvier & de: 
‘Fevrier ; font pour l’ordinai- 
re le tems de la penitence in- 
volontaire & du jeûne tres. 
rigoureux’ de ces Barbares., 
& fouventmême tres funefte,, 
vû: les effets eruels. & horri. 
“bles qu'il caufe parmi eux ; 
‘dont cependantils pourroient 
‘facilement prevenir les fà. 
cheufes fuites, s'ils vouloient- 
füivre l'exemple des fourmis, 
-& des petits écureüils , : qui: 
par un inftin@ autant admi: 
‘able’ qu’il eft naturel , amaf. 
-fent avec foin dans.l’êté ; de 
Quoy vivre abondamment 


pendant l'hyver,. Mais: enfin 


dè la Gafpcfie. -9$ 
nos Cafpeñesr {one dé ces 
gens qui ne: fe foucient pas 
du lendemain ; plûtôt par 
pareffe: d'amafler de bonnes. 
provifions ,. que par le zele 
d'obferver le eonfeil.que Dieu 
en. donne dans fon faint:Evan- 
gile: Ils: fe perfuadent. que 
quinze à vingt paquets de 
viande.ou de poiffon fechez 
ou boucannées à la fumée, 
font plus que fuffifans . pour 
les nourrir l’efpace de cinq à. 
fix. mois + cependant comme 
‘ce font des gens de: bon ap. 
petit .. ils: confomment bien- 
plûtôt leurs vivres , qu'ils ne- 
s'imaginent ; ce qui les expo 
fe affez fouvent au danger de 
mourir. de faim: , faute des. 
alimens qu'ils pourroient facis 
lement avoir jufqu’à l’abon: 
dance s'ils: s'en vouloient don: 
donner l& peine ; mais. ces. 


7 . cbr. de " j u 
æ 
' 


94 -Nouvelle Relation: 
Barbares étant errans & var 
gabonds , ils ne labourent: 
point da terre, ilsne molflon. 
went ni bled d’inde., ni pois;. 
Bicitroüilles, comme les Iro 
quois, les Hurons, les Algoms 
quins, & piufieurs autres peu. 
ples du Canada ;. ce qui les. 
reduit quelquefois dans une- 
fi grande neceflité. , qu'ils 
n'ont plus la force ni-le cou- 
rage. de fortir- de leurs: ca. 
banmes , pour aller chercher: 
de quoy vivre dans les bois, 
C'eft alorsqu'il eft impofhble 
de voir fans compailion des 
petits-innocens ;. qui: n’aiant 
plus que la peau & les os, 
font aflez commoître dans .uts 
vilage cout excenué, & dans 
. des tarcaffès vivantes, la faim 
cruelle. qu'ils fouffrent , par 
la negligence de leurs peres. 
& mercs ; qui. fe trouvent 


D 00 = lin min ON = À 


fi cruels qu'on ne les peut: 


de la-Gafpefié: 2 À 
eux même obligéz avec leurs- 
malheureux. enfans de man- 
cer du-fang:caillé, des ra- 
clures de peaux , des vieux: 
fouliers ,. & mille autres cho- 
fes contraires à la vie de 
l'homme:;.tout cela feroit: 
peu , s'ils n'en venoient quel- 
ques-fois à d’autres extremi: 
tez bien plus touchantes &: 
plus horribless 2 

- Il eft furprenant d'appren: 
dre , qu'ils fe voient fouvent: 
réduits-à des excez figrand 8c 


feulèment entendre fans fre- 

mir , &. la mature ne les peut: 

fouffrit fans horreur ; nous en: 

avons veu un exemple affez- 

deplorabte ia riviere de {ame 

Croix , autrement divé Mira. 

michis , dans le mois de Jan. 

vier 1680. où nos Sauvages L 
confomnwrenc leurs wiandes,, | 


96 Nouvelle Relation 
“& leurs poifflons boucannez ; 
bien plûtôt qu'ils ne fe l6- 
toient imaginez ; en forteque 
la faifon n’étant pas encore 
commode peur la chaile , ni 
les rivicres propres pour la 
pêche, ils fe virent: reduits à 
fouffrir tout ce qu’on peut 
experimenter de rude dans- 
une famine , qui en fit mou. 
.#ir jufqu’au nombre de qua- 
rante à: cinquante. es Fran- 
:çois qui étoient pour lors au 
| Éort de fainte-Croix les fou: 
_: Kigerent autant qu'ils pûrent, 
dans une rencontre où l’obli- 
:gation de fecourir fon. pro- 
chain , que PEvangile nous. 
commande: d'aimer: comme 
-nous même ,. paroiffoit trop 
-fenfiblement ;. pour. ne pas 
‘s'en'acquitter , avec toute la: 
.compafion , & la charité 
pefible. Madame Denis 

- donna: 


donna ordre à 
ques, de leur diftribuer felon 


es Domefti- 


Ja neceflité de chaque Ca- 
‘banne , du pain, de la farine, 
des pois , de la viande, du 
poiflon , & même jufques à 


“du bled, ‘que les plus patiens- 


de ces pauvres affamez fai- 
foient boüillir, mais quelques 


autres d'entr'eux ne pouvant 


lus fupporter la faim cruel- 
e qui les accabloit, lé man- 


_geoient tout crüd : juf ses g 
LU 


même, qu'une pauvre fémn 

étant morte immédiatement 
aprés ce repas , qui fut: le 
dernier de fa vie, on fut af- 
fez furpris l’A utomne fuivant, 
lorfqu’on vid plufieurs beaux 


épis de ‘bled’ qui étoient ve- 


nus en parfaite maturité, 
dans l place même où on 
avoit enterré cette Sauvagef. 
fe. ‘Nous n'én’pûmes _— 


98 Nouvelle Relation 
d'autres raifons que celle-ci, 


qui nous parut la plus jufte 


& la plus-probable : c'eft qu'il 
faloit neceflairement que ce 
bled qu'elle avoit mangé tout 
crud , edt germé dans fa car. 
caffe ; & que fon #ftomac 
n’aians pas eu aflez de force, 
ni de chaleur naturelle pour 
le digerer, il étoit venu en 
. maturité ; ce qui efttres vrai- 
femblable, puifqu’en effet per- 


fonne n'avoir jamais femé de. 


ffoment en ce lieu. 

Dans une confternation fi 
grande & une defolation fi ge- 
nerale, qui affligeoit fenfible. 
mens les François. &c les Sau. 
vages , il {e srouva. un de nos 
Gafpeliens , qui ne pouvant 
plus. fox@rir la faim qui le de. 
voroit tout vivant, fut aflez 
barbare & erueL, pour fe re- 
foudre d'afaflinér & de man. 


de le Ga/pefe. 9%: 
ger fa femme ; laquelle pene. 


_ trant dans le. funefbe. deffein 


de fon mari, luy infpita, pour 
{e conferver la vie ; de cafler 
la tête & de couper la gorge: 
à deux de leurs enfans, l’un 
âgé de cinq à fix ans, & l’au… 
tre de fept àhuit. Il-efk vrai, 
difoit cette marâtre à fon ma 
ri, le cœurtout.tran{percé de 


_ douleur, que tu es à plain 


dre, & que la necefité où 
nous fommes eft extréme : 
mais enfin , fi tu veux tuer 
quelqu'un de ta famille, ne 
vaut-il pas mieux que nous 
mettions à mort quelques. uns 
de’nos enfans,, & que nousles 
mangions enfemble ; afin que 
je puifle élever & nourrir les 
plus petits, qui ne: pourront 
plus vivre, fi une fois ils vien» 


nent à ass leur mere, Elle 
plaida G:bien fa me “LEE 
1} 


_ 


100 Nosvelle.Relasson 
veur, que d’un commun con-< 
fentement l'homme:& la fem- 
me maflacrerent & couperent 
la gorge à ces deux pauvres 
innocens , fans fe laifler atten- 
drir aux larmes ni aux lamen- 
tations d’une petite fille , qui 
conjuroit fon pere & fa mere 
de ne ka pas égorger. Elle 
ne put jamais obtenir cette 
grace de ces inhumains ; & 


is recûrent tous deux la 


mort, de ceux qui leur avoient 
donné la vie. Ils hacherent en- 
fuite par morctaux, & mirent 
dans! une chaudiere toute 


boüillante lescadavres de leurs 


enfans : & enfin, par une cruau- 
té inoüie, dont le fimple fou. 
venir fait encore aujourd’hui 
fremir d'horreur Ja Nation 
| Gafpelienne , ces monftres de 
hature les mangerent en la 
compagnie d'un de : leurs 


vi: 


… + dela Gafpafes 101 
freres, qui fut obligé de fuir 
avec les autres dà-la riviere de 
Saint Jean , de peur que les 
Chefs de nos Sauvages les fur- 
prenant dans’ ce cruel feftin, 
ne leur euflent café Ja tête; 
&cen effet ils furent autant in- 
dignez que furpris, à lanouvel- 
le d’une ‘action fi noire &: fi 
barbare, Il:eft: vrai que ces 
malheureux , au retour dû 
Printems , qui fe trouva tres. 
commode pour la chafle ,: é. 
toient inconfolables, du mifei 
rable genre de mort de leurs 

enfans, . qu'ils. avoient inhui 

mainement-facrifiez à la con: 

férvation de leur vie: 1ls é: 

taient dignes , par leurs cris, 
de toucher de compañlion les 

cœurs les plus infenfibles:.le , 
pere reprochoit à la mere l'ex; 
cez de fa cruauté : la femme 
reprefentoit à fon. mari fon 
l'ij: 


02 NowullRcation 
peu de conltance à fonffrir la 
faim , & d’avoir été fi déna- 
turé, que de vouloir confer- 
ver fa vie aux dépens de cel- 
le qu'ils avoient donnée l'un 
ê& l'autre à leurs enfans. Cette 
pauvee mere affligée luy re- 
prochoir, les larmes aux yeux, 
avec dés foupirs & des gemif- 
femens. capables d’attendrir 
un cœur de bronze 
| feul l'avoir forcée à pat 
malgré elle, à une ation 
brutale & fi barbare :: mais 
aprés avoir pleuré ch pi. 
ment un malheur volontaire 
où il d'y avoit plus de reme- 
de, & la perte irreparable de 
leurs chers enfans, dont ils 
faifoient encore retentir les 
noms au milieu de leurs plain- 
._ tes , ils ne pouvo'ent trouver 
affez de larmes, ni de termes 
pour détefter & pour expri. 


de le Gafe és  - 103 
mer eux-mêmes l'énormité de 
leur crime. Jeles ay vû moi- 
même, ces parens infortunez, 

i avoient encore, comme 
es autres Caïns, l’image af. 
freufe de leur crime abomi- 

_nable-fi‘prefente à leur idée, 

‘ qu'ils fe croïoient à tout mo. 
ment frapez de la même ma, 
ledi&ion que Dieu donna à 
ce fratricide. Effraïez qu'ils 
étoient fans ceflé par une ter. 
eur panique qui ne les aban- 
donnoit jamais , ils fe perfua. 
doient voir autant de bou. 
feaux qu'ils rencontroient de 
Sauvages : & ne pouvant trou. 
ver de fûreté en aucun lieu, 
pour fe dérober à la jufte.co- 
lere de nos Gafpefñens , qui 
ne les regardoient plus qu'a. 
vec horreur & indignation,, 
#ls-couroient les bois jour & 
nuit fans relâche, cherchant 

I ii] 


104 . Nouvelle Relation. 
inutilement partout un repos 
qu'ils ne pouvoient rencon- 
trer aulle-part ; mais encore, 
moins dans le fond de leur, 
confcience , qui les boureloit. 
 & les perfecutoit continuelle- 


ment. avec tant de cruauté. 


au feul fouvenir de. l'horreur 
du crime qu'ils venoient de, 


commettre. pu fe crürent | 
ait indignes. de . 


enfin tout-à- 
recevoir les billets & les ca: 


racteres. que .je donnois aux 


autres Sauvages ,. & dont je 
me fervois tres-utilement pour. 
leur- enfeigner les Prieres, le 
Catechifme, & les principes 
de la Foi que je leur annon- 
çois.. Comme je m'apperçûs 
donc qu'ils n'ofoient plus pa. 
roître, & qu'ils cefleient de 
fe rendre à l’Inftruétion avec 
les autres , je tâchai de les 
xaffürer , & de leur perfuadeï. 


LS 


+ 


| détaGafpefe.-- 310$: 
devenir à nôtre . Chapelle 
pour y apprendre les Prieres +. 
ilsime, répondirent que c'étoit - 
en vain ;:car quelques. efforts : 
qu'ils puflent faire, difoient- 
ds, pour apprendre ce. que je - 
leur.enfeignois, jamais ils n'au, 
roient,la memoire., ni l'efprit . 
de lé retenir, jufqu'à ce que : 
ce crime leur fût entierement 
remis .& pardonné de Dieu, . 
par le sminiftere du grand Pa: - 
triarche : c'eft ainfi qu'ils ap: 
pellent Monfeigneur l'Evèque 


de Quepe von ans Al aenE « 


ils, fe jetter à.fes-pieds , pour. . 
obterir de luy l’abfolution de: 
leur..crime, . : - . 
 Tels étoient. les paroles & 
les fentimens de ces pauvres 
malheureux.. Je fis tout mon 

offible pour les confoler, en 
eur.promettant la protection. 
& .tout. le. -fecours.. que. je: 


106 Novuelle Relation : 


pourrois ; leur remontrañt 


qu'à la verité leur crime é- 


toit énorme , mais qu'enfin 


Dieu avoit plus de bonté & 


de mifericorde pour eux, 
qu'ils n’avoient eu de malice 
& de cruauté, én mettant 
ainfi À mort ceux aufquels 
is avoient donné la vie, Hs 


Crûrent à mes paroles, & re: 


St 


se mes billets; bien refo: 
5 dé faire & de pratiqier 
éxadement tout ce que ‘je 
pourrois leur infpirer de bon, 
ed appaifer la juftice de 
jeu , &fe concilier fa miferk. 
corde. did AA FRRIE 


Voila fans douté les’ acci- 


dens ficheux où :s’expofènt 
tous les ans nos Sauvages, 
par leur pareffe ; & par le 
td de foin qu’ils prennent d'a. 


mafler fuffifâmment en Eté, 


dequoi éviter & prévenir mille 


- pendant l’'Hiver. … 


«: de Le Gafpefie.…. ‘ 107 


malheurs, qui les accablent 
tres-frequemment en Hiver; 


comme ils ne le fçavent que 
trop:bien eux-mêmes, par la 
funefte experience qu'ils en 
font. Ces Gafpefiensen rom. 
bent d'accord avec nous; mais 


il femble que l'abondance 


qu'ils. trouvent au Printems, 


_ J'Eté & l’Automne , leurfaf, 
. fe perdre le fouvenir des dif. 


graces qu'ils ont fouffertes 


/ 


Aprés tout , j'avouë qu’on : 
ne peut aflez admirer la con. 


Âtance avec laquelle ils fouf- 


frent les rigueurs de Ja faim; 


. & on peut dire qu'ils jeñnent 


peut. être avec autant , ‘ou plus 
même de patience & d’aufte: 
rité, que les Anachoretes. les 
plus reguliers & les plus mor- 
tifiez. C'eft quelque chofe de 
furprenant, de voir qu'ils fe 


108$  Noevellé Relation 


font une entiere occupation 


de chanter à gorge déploïée, 


& de danfer quelque fois com: 


mé des fols:, lorfqu'ils ont un 


appetit devorant, & qu'ils 
n'ont-rien dequoy fe raflafier; 
pour perdre, difent-ils, par ce 


divertiflement , envie qu’ils 
ourroient avoir de manger, 


Îlne leur eft pas difficile de 


demeurer des trois à: quatre 
jours-à: jeun, lors particulies 
rement qu'ils font à la chafle; 


Sc qu'ils pourfuivent quelques 


bêtes fauves ,. comme. l’oris 
gnidc. Ils ne prenment jamais 
de refeétion devapt cet éxer: 
_ cice, quelque penible qu'il 
leur foit , maisfurle foir, quand 
ils font de retour d'la Caban: 
nc ,.ils fe regalent de tout ce 


qu'il y:a de meilleur; faifanc: 


boüillir, griller, ou rôtir, fui: 


yat. le: goût ‘d’un. chacun), 


de'la Gajpefe. ” 168 
‘tout ce qu'ils ont, fans referve; 
. & fans aucune apprehenfion 
qu'on compte leurs morceaux; 
mais au contraire, ces Barbares 
efliment que c'eft une chofe 
fort loüable & glorieufe , de 
| manger beaucoup:C’eft pour: 
quoy , ne fe pouvant foû: 
mettre aux regles de la tem 
. perance::& de l'æconomie, 
qui -cependant leur . {eroient 


bien utiles ‘& necefaires, ils 


font confifter tout leur bon: 
heur :&. mettent leur beati: 
tude à manger avec excez , d 
accorder à leur appetit au-delà 

de ce qu'ildouhaite , & à man- 
ger comme bon leur femble, 
tant de jour que de nuit ; fe 
faifant un plaifir &une felici. 
té parfaite de leurs: ventres: 
auf eft.ce un proverbe par: 


mi nous en Canada, qu'il ne 


faut que quatre à cinq: boms 


ro Nouvelle Relation | 
repas pour les remettre des 
fatigues & des langueurs de 
plufieurs mois de maladie, 
1l$ confervent inviolable- 
ment entr'eux la maniere de 
“vivre qui étoit'en ufage pen- 
dant le fiecle d’or, & ceux 
qui fe figurent un: Sauvage 
Gafpefien commeun monftre 
de la nature, ne croiront que 
difficilement la charité avec 


laquelle ils fe foulageñt reci. 


proquement les-uns & les aù- 
… tres : Le fort fupporte le foi- 
ble avec plaifir, & ceux qui 
par leur chafle font beaucoup 
de pélleterie , en donnent 
charitablement à ceux quin’en 
ont point, foit: pour païer 
leurs dettes, foit pour fe vê; 
tir, ou avoir le neceffaire à la 
vie. Les veuves & les orphe- 
lins reçoivent des prefens ; 8e 
s'i s’en trouve quelqu'une qui 


à ceux qu'il 


de la Gafpefie. ET: 


ne puiffe nourrir fes enfans, 


les anciens. prennent Je foin 
de les diftribuer & de les don: 
ner aux meilleurs. chaleurs, 
avec lefquels, ils vivent, nj 
plus ni moins que s'ils étoient 
les propres enfans de la Ca- 
banne. Ce feroit un oppro- 
bre. & une efpece de blims 
digne d’un reproche éternel, 
fi on fçavoir qu'un Sauvage 
aïant des vivres en abondan 
ce, n’en eût par fait largeffe 

çauroit dans la 
difette & dans la necefité. 
Voila pourquoy ceux qui tuent 
les premiers origniaux au com. 
mencement de Janvier, & de 
Fevrier, temsauquel ces Peu. 
ples pâtiflent davantage , d'au. 
tant. qu'ils. ont .confommé. 
voutes leurs provifions, fe 
font, yn.plaiär .d'en. portes 
cux-mÉMEs tres-Ééxaétement à 


rs  Nowvelle Relaïton 
«ceux qui n’en ont point , Für. 
fent-ils éloignez de quinze à 
vingt lieuës-: & non -contens 
. de cette liberalité ,’ils les con. 
- vient éncore , avec toute la 
: tendrefle poffible, de veniren 
leur compagnie , & de s'ap- 
- procher de leur Cabanne; afin 
“de ‘les pouvoir foulager plus 
Commodément dans leur ne. 
ceflité, & dans leur plus pref: 
: fant ‘befoin ; avec mille pro- 
. méfles de leur faire genereu- 
_fément part de la moitié de 
kur:chafle: Bélle inftruction, 
fans doute, pour ces riches im. 
pitéiables &:ces cœurs de ro- 
_ €he, qui n'ont que des en- 
. tailles de’‘fer -pour leurs fem- 
blables ; & qut ne fe mettent 
‘sucunement -en peine. de’ fe- 
_éourir’ la: mifere ‘extréme ‘de 
tant de pauvres qui gemiffént, 
& qui fouffrent la faim ‘éc' ta 
nudité, 


De D ne Ta dt 9 ES VER ie 
ÿ : NOTES 


dela Gaefie. : 13 
nudité, pendant que c:s mau. 
vais-riches regorgent d’une: 
infinité de biens & de richef- 


fes , dont la Providence ne 


les a fait que dépolitaires, &c. 
ne les a misentre leurs mains, 
que pour en faire un faint ufa- 
ge d'aumêônes & de charité: 


aux membres necefiteux du 


Sauveur. 
La viande d'origniac eft:cel. 
Je quenos Gafpeñeñs eftimenit. 
davantage : ils en aiment la 
graifle ; &:l'eftiment un mets 
fi: delicieux, qu'ils la boivent 
toute pure, avecautant de fens 
fualité que fi c’étois la liqueur 
du monde la plus agreable. 
Ils la mangent encore toute 
cruë, comme quelque: chofé 
d'exquis: en un mot, il n'ya 
point chez eux de: fefkin plus 
magnifique , que lorfque ce: 
luy :qui:traite donne con 


n4  Nowvelle Relation 
viez un pain de cacamos de 
neuf à dix livres. Or ce pain 
eft une efpece de graiffe qui 
fe tire des os des jambes & 
des cuiffes des origniaux : & 
aprés qu'ils en ont mangé 
toute la moëlle, ils mettent 
ces os, qu'ils concaflent & 
_ qu’ils pilent, jufques à pref- 
que les reduire en poudre, 
ns une grande chaudiere 
d'eau boüillante ; en forte que 
tout ce qui peut refter de 
moëlle ou de graiffe dans ces 
os ainfi brifez , furnage au- 
deffus de l'eau par la chaleur 
dufeu. Ils l’amaffent enfuite, 
& la confervent foigneufe- 
ment, comme quelque cho- 
fe d'excellent & de delicat. 
Quantau boüillon , il devient 
blanc comme du lait; & fui- 
vant leur fentiment, ils le 
croient aufli peétoral qu'un 


de la Gafpefe. | n£ 
grand verre d'eau-de vie, ou 


» que le meilleur de nos con. 


ommez. Ils font beaucoup. 
plus d'état de l’origniac femel. 


le pendant PHiver, que du 


mâle : & au contraire, ils efti- 
ment: bien davantage le mâle 
en Eté, que la femelle; ‘parce 
qu'en effet .ces animaux ont 
l'alternative, pour devenir gras 
& maigres, n'étant pas de leur 
nature ni de leur tempera- 
ment de l'être en même. tems : 
ce quieft encore fort commun 
à plufieurs autres animaux du 
Canada. ve 
Si par bonheur il arrive 
que_le chafleur tuë une fe_ 
melle pendant l’Hiver , ‘ou un 
mâle pendant l'Eté , il fe fait 
alors une réjoüiffance entiere 
dans toutes les Cabannes voi. 
fines, dans Pattenre & dans 
lefperance où chacun eft de 

K ÿ 


16 Nouvelle Relation 
+ délicieufement de Ja» 
graifle d’origniac ; mais ils re“. 


doublent leur: joie avec des: 


cris & des chants d'ailegrefli,,: 
quand le Chaflèur, cout victo.: 
rieux de fa prife , entre dans. 
Ja Cabanne, & jette par terre, 
d'un ferieux. &.: d’une fierté: 
comme s'il avoit triomphé: 
d'un redoutable ennemi., le: 


fardeau qu'il:a apporté fur. fes . 


épaules, dans lequel font en:: 


velopez le cœur, le roignon;. 


Ja langue, les entrailles ; & la 


graiffe la plus delicate. C'eft 


par là d’abord que fes amis 
& toute: fa: famille commen. 
cent le regale: tandis que les 

filles & les femmes vont avec 
_ mille marques de joie, toû. 
jours.en: chantant &: en dan: 
fant ; querir fur. leurs : traî- 
mneaux. le refte de: la. viande 


de l'origmiac que ce glorieux 


En PUR 


PR 


| «A 2 € 
Chaffeur a laifiée fort pros 
prement enfevelie dans lesneis 


Se 
# Cet à la Maïîtrefle ‘de la. 
Gabanne de ménager tout ce 
qu'on apporte de. la chaffe, 
fi:ow peuc:dire qu’ikfe trouve 
quelque œconomie.parmi des . 
gens qui mangent prefque à. 
tout moment... Elle choifit de 
tous les boïaux.de cet animal, 
ceux qui font. les: plus gras, . 
qu'elle: fait. botillir ; aprés:les | 
avoir. fore. legerement lavezi . 


& qu'elle accommode enfuite 


en. paquets ; à peu prés Com» 
me les boudins & faucifles: 
c'eft: dequoy ils font-ordinai. 
rement leurs regales les plus. 
delicieux. ‘Elle: découpeencæ 
re-en feüillet, tout ce qu'il:y : 
a de plus:charnu ê& de:plus 


‘maigre ; qu'elle fait-fecher. & 
‘boucaner à. la fumée, fur dés … 


nS  Nosvelle Relation 
perches qui forment üne efpe: 
ce de petit échaffaut; a fin d’em. 
pêcher que leur viende né fe 9à. 
té, nine fe corrompe.C'eftainfr 
que fans l’ufage du fel, nid'au- 
eune autre épicerie, ils là con. 
fervent tres facilement quel: 
que-tems , & leur.eft dans la 
fuite , comme j'ay déja dir, 
d'un tres- grand: fecours dans 
des extrémitez, où ces pauvres 
malheureux , faute de pré- 
_voïance, ne tombent que trop 
fouvent, On peut dire que le 


_ muffle & la langue 'boucanez 


‘de sk (ui , font merveilleux 
& excellens ; mais c’eft en- 
_core quelque .chofe de meil- 
teur & de bien plus délicat, 
non-feulement:ax goût de nos 
: Sauvages, niais même à celuy 

‘de nos François, & de toutes 
des autres Nations qui font 
en Canada, lorfqu’on mange 


de la Gafhefie. 119 
Pun & l’autre is & fans 
les avoir expofez à la fumée : 
c'eft auff le feftin par excel- 
lence de nos Gafpeñiens. Ils 
font encore 1..tir quelque-fois 
par divertiffément , la rête 
toute entiere d’un petit élan, 
qu'ils. appellent communé- 
ment dans leur langue Æ5- 
gain , fans en ôter ni le muf: 
le, ni la langue ; mais feule- 
ment, fans autre ceremonie, 
ils attachent à quelque per- 
che une corde, à laquelle cette: 
tête eft_ fufpenduë diretement 
devant. le be. en forte qu'en 
luy donnant le branle de tems 
en tems avec un bâton, elle 
tourne & détourne à droite 
& à gauche fans fe brûler, 
jufqu'à ce qu'elle foit cuire. 
H n’y a rien encore de fi plai- 
fant, que de voir le foïer af. 
liegé | pour ainfi dire, d'au. 


ao Mouvelle:Rélafion 
tant de portions de viande 
embrochée dans des bâtons, 
qu'il. y a de Sauvages dans la. 


Cabanne ; lefquels ne pouvant: 


fe donner la patience qu'elle 
foit: entierement rôtie , l’ar- 


rachent demi.-cuite de la bro: . 


che, & la mangent ainfi com 
me-des chiens goulûment, a- 
vec-une avidité furprenante, 
qui fercit. capable ‘de dégoû: 
ter les perfonnes le plus en 
appetit. Voila tout l'appareik 


que ces Barbares ‘apportent 


dans leurs repas ordinaires ; 
fans chercher ni napes , ni fer. 


_viettes, tables; placs, affiettes; 


ni fourchettes. 

. Pluféurs font :en peiñe de 
fgavoir la maniere dont: les. 
Sauvages faifoiént boüillir leur 
viande, devant qu'on leur eût 
donnié l’ufage de nos chaudie- 
ses ; qu'ils trouvent aujour: 
- d’hui 


de la Gafpefñie.' at 

d'hui extrémement commo- 
des. J'ay appris d'eux mêmes, 
qu'au défaut de nos chaudieres 
ils avoient de petits baquetsou 
auges de bois , qu'ils remplif: 
{oient d'eau, dans laquelle ils 
jecroient fi fouvent. des pier: 
res ardentes qu'ils faifoient 
rougir au feu , que l'eau peu 
à peu s'échaufant , boüilloit 
enfin par l’ardeur & la cha 
leur de ces roches embrac 
fées | jufqu'à ce ‘que: h 
viande fût fuffifamment cuite 
our la ‘manger ‘à la” Sauvai 
gefle, c'eft à dire ä demi-cruë, 
comme ils fa mangent encore : 
aujourd’hai, & d'une maniere 
même tout: à-fait dégoûtante; 
car il eft vrai que ces Peuples 
fonc finguliers dans leur: fa: 
gon de vivre, par une mal: 
propreté ‘qui fait: mal ‘au 
cœur, ,Je-ne :puis : + per: 


422 Nouvelle Relation 
fuader - qu'il y ait aucune 
Nation dans le Monde , fi 
mauflade dans le boire & dans 
le manger, que la Gafpefñen. 
pe , ce n'eft peut-être 
quelques autres Peuples de ce 
nouveau Monde : aufh eft . il 
vrai que de toutes les peines 
que les Mifionnaires fouffrent 
d'abord, pour s’accoûcumer à 
la maniere de vivre de ces Sau. 
 vages , afin de les inftruiré 
dans les maximies du Chriétia: 
rime , celle ci eft fans doute 
une des plus “difficiles à -fup: 
porter, puifqu'elle leur .caufe 
louvent des bondifemens de 
cœur. Jamais nos Gäfpeñens 
n'écurent Jeur chaudiere que 
la premiere fois qu'ils s’en fer. 
vent, À caufb difenc-ils, qu'ils 
apgpreheodent le-verd.de. gris, 
qui n'ar:garde de;;s°y attacher, 
quand-elles font-bien graidlées 
: 


dela Gao.  v1$ 
& brûlées, Es ne shgannier 
| li point non plus ; parcer: | 
dans jme femble: a c'eft :Orer 14 
fen- D graiffe du por, & autant dé 
bien pérdu ; ce qui rend':fa 
le ce viande roue farcie d'une étu; 
&-il me noire &c :épaiffe, fermntbtai 
eh ble à de perites boulettes, 
rent qui font à peu prés la figuré 


ner à d'un lait tourné: ils fe conter: 
 Sau- tent d'en ôter feuletient'les 
truite plus gros poils: d'ohgniaé: 


riftia- quoiqu'elle ait fouveht‘traîné 
doute dans leur Cabanne des icinqlà 
fix jours , & que les chienb 
.caufe même en-aïeht .todjobrs géût 
us de D té les: premibrsi:par ‘dvaricé 
Gens Hs n'ont point d’autrestables 
que que la terre ‘plate: : nb d'aut 
ï tres ferviettes ‘pour: eo 
leurs mains, qué leurs féuliers 
ou leurs cheveux ; aufquels 
ils s'efluient éxaétement’ 1e 
mains. , Enfin:il:n’y arieri que 
L i 


124 Nouvelle Relation 
derude, Men rte & de re. 
Buütans- dans les -manieres. ex- 
ue arr de vivre:de ces 
Barbares, lefquels n’obfervent | 
dans Je. boire ni daris le man- 
gery aucüines-regles de ‘bien: 
feañce; nidé-civilité. 
_+1kaiboiffon érciriaite de nos 
Gal; efiens. eft l'eau naturelle 
qu'ilsboivenñtravecplaifir pen. 
dant-FEté:- Pour l'Hiver, ils 
font :affez-fouvent obligez de 
fondre: la. néigé dans leurs 
ghaudierés ; : pour ? en ‘boire 
l'eau qui fent prefque toi. 
jours la fuihée. 1 Quaur à d'éau 
d'érable ; quieft: lafévé de 
l'arbre:mêmé:, elle eft égale. | 
ment déliçieule:p our: les. Fran. 
guistés les Sauvages; qui s'en 
dennent-an Printems:d: cœui 
joies : 14 ft -vraicauff: qu'elle 
eft fors agreable & abondante 
slabs la Galpeñcs cat ee une | 


(f 
{i J 


de re. 
es: CX< 
de ces 


ervent 


| Man: 
bien: 


de nos 
tureHe 
ir pen. 
er, ils 
gez de 
s leurs 
‘boire 
1e toû- 
 al'éau 
évé de 
égale. 
s Fran: 
jui s'en 
à: Cœur 


qu'elle : 


ndante 


PAL: une | 


dela Gafpefies af 
ouverture affez petite, qu'on 
fait avecla hache dans un éra- 
ble,on en fait diftiler des dix ou 
douze pots. Ce qui m'a paru 
aflez remarquable dans l’eau 
d'érable , c’eft quefi- à force 
de la fâire boüiilir on la ré- 
duit'au tiers, elle devient: un 
veritable fyrop, qui fé durcic 
à peu prés comme le fucre , & 
prend une couleur rougeûtre, 
On en: forme des petits pains, 
qu'on ‘envoie: en | France: par 
rareté; &c qui dans: l'ufage 
fert bien fouvent au défaut du 
fucre François, J'en ay. plu: 
fieurs fois mélaggé is Ra de 
l'eau-de. vie, des cloux de gi: 
rofle & de la canelle ; ce qui 
faifoit une efpece de roffoli 
forçagreable.L'obfervation eft 
digne de remarque, qu'il faut 
qu'il y ait de la neige au pied 
de cet arbre, pour qu’il laifle 
L ij 


AS 


& 


+ fl 


16  Noudele Relation 
couler fon eau fucrée ; & if 
refufe de donner cette, dou: 
ce, liqueur, lorfque:la :neige 
pe:paroit plus fur la terre, 
Maïs enfin, touc ce que je 
puis dire .de l’ean du Canada 
cn general, c'e qu'elle efk 
extrémemens faine , : bienfai: 
fante, & beaucoup meilleure 
qu'en France : jamais, ou du 
moins rarement on s'en .trou, 
ye.incommodé,, felon l'expei 


tienceque j'en ay faite moy. 


même: pendane plulieurs an: 


_ néesy aufli difons-nous en Ca- 
_Mâda que les eaux de la N'ou- 


velle-France valent le petit vin: 
de PEurope. . : 


dl caefe | 97 


CHAPITRE VIR 


De l'ignorance des Gafje- 
Jens. ii 


FLs ne fçavent ni lire, ni é 

crire r ils ont cependane af. 
{ez de jugement & de memoi. 
re, s'ils vouloient avoir au. 
tant d'application qu'il enfaur 
pour apprendre l'un & Pau 
tre ; mais outre l’inconftance 
& linftabilité de leurs efprits, 
qu'ils ne veulent gêner qu'au. 
 tant-qu'il leur plaît, ils fonc 
encore tous dans cette fauffe 
& ridicule creance , qu'ils ne 
vivroient pas long.rems, s'ils 
éroient auffi fçavans que les 
Francois: de-là vient qu'ils fe 
plaifent à vivre 8 à mourir 
dans leur ignorance naturelle, 
L ii, 


128 Nouvelle Relation 
Quelques - uns cependant de 
ces.Sauvages que l'on a pris 
la peine d'inftruire, font de. 
venus en peu de tems Philo- 
fophes, & même affez bons 
Theologiens: mais aprés tour, 
ils font toûjours demeurez 
Saüvages, .n'aïant pas eu l’ef. 
prit de profiter de ces avan- 
. tages confiderables , dont ils 
fe font rendus tout. à.fait in, 
dignes , en quittant les études 
- poùr demeurer dans les bois 
avec leurs Compatriots , où 
_ ils.ont vêcu en tres-méchans 
_.. Philofophés ; preferant, par un 
_ saifonnemént extravagant ; la 


vie Sauvage à la Françoi- 


4e. £ » 


Jay rencontré dans:maMif. 


fion, deux filles de nos Gaf- 
pefiens qui fçavoient lire & 
écrire, parce qu'elles avoient 
demeuré chez les Urfulines 


L] 
%æ 
ÉS . 


dé la Gafpefe: 129 
de Quebec ; qui faintement 
animées de ce :zele tout de 
feu qu'elles font paroître pour 
lagloire de Dieu &: le falut 
des ames, retiennent chez elles 
les petites filles des Sauvages, 
aufquelles:eltes apprennent a- 
vec la pieté & la devotion, non: 
feulement à lire & à écrire;mais 
encore à faire d’autres ouvra- 
ges. conformes à leur état. : : 
La facilité & la: metode que 

j'ay trouvé  d'enfeigner ‘les: 
Prieres nos Gafpcliens, avec 
certains caracteres. que : j'ay 
formez, me perluadent effica. 
cement que la plufpart fe ren 
droient bien: tôt fçavans : car 
enfin , je ne trouverois pas 
plus de difficulté à leur mon: 
trer,à lire, qu'à prier Dieu 
par. mes papiers , dans: Jef 
quels chaque lettre arbitraire: 
fignifie un mot particulier, 


15© Mowuele Relation | 
quelque-fois même deux ern 
femble.. lis ant tant de faci- 
lité pour concevoir cette for. 
æ d'écriture , qu'is apprens. 
senc dans une feule journée, 
ce qu'ils n’euffent jamais, p& 
etenir en une femaine en- 
siere fans le fecours de ces 
billecs, qu'ils appellent Kigse 
motinoer , Où Kateghemme. ils 
confervent ces papiers inftruc- 
dés avec tantde foin, & ilserr 


font une eftime fi partituliere,. 


qu'its les mettent bien propre. . 
ment dans de petits étuis de 
. bouleau enrichis de pource- 
laine, de raffide & de porc- 
épi. :Els les tiennent entre leurs 
mains comme nous faifons nos 
‘heures ;, pendant la fainte 
.Mefle , aprés laquelle ils les 
ferrent dans leurs étuis. L’a. 
vantage. & l'utilité principale 
que produit cette nouvelle 


À la Gafpefe. ÿt 
metode, c'eft.que les. Siuva. 
ges s'infkruifent les uns les 
autres , en quelque endroit 
2 fe rencontrent : ainf le 

Is’enfeigne fon pere, la mere 
les enfans, la femme fon ma. 
ri, & lesenfans les vieillards, 
fans que le grand âge leur 
donne aucune  repugnance 
d'apprendre par leurs petits 
neveux, & par les filles mè- 
mes, les principes du Chrif- 
tianifme: BH n'eft pas jufques 
. Qux plus petits Sauvages, qui 
m'ajant pas encore entiefe- 
ment l’ufage de la parole, pro. 
noncent cependant du mieux 
qu'ils peuvent, quelques mots 
de-ces billets qu’ils entendent 
dans leurs Cabannes, lorfque 
les Sauvages, par une fainte- 
. émulation , les lifenrt & les 
repetent enfemble, On a me- 
me fouvent admiré avec 


132 Nouvelle Relation 
Juftice , dans nôtre Convent 
de Quebec, un petit enfant 
d'environ fept. ans,, qui lifoit 
diftinétement dans fon livre 
les Prieres que je luy avois 
apprifes en faifant la Miflion, 
11 déchifroit ces caracteres 
avec tant de facilité & de pre: 
fence d’efprit, que nos KReli- 
gieux , auffi-bien que les Se. 
culiers , en furent extraordi. 
nairement furpris.. Ils ne fu- 
rent pas.moins édifiez, voïiant 
le pere & la rhere affifter à la 
fainte Mefle, leurs heures 
Gafpefiennes à la main, où 
éroient, les inftruétions qu’un 
bon Chrêtien doit fçavoir, 
‘pour aflifter avec merite à cet 
augufte Sacrifice, Ces pau- 
vres Sauvages, qui m'avoient 
adopté pour leur enfant, avec 
_ les ceremonies ordinaires, é- 
toient venus exprès de plus. 


LS 
oœ 


0£93223 


Q »- 


de la Gafpefie. 133 
de cent cinquante lieuës, pour. 
me conjuürer de retourner au. 
plätôt avec eux. Il n’y avoit 
que deux mois que j'étois ar- 
rivé à Quebec, pour rendre 
compte au Réverend Pere 
Valentin : le : Roux, nôtre 
CPE & Superieur 
refent Cuftode, des Re: 
collets de'la Province de 
Saint Denis en France, des 
Miffions de la Gafpeñe, fe 
Percée , Riftigouche , Ni: 
pifiquis & Mizamichis , que 
l'obcifflance ‘avoit : ‘confiées! à 
mes foins! Il eft-vrai que j'ai 
vois été obligé de refer ‘et 
nôtre Convenc de Nôtre: : 
Dame des ‘Anges , plus 
dong-tems’ que je ne M À ois 
_pr'opolé ; parce! que le R.Pere 
Commiffaire ny étoit à 
quand j j'yartivai.: ! 
Le: même zele qu'il a fait 


t4  Nesurle Relarion 
paroître. coûjours. avec: tant 
_ d'ardeur & de fuccez pour la 
gloire de Dieu, le faluc des 
ames , le fervice du Roi, & 
l'honneur de nôtre fainte Re- 
formée | durant des {x années 
qu'ila gouvermé nos Mifions 
de la Nouvelle France, l'a- 
voit obligé de s'embarquet 
dans l’unjdes canots du Mon. 
fieur le Comte de Frontenac; 
qu'il eut l'honneur d’accom: 
pagner jufques au Fort du mê: 
me nom, à {ix-wingt lieuës de 
Quebec ; afin d'y animer par 
fes: paroles &: par fon éxem: 
ple ,-les RR.. Peres Gabriel 
. de la Ribourd, Zenobe Mem: 
bré & Loüis Hennepin, qu'i 
avoir deftinez pour. Lire avec 
Monfieur de la Sale , Ja fa- 
“#heufe découverte du Golfe 


æ Mexique, par les fleuves 
de Saint Laurent & de Mif- 


- - de le Gafpefe. 13$ 
pé;ou d'y er 2 
tout le premier, s'il en ‘eût 
été befoin, partager avec eux 
les travaux Apoñtoliques qu'il 
faloit foûcenir dans cette pla. 
sieufe entreprife, 


. Al fut cependant Cculble 


<rouvér au fort de Frontenat 
nos Miflionnaires, qui étoient 
déja partis pour la découver- 
te du Golfe de Mexique: en- 
forte qu'aprés avoir fait dans 
cette Mifion tout ce que fon 
zele luy infpira de- bien ,,& 
donné les ordrés neceflaires 
au:R. Pere Luc Builder, Re- 
collet ; qui étoitrefké, teul. qu 
Fort pour l'inftruétion- des 
François & desSauvages;il def 
:cendit avec Monfieur le Com 
te de Frontenacià Quebec, 
& fe rendic en nôtre Convent 
de Nôrre- Dame des Anges, 


136 Nouvelle Relation 
> Je’ luÿ reprefénrai alors, a- 


fa bonté 1& fà' douceur 
naturelle infpirdit’'à tous les 
Miflionnaires, ce: que j'avois 
jugé capable d'avancer: pour la 
gloire de Dieu & le falut des 
amies -dans toutes ces Miflions. 
IL'en ‘écouta : favorablement 
Jes propofiions; & je peux 
dire avec verité ,qué ce voia- 
gé que je fis à Quebec; -eut 
tout le fuccez que jé pouvois 
en efperer : en forte qu’aprés 
avoir fait les éxercices fpiri- 
ituels fous fa direétion , afin 
-d’y recevoir les lumiéres/& les 
forces necefläires pour im'ac- 
quitter dignement de mon mi. 
niftere ; je me difpolois déja 
“à partir’ quand! nos Sauvages 
| À pts à Quebec.  !: : 
| Ique inclination, cepenñ- 
* dant, que j'eus.de refter en- 
core 


“certe: aimable : confiance 


: de laGafpefe. 137 
core. quelques jours dans n6- 
tre. folitude de N ôtre-Dame 
des. Anges , il falut me ren- 
dre aux inftances de mes Sau. 
vages , aufquels j'avois pra- 
mis çn paffant, que je retour: 
nerois chez eux dans une Lune 
& demie, c'eft à dire dans fix . 
femaines. ti 
Aflgez fenfiblement qu'ils 
étoient de mon abfence, & 
volant que ce terme que je. 
leur avois prefcric étoit déja 
expiré, les Chefs délibererent 
‘d'un commun accord de m'en. 
voier deux canots, avec or- 
dre aux Sauvages qu'ils de: 
purerent pour cet effet, de 
me témoigner le grand defir 
qu’ils avoient de me revoir au 
lârôt, & de me demander fi 
es Lunes de Quebec éroient 
plus longues que celles de Rif 
tigouche ; c'eft l'endroit où je 
| M 


18  Nowuele Relation 
faifois alors ma Miffion. Je: 


ne pûs me défendre. des inf. 


tances que me firent ces Des 
putéz, pour m'obliger à pref- 
fer mon retour : & fuivant plü- 
tôt l'attrait de la grace, que: 
les inclinations naturelles, qui: 
m'infpiroient fortement. de 
joüir plus long-tems de la 
converfation de mes Freres;, 
je .m'embarquai enfin avec 
plaifir dans leurs. canots ; &c. 
aprés quinze jours d’une heu- 
reufe navigation, nous.arrivà: 
mes aux Cabannes de nos Sau- 
vages, qui me reçürent avec. 
tant. de cordialité, d’afféion. 
ê& de tendreffe, qu'ils firent: 
des feftins publics & particu. 
liers., avec les ‘harangues & 
les réjoüiflances ordinaires, 
pour me témoigner , autant 
qu'ils én étoient capables, la. 
joie qu'ils avaient. de mon 


dé la Cafpefié: 139 


retour. Que je fûs agreable. 


ment furpris, & que je reffen. 
tis de confolation dans mon 
cœur, lorfque voulant prefen- 
ter de mes papiers des Sauva - 
ges qui éroient venus de bien 
loin ; exprés pour fe: faire in- 
ftruire , ils en déchifroient dé- 
ja les caraëteres, avec autant 
de facilité que s'ils, étoient 
toûjours demeurés parminous; 
d'autant que ceux que j'a- 


‘vois auparavant inftruits étant: 


retournez chez eux, avoient 
enfeigné ceux ci, & avoient 
fair .à leur égard l'office de 
Miffionnaire. 

_ H'eft donc aifé de juger par 
a: de l'utilité de ces caracte- 
res pour un Mifionnaire qur 
veut faire beaucoup de fruit: 
en pey de tems dans toute l'é- 
tendus de fon diftriét : car 
pour peu de memoire qu'aient 

ij, 


140 Nouvelle Rélation 
nos Sauvages , ils: peuvent 
non - féulement apprendre fa- 
cilement leurs Prieres par ces 
caracteres, mais encore il leur 
eft aifé, aprés les avoir ou- 
bliées , :de s’en reffouvenir, 


en les. comptant les uns aprés. 


lesautrés, de la maniere qu'on 
leur à montré. 

Enfin, je m'en fuis fervi fi 
utilement l'efpace-de dix ans, 
que file merite de l’obeïffan. 


ce me deftinoit aux Miffons- 
nombreufes du Golfe de Me. 


xique nouvellement décou- 
vert par nos Religieux, qui 
ont eu l'honneur d'accompa: 
gner Moïifieur de la Salle 
dans cette glorieufe. entrepri- 
fe , comme je fais voir dans 


le premier établiffement de 


la foi dans la Nouvelle Fran- 
ce ; je les prefenterois à ces 
Barbares , Comme le moïen 


_ - - deleGafpche" 143: 
Je : plus. efficace pour les in 
ftruire en fort, peu de tems, - 
des veritez les plus faintes de 
nôtre Chriftianifme. 

Nôêtre Seigneur m'en: infpi- 
ra la metode la feconde an. 
née de ma Mifion, où.étant 
fort embarraflé de quelle ma- 
niere j'enfeignerois les Sauva- 
ges à prier Dieu, je m'apper- 
çûs que quelques enfans fai. 
foiest des. marques avec du 
charbon fur de. Pécorce de 
bouleau , & les. comptoient. - 
avec -leur doigt fort éxaéte. 
ment, à chaque mot dg Prie- 
res qu'ils prononçoient : cela. 
me fit croire qu’en leur don- 
nant quelque formulaire qui 
foulageâc leur memoire par. 
certains caraéteres , je-pour.…. 
rois, beauçoup plus avancer, 
que de lesenfeigner en les fai. 
fant repeter plufeurs fois ce 


Ms  Newuels iles 
que je leur difois, Je fus ravi 
de connoître que je ne m’é- 
tois pas trompé , & qué ces 
Garacteres que j'avois formez 
für du: papier ; produifoient 
rout l'effet que je fouhaitois; 
en forte qu'en: peu de jours 
ils apprirent fans peine tou. 
tes: leurs Prieres, Je ne vous 
puis exprimer avec quelle 
ardeur ces pauvres Sauvages 
éonteftoient les uns: avec les- 
autres, par une émulation di- 
gne dé loüange,. qui ferair le: 
plus feavant & le plus habile. 
Heft vrai qu'il en coûte beau: 
coup ‘de tems & de peine, 
pour en former autant qu'ils: 
en démandent , & particulie- 
rement depuis que je les ay 
augmentez, pour leur appren- 
dre toutes les Prieres de l'E- 
glife ; avec les-facrez Mifteres: 
_ de la: Trinité ,, de l'Incarna- 


ù de Ga) 8 É T4 
tion , du: B: 2 de la PE 
nivence & de lEuchariftie.. 
Ma enfin, que ne doit-on 
pas faire pour Dieu? & qu'im- 
porte, de graces, en quoy & 
de quelle maniere emploïer: 
nôtre tems, es 4 que le 
Seigneur foit glorifié, & qu’on: 


procure avec.fa gloire le fa. 
Jut des ames, en expliquant 
avec une fimplicité Chrètien. 
ne, les Mifteres de nôtre Reli 
gion ddepauvres Sauvages.qui: . 
ent paflé des foixante & qua. 


tre- vingtannées fans invoquer 
jamais une feule fois pendant: 
leur vie, le ficré nom du Sei. 
gneur? C'eft ainfi que ces Ou. 
vriers Evangeliques retirent: 
des portes de l'Enfer, des ames: 
qui ne joüiroient jamais de 
Péternité bienheureufe .. fans. 
le fecours charitable de ces ge: 
nereux Mifionnaires.. | 


144 Nouvelle Relation 
… Comme je n’ay recherché 
dans ce petit formulaire, que 
l'utilité de mes Sauvages, & 
Ja metode la plus promte & 
la plus facile pour les inftrui. 
re ; je m'en fuis fervi toû- 
jours avec d'autant plus de 
plaifir , que plufieurs perfon- 
nes de merite & de vertu, ont 
bien voulu, de vive voix. & 
par lectres, m’exhorter à con. 
 finuer; m'obligeant même de 
.… deuren envoïer en France, pour 
= faire voir aux curieux une 
_. nouvelle metode d'apprendre 
à lire, & comment Dieu fe 
fert des moindres chofes, pour 
manifefter la gloire de fon 
faint Nom à ces Peuples dé la 
Gafpeñe. L'approbation de 
Monfeigneur de Saint Valier, 
à prefent Evêque de Quebec, 
en a autorifé l'ufage plus que 
fuffifqmment : & ce digne 
Prelat 


Piel 
qu'a 
mên 
atilil 
peni 


- de aiGéfpehe.: 145 
Pielat en a faic tant d'eftime, 
qu'aprés en avoir reconnu luy: 
même les: avantages: &. les 
utilitez dans lé voiage tres: 
penible qu'il fit à la Cadie; 
ik-voulut. bien :en demander 
desmodelesau ReverendPere 
Moreau, ‘auquel:3e les awois 
communiquez il y:avoit plu: 
fieurs années. :Sa Grandeur 
reçut avec, plaifir de ce zelé 
Mifionvaire , nos billets & 
nos caracteres inftruétifs, pour 
enfaire part à l’un.de fes Mif- 
fionnaires : & je ne doute pas 


que ce bon Serviteur de Dieu k 


n’en reçoive bien da foulage: 
ment as les inftruétions 
qu’il fera aux Sauvages de fa 
Mifhons ::,::.-:: : 6, 
Nos -Gafpeñens.: ont tant 
de veneration & de refpe& 
pour. ces caragteres., qu'ils 
le font {crupule .de les jete 


146 Nouvelle Relation 

ter au feu, Lorfqu'ils fe dés 
chirent ou qu'ils fe gârenc, 
ils m'en rapportent les frag: 
mens ; plus religieux cent fois 
que les Iconoclaftes, qui par 
uneimpieté facrilege brifoient 
les Jmages les plus. facrées, 
Ces Peuples même .n'ont pâ 
voir fans {e fcandalifer , la ma: 
nie d’une Sauvagefle qui les 
jetta au feu, en dépit de ce 
que-je lavois chaflée de la 
Priere, pour une faute conf- 
derable qu'elle avoir commi. 
{e. 
: Son. incartade étant : trop 
extraordinaire & trop fcanda: 
leufe parmi un Peuple qui 
commençoit déja à avoir beau. 
coup de veneration pour les 
inftruétions du_Chiftianifme, 
je crûs que j'étois obligé de 
témoigner par certaines for- 
malitez conformes au genie 


e dér 
tent, 
frag- 


at fois . 


ui par 
foient 
crées, 
nt pû 
la ma: 
qui les 
de ce 
de la 
confi- 
ommis 


t trop 
(canda: 
le ‘qui 
ir beau- 
our les 
inifme, 
ligé de 
es for- 
genie 


dela Gafpefie. : 147 
des Sauvages, le reffentiment 
que j'en avoisconçà ; afin que 
mon filencene dennât pas oc- 
cafion à quelque autre d'en 
faire autant. EL 

Je fus donc à fa Cabanne, où 
je trouvai fon pere avec quel- 
ques autres Sauvages, qui fw 
rent affez furpris de me voir 
entrer ; AVEC une contenance 
qui marquoit la douleur que 
j'avois dans le cœur. Ils me 
prierent plufieurs fois de leur 
en dire le fujet, que j'affec: 
tois de leur diffimuler par mon 
filence: ils s'éronnerent de me 
voir remuer les cendres de leur 
foïer , avec autant. d'applica. 
tion que fi j'y eufle perdu 
quelque chofe de la derniere 
confequence, & en emporter 
trois ou quatre pincées dans 
mon mouchoir , faifant des 
foupirs à la Sauvageffe, «kabie, 

N ij 


dm, * 


148 Nouvelle Rélation 
akahié, Je luy dis en fortanit 
de leur Cabanne qu'ils ne de- 
voient pas être furpris de mon 
flence ; puifque mon cœur 
Enr amérement, qu'il ver: 

it des larmes de fang , de- 
puis que fa fille avoit jetté 
dans le feu les owkare gucnne 
Kignamatinoër: Qu'à la verité 
je paroîtrois peu fenfiblement 
touché de cette infulte, fi ce 
n'étoit que de fimple papier ; 
mais que j'étois inconfolable 
pour l'injure qu'elle avoit fai- 
£e à la Priere de Jesus, qui 
avoit été griévement offenfé 
‘par cétte action fcandaleufe : & 
qu’enfin j'expoferois ces cen- 
dres, que je croïois être celles 
de més owkate guenne , à la 
porte de la Chapelle, où fa 
fille n’entreroit jamais , juf- 
-qu'à ce qu’elle Les eût détrem. 
_pées de fes larmes, & Qu'elle 


rtant 
e de- 
mon 
cœur 
l ver: 
, de- 
jetté 
#e1ne 
erité 
ment 
fi ce 
pier ; 
){able 
it fai. 
, qui 
Fenfé 
fe : & 
 CEn- 
celles 
à la 
où fa 
, juf- 
trem. 
u'elle 


de laGafpche. - 149 
n'eût blanchi de fes pleurs le 
mouchoir, qui par ia noirceur 
qu'il en avoit contraëté, mar- 
quoit évidemment l'énormité 
de fon attentat, qui étoit ca: 
pable d'attirer la haine & 14 
colere de Dieu fur route là 
Nation : Que pour mon par. 
ticulier , je faifois état de les 
quitter ; puifque je ne pou- 


vois vivre, fi on ne reflufci: 


toit la Priere qu’on avoit fait 
mourir dans le feu. 

Ces paroles prononcées de 
Ja maniere dont il faut parler 
aux Sauvages en iemblabie 
rencontre , firent tout l’eftes 
que j'en attendois : car ils pa 
rurent tous fr confternez 
qu'ils fe perfuaderent que j'a 
vois déja fermé pour toûjours: 
ka porte de la Chapelle, qu’ils: 
appellent la Cabanné de J£sus; 
&. que j'étois abfolument re. 

N ii 


Ji] 


150  Nowvelle Relation 
olu de refufer le Baptème: 
aux Sauvages, que j'avois au- 
paravant difpofez pour rece- 
voir dignement le premier de 
nos Sacremens. Ils s’affem. 
blerent tous enfemble , & vin. 
rent en foule me conjurer , au 
nom du Dieu que je leur an- 
nonçois , de ne les pas aban- 
donner , me difant que mon: 
chagrin étoit jufte , à la veri- 
té, mais que je fçavois bien: 
que cette fille n'avoit pas d’ef- 


prit; & qu’enfin ils: feroient: 


tous en forte, qu'elle repare- 
roit entierement la faute qu’ek 
le avoit commife. Ils oblige. 
rent en effer cette Sauvageffe: 
à me venir crouver le lende- 
main d'un grand matin, pour: 
me témoigner publiquement. 
en: prefence de tous les Sau- 
vages , le déplaifir fenfible 


qu’elle avoit dans l'ame , d'a 


but bn LP es 23 


ss tr 4m lou PA RO 


de la Gafpefie: Tÿt 
voir brûlé fes Owkate guenne, 
dans lefquels étroit la Priere 
de FEsus;voulant,me difoir- 
elle, luy faire ‘une: amende 
honorable & reparation d'hon. 
neur , par une conduite toute 
fainte & toute oppofée aux 
déreglemens de fa vie paflée. 
Elle me conjura , avec toutes: 
les inftances poffbles ; de À 
vouloir bien permettre d'affif. 
ter avec les autres au faint 
Sacrifice de la Meffè', mais je 
luy refufai cette grace pour 
quelques jours ; afin de luyÿ 
fairé mieux concevoir par là, 
le fcandale qu’elle avoir donné 
à toute Ja Natior. © ‘": 
"Vous voïez par là l'éftime: 
que noë Sauvages font de mes 
Oukate gherne Kignatiñonoër 
que nous appellons , comme 
j'ay déja dit, papiers-ou ca- 
raéteres inftrüétifs : ils n’oftt 
ie N üi 


3 NoguéleRélaior 
pas moins d’admiration pour 
nos liyres;.& principalement 
pour nosettres,. dontils font: 
les porteurs lorfque neus écri:: 
vons à nos.amis. ls s'imagi- 
pent qu'il y a de l'enchante- 
ment & de la jonglerie, ou 
que certe Jertre a de lefprit ;: 
puifque; difenc-ils, elle a læ 
vertu. de dire: à celuy. qui la: 
reçoit, tout ce qui fe dit & 
tout ce qui fe fait de plus. ca. 
ché & de-plus fecrer.. 


: Quoique nos: Gafpeñens. 


foient. dans une ignorance f: 
grofhere ; qu'il ne fçachent , 
Somme. nous avons dit, ni 
lire, ni écrire, ils‘ont cepen. 
dant quelque connoiffance de 
Ja grande & de la petite Ourfe, 
quils appellent la premiere. 
Moubinne, & la feconde Mon. 
binchiche , qui veut dire effec- 
tivement en nôtre langue, la: 


‘de K'Gafpéfe 33 
grande & la petite Ourfe. Ils 
drent que les trois gardes de 
l'Etoile du Nord; eft un canot: 
où trois Sauvages font embar- 
quez , pour furprendre cette: 
Ourfe ; mais que par malheur 
ils ne l’ont pà encore join 
dre, : DO os 
: Hs ontbeaucoup d’induftrie, 
our faire fur de l'écorce une 
efpece de carte , qui marque 
éxactement toutes les rivieres 
& ruiffeaux d'un Païs dont ils 
veulent faire la defcription : 
ils en marquent au jufte tous: 
les endroits ; en forte qu'ils 
s'en: fervent avec fuccez, 8 
qu'un Sauvage qui la poffede: 
fait de longs voïages fans s'é- 
garer, En 04 
Ils connoiffent cinq fortes 
de vents, fçavoir le Nord , le 
Sud , le Nord-eft, le Nord 
aüeft, & le Sud-oûeft, Ils ont 


} 


#4 Nouvelle Relation : 
Fidée fi jufte , que pourv& 
qu'ils voient le Soleil , ils ne 
s'écartent jamais de leur rou- 
te, & connoiffent ff précifé 
ment toûtes les rivieres que 
pour peu qu'en leur indi- 
que quelque Gabanne , fût- 
elle éloignée de quatre-vinge 
ou cent lieuës, fls'la trouvent 
à point nommé, quoiqu'il faile 
le traverfer des forêts fort é- 

ifles : Mais quand la nuit les 

rprend, ou que les: brotil- 
Jards-eachent le Soleit; alors 
ils font bien embarraffez, quel- 
ques: remarques naturelles 
qu'ils trouvent faires:fur cer- 
tains arbres, & quelque mouf. 
fe: ou branches qui panchent 
du côté du Nord, & qui 
leur fervent : dé regle: dans 
Rurs voïages au défaut du 
Soleil ; car fi-rêt que l’obfcu- 
nié furvient ils perdent lx 


ramontane. Ils ne reglenc 
leurs lieuës que-par les poin- 
tes & les caps qui fe trouvent 
le long des rivieres ou des 
côtes, Ils les comptent & les 
mefurent encore par la lon- 
gueur du tems qu'ils mettent 
à leur voïage, & par le nom. 
bre des nuits qu’ils font obli. 
gez de coucher en chemin, 
‘ne comptant point le jour de 
leur départ , ni. celuy de leur 
arrivées E, 

Ils ne fçavent point comp: 
ter que jufques au nombre der 
dix : ainfi quand ils veulent 
dire vingt, ils difent deux fois. 
dix; pour dire trente, ils di. 
fent crois fois dix, & ainfi du: 
M ins ii 

Lorfqu'ils veulent figni- 
fier un nombre extraordi- 
paire , ils fe fervent des mê: 
mes exprefions que ños pre: 


156  Nowvrelle Relaïton 
miers ‘Peres, montrant les 
feüilles des arbres, les grains 
de fable , & les cheveux 
de leur tête ; expreffion dont 
Dieu luy- même s’eft fervi, 
lorfque promettant à Abra- 
ham une pofterité nombreu- 
fe, il déclara qu'il luy fufci- 
teroit des enfans en auffi grand 
pombre que les étoiles font 
au firmament , & les grains 
de ‘fable fur les rivages de 
la mer, David même ne fe 
fert point d'autre expreflion 
pour marquer le nombre de 


fes pechez, que par celuy de: 


fes cheveux : & ce fut auf 
de cette maniere de parler 
dônt quelques-uns de nos Gaf. 
pefiens qui étoient venus en: 
France fe fervirent, pour mar. 
quer à leurs Compatriotes 
lorfqu’ils en furent de retour, 


le grand nombre de Peuple: 


4 


œ À 9 ANR var CEE Tu 


{ 


* de 2 TL. 417 
qu'ils y avoienc vd. : 

Ils comptent lesannées par les 
Hivers, les mois parles Lunes, 
les jours par les nuits; les heu 
res du matin, à proportion que 
Je Soleil avance dans fon mé- 
ridien; & celles de l’aprés mi- 
di , felon qu’il décline, & qu'il 
s'approche de fon couchant, 
Ils. donnent trente jours à 
toutes les Lunes, & reglenc 
J'année fur certaines obférva. 
tions naturelles qu'ils font fur 
Je cours du Soleil & des fai- 
fons, Ils difent que le Prin. 
tems efÆ venu , lorfque les 
feüilles commencent à poul- 
fer, que les outardes paroif_ 
fent, que les faons d’orignaux 
{ont d'une certaine grandeur 
dans le ventre de leur mere, 
& que les loups marins font 
—Jeurs petits’: ils connoiffent 
l'Eté, lorfque les faumons 


e 
‘ 


Zoo 
oO: 
PE 
26 
<o 
üù 
Lu 
OS 
un 
zu 


ft Nov rédion 


montent les rivieres, 8 que 


des outardes quittent leurs plu. 
ames :'ils connoiffent la faifon 
de l'Auromne , quand le gi 
bier retourne ‘du Nord au 
Midi: pour l'Hiver, ilsen‘{ça- 
went les ap nt Par la ri 
gueur du froid, lorfque les 
ges fonc abondantes fur la 


terre, ‘& ge les ours fe reti.…. 


‘ent dans creux des arbres, 
d'où ils ne fortent que le 
Printems, feion la remarque 
que nous en ferons dans la 
fuite, 

:Nos Gafpefens donc divi. 
fenc les années en quatre fai. 
fons , par quatre tems diffe- 


rens: le Printemss appelle Ps 


‘#iab, l'Eté N'ibk , Automne 
Tavëak , & l'Hiver Kefc. Ils 
ne comptent que cinq Lunès 
d'Eté, & cinq d'Hiver pour 
toute l'année ; ; comme il étoit 


uns had Loan h dames OS A 


sd lGafpefe  ÿ 
en ufage anciennement pa 

des: Rormains ; avant que jules 
Cefar Peûc divifée. en douze 
mois, un an iayant fa mort, 
His confondent une Lune du 
Printems ‘avec celles de l'Eté, 
&: une. de Automne avec 
ceiles de d'Hiver; parce qu’en 
effec il ef vrai de dire, qu'il 
y a peu de Printems & d’Au- 
tomne dans la Gafpeñie , d'au. 


. «ant que l'on y pafe infenfi- 


blement du froid au chaud, 
& du, chaud au, froid’, qui eft 
tres-rigoureux, Îls n’ont point 
de femaives:reglées ; s'ils-en 
divifent quelques. unes, c’eft 
par le premier - & le fécond | 
quartier, -le pleid , & le: de: 
cours de la Lune. Tous leurs 
‘mois ont des noms fort fionifs. 
carifs: ils commencent les an- 
nées par l’ Automne, qu'ils ap- 
pellent T'kowrs , qui. veut dire 


Li | elitéon 

ique-les rivierés commencent 
à fe glacer; c'eft proprethenk 
de mois de Novembre :Sais- 
demegairhe, qui seit :cely: de 
Decembre: fignifie que le po: 
Bambn monte dans les rivie- 
res: ils péchen£ ée poifon à la 
digne : faifane un ‘trou. dans 
da glace, Ec ainf:des autres 
mois, quiont toys leur figni. 
fication particuliere.. 


CHAPITRE VIIL. 
: “De la Langue des :Gafpefiens. 


‘F- À langue Gafpeñennen’a 
rien du cout de commun 


dans fes expreffions, non-plus 


_ Que dans {a fignification, avec 
celles de nôtre Europe ::ê& il 
femble que la confufon -des 
Jangues que Dieu fit naître au- 


trefois, . 


di la Gafjehes 16: 
efois, pour détruire & ren-- 
verfer de fond en comble cette 
entreprife famegulfe &c: teme.… 
raire, par laquelle les: hom- 
mes ne projetoient pas moins: 

e de joindre le Ciel à la: 
erre , par lélevation de la 
tour de Babel, foit parvenue 
jufques aux Nations sombreu-- 
fes dés Sauvages de la -Nou- 
velle France ; puifque parmi: 
une infiniré de langucs: diffe. 
rentes qui regnent par tout ces: 
Peuples,nos Gafpefiens fe dif- 
tinguent-des Montagniez , So. 
quoqui ,. Abennaqui , Hu: 
rons, Algomquins ,.Ifoquois;, 
& des autres Nations: de ce: : 
nouveau Monde ,. par um 
langage qui leur ef. fiagu-- 
Men oies RC, 9e 
, G'eft'auffi de cette fingulari:- 
té que nous-pouvons dire que 
Je langue hé À a: 5 


162: Mowvele Relais 

belle & tres- riche dans fes: 
expreflions ; car elle n'eft: pas- 
fi fterile que les langues Eu- 
ropeéanes, qui ont recours à: 
une repetition frequente des- 
mênies: termes , pour expli.. 


quer plufieurs chofes differen- 


tes. Chaque mot du Gafpe. 


fien a fa fignification-particu- 


liere & fpecifique, ce qui:pa- 


roît admirablement bien dans: 
leurs harangues, qui font toû:- 


jours tres-élegantes, 


_ Cettelangue n'a aucun mé: 
- chant: accent ::on la pronon- 
ce librement & tres:-facile.: 


ment; ilne là faut point ti- 


rer du. fond: de l'eftomac,. 
commes celles. dés‘ Hurons, . 


des Suifles , ou des Ailemans. 


Nos Sauvages conviennent 


avec les Grecs & les Latins, 


en ce qu'ils ufent toûjours'dù 


fingulier, & prefque jamais, 


| déleGafpefie:: 163: 
où du moins tres. Hebttp du: 
luriel :‘quand'mêème ils par. 
eu ei Mons» où 
à quelqué'autre pérfonne con. 
fidérable ;: s'exprimant: par le 
mot'de #7, qui veuc dire toi, 
foic: que l'enfant parle à fon” 
peré, Rime fon ati, 86 
Jemaridfa femme. SEE 
Ils ont beaucoüp dé difficat: 
té à prononcer là lettre r;. 
mat »2et en Ar MiEE LL TL SAUVE 
qu'ils font ordinairement {bn 4 
ner‘commé À, ainff'au lieü de” 
dire mon pere ils difént mon’ 
pelé :celle dé l'wfe change en 
ok; Commé.pour dire vertu, ils: 
diront'vertou.. 

Ées norms que nos Gafpe. 
fiens ‘fe. donnent les ns: aux. 
autres où que le pere k la! 
meré‘iimpofent leurs enfans,, 
font tous fort fignificatifs :-ils» 
imitent nôtre premier pere: 
Ædam, qui a donné ditoutes les 
G ÿ; 


164 Novel Relation 
creatures des noms conformes: 
à .la Propreté de. leur être: 
Ceux de nos Sauvages.expri- 
ment &. marquent oules:bel.. 
les actions, ou les.inclinations: 
naturelles ‘8. prédominantes 
de ceux. qui, les reçoivent ; à: 
peu prés comme les-Romains,. 
dont les noms étoient tous.fi- 
nificatifs : en.effet, les. uns: 
urent, appelez Lucius.. pour: 
avoir.été nezau point du jour; 
les autres Celar., parce wala- 
naiflance. du premier. + <# 4 


nom, .0n 8 à par une inci- 
fion le. côté de la mere ,.POur- 
donner:la vie à l’enfant.. Ainfi. 
nos Sauvages .. s'ils font bons. 
chaffèurs, s'appellent Ssmagns,. 
ou Kencdédasni qui:veut. dire. 
Eppenilion ;.&ainf dre 


SE eCpefe r6j: 


: CHABITRE IX: 
De la-Riligins des Cafhefens. 


- Es Gafpeñens ; Bon en: 
| res te:ceux qui ont re 
çà la Foi de Jzsus-Cnrisr: 
avec: Je. Baptême , n’ont ja- 
mais bien connu: aucune Di: 
vinité;.puifqu’ils ont vêcu ja£ 
ques aujourd'hui: fans Tem.. 
ples, fans Prêcres, fans facri: 
fices, & fans aucune: marque 
de Religion::-en forte que fr 
on peut juger: du’paflé: par le 
prefent,. ik eft: aifé d'inferer: 
que s'ils ont adoré quelque 
Divinité, ils:-luy onvtémoigné 
fi:peu de:veneration & de ref: 
pe&, qu'ils ont été veritable 
ment infenfibles & infideles: 
en:matiere de Religion ; f:c€ 


166 N'évvellé elérion 


n'eft toutefois à l'égard dir de 
Soleil, qu’ils ont adoré & qui: to! 
a tofjours'éré l'objercobftanc: | de 
de leur culte, de leurs hom- pe 
mages : & -de. leur adoration.. ç 
ls ont crû que cet aftre lu- So 
mineux:, qui: par: fes 'influerté m: 
ces admirables & fésefféts D pr 
merveilleux fait l'ornement 82 ch 
toute la beauté de à Nature: 

en étoic. aufi-le premier au: ce: 
teur j:&: que :pàr confequent & 
sétéient:obligez, par recori: tp 


 noiffance , de conferver tous: 
les fenrimens-de refpe& dont 

: aftre qui leur: faifoit tant der 
Hien par fa prefence ,.& dont 
Féloignement, pendant lesob: 
feuritez de la-nuit:, - caufoit 
lé; deüil: d' toute la: Natus 
SORROBIUSN 919 NI ELLD 4 SE 
‘le. cuite qu'ils rendoïentrau: 
Soleil n’évoir. pas le facrifico 


délGaphé.… 167 
des Mexicains, qui o£roient: 
tous les ans leurs Idoles plus: 
de vingt mille cœurs de leurs: 
tits: ‘enfans ;. ni: celuy: des: 
hiopiens.,.qui beniffoient le: 
Soleil à:fon Levant, & qui le: 
maudifldient avec mille im. 
precations : dans:. fon- Cou: 
chant: - DUUt CNEAR 
Plus religieux: cent fois que: 
ces Peuples pp &: 
& cruels, nos Gafpeftens {or:: 
toient regulierement: de’ leur: 


Gabanne pour le fälüer;. lorf- 


qu'il commentoit didarder:fes* 
premiers raïons., ce qu'ils ob: 
fervoient auili inviolablemens: 
à fon Couchanr;.ce tems; dans: 
leur opinion ,. étant le plus fa: 
tr vor Courtifäns du 
Soleil efperoient de le rendfe’ 
Le à lears vœux ; aprés: 
uy:avoir expofé leurs necefk: 


tez:êét leurs befoins.. , : :*, 


. Ils n'obfervoient point d'au: 
tres ceremonies , que de tour-- 
ner la: face vers le Soleil : ils- 
commençoient d’abord leur 
adoration par le falut ordi. 
naire des Gafpefñens, qui: ef: 
de dire par trois fois 4e, bo, be; 
aprés quoy , faifant de pro- 
fondes reverences avec quel. 
de agications des mains au: 

effus de leur rête, ils deman- 
doient: ce dont ils avoient-be.. 
foin: qu’il confervât leurs fem, 
mes & leurs enfans : qu'il leur: 
donpit la force de vaincre &c. 
de triompher de leurs: enne_- 
mis:: qu'il leur accordât une: 
chaffe abondante en  ori- 
gnaux , cafiors , martes , 86 
_@n loutres ;. avec. une groffe: 
pêche de‘toutes fortes de poif: 
ens:enfin ils demandoient la: 
canfcrvation de leur vie ,.a- 
. vec un grand nombre‘d'an. 
ee: F5 nées,, 


de la Gafpefie. 
nées, & une longue pofte- 
rité. 

Voila ce que j'ai vâ ob- 
ferver à un certain vieil. 
lard de certe Nation , qui en 
mourant , ce me femble , a 
emporté avec luy tout ce qui 
reftoit de fuperftition & de 
faux culte d’une Religion 
aflez mal obfervée ; puifque 
depuis luy je n'ài vû, ni ne 
fcache de Galpeñeu qui ait 
fait cette forte de ceremonie, 

C'eft là l'idée generale que 
j'ai Se de la Religion de 
nos Gafpefñens; parce que dans 
le particulier j'ai trouvé auprés 
de certains Sauvages, que nous 
appellons Porte- Croix, une 
matiere fuffifante pour nous 
faire conjedurer & croire 
même que ces Peuples n'ont 
pas eu l'oreille fermée à la 
voix des Apôtres , “sig le 


170. Nowvele Relarioi 


fon a retæntri par toute la terres 
puifqu'ils ont parmi eux, tout: 


dofideks qu'ils foient , la 
Croix en finguliere veneration, 
qu’ils la portent figurée fur 
leurs habits &c fur leur chair; 


qu’ils la tiennent à la main dans 


tous. leurs. voïages , foit par 
mer, foit. par terre ; & qu'enfin 


ils la pofent au dehors & au 


dedans de leurs Cabannes, 

comme la iarque d'honneur 
qui les diftingue des aurres 
Nations du Candda. ' 

_ Ces Sauvagds demeurent 


la riviere de Mizamichiche, 


que: nous avons depuis hono. 

rée du tire augufie de-Sainre- 

Croix, au bruir du canon. 6 

de mille acclamations de joie 

Français , que des :Sauva- 
es... ie 14 GE EP 


de le Gale. 17 
remarque et une des plus 
confiderables de ma Relation, 


| j'ai crd qu'aprés da perquifi- 


tion tres-éxacte que j'en ai 
faire pendant les douzeannées 
de Million que j'ai demeuré 
parmi ces Peuples, je devois 
atisfaire au delir & à la prie_ 
re de plufeurs perfonnes, que 
m'ont conjuré de mettre 48 
jour cette Hiftoire ;, afin dé 
faire connoître au Public l'ori. 
ginedu culte de la Croix 
chez ces Infideles, fon in. 
terruption , &c fon serablide. 
ment. Lists 


172 Nouvelle Relation 


484 ca 

ES Er ED E : BE gri 
CHAPITRE X. 2 

ORRACS HORS QT CRT 5 pA LESC. SU à «+ cn 
“De l'origine du culte dels Croix, G: 
 Sicher des Gafhefiens dits. pr 
+ + © PartéCroixs pu 

> - Sr 5 FLE 49 ” + D: qu 
HE ne fcai quel jugement | no 
| vous ferez de la maniere que vit 
nos Sauvages difent avoirre. | da 
_çû l Groix ; felon là tradi. tu 


*  #on de-lears ancêtres.;iqui 
_ porté que leur. Païs étanr-af. | 


- p 
É 


figé d’une ‘maladie tres. dan. le 
gereule & -peftilenrielle., -qui ra, 
les reduifoit dans une extré- e 
me difétre de toutes chofes, bl 
& qui en avois. déja mis plu- m 
fieurs\dans le tombeau ; quel. a 

_ ques vieillärds. dé ceux qu'ils af 
eftimoient fes meilleurs | les v 
plus fages & les plus confide- y 


rables s'endormirent, tous ac- 
4 à 


LE 


“vd la Gafpefie:: 
PR re 4 deché 
grin, de voir une defolation: 
fi generale, & la ruine: pro- : 
chaine dé toute la: Nation: 
Gafpefienne ;. f- elle n’étoit 
promtement foulagée par un 
puiffanc fécours du Soleil, 
qu'ils regonnoiffent ;. comme 
nous ayons'dit.,. pour leur. Di 
vinité. Ce fut , difenc: ils, 
dans ce fommeil plein d’amerc 
tume ;.qu'un-homme beau par 
excellence leur apparut, avec 
mne Croix à la main ; qui 
leur dit de prendre bon com 
rage, de s’en retourner chez 
eux, de faire. des: Croix femk 
blables. 4: celle qu’on leur 
montroir,: & de :les prefenter 
aux Chefs : des Familles ; les 
affürant que s'ils les reces 
voient avec eftime, ils ytrou: 
veroient indubitablement : le, 
semede à tous leurs. maux, 

| EN 


u74 Nouvelle Relation 
Comme les Sauvages font cre: 


dutes aux fonges jufqu'à la fu 


perftition , Hs ne. negligerent 
pas celuy-ci, dans leur extré- 
me necefliré : ainfi: ces bons. 
sicillardsretournerent aux Ca. 
bannes , d’où ils-étoient par: 
tis le jour precedent. Ils fi. 
rent une affémblée generale 
de tout ce qui reftoir d'une 


_ Nation mourante; & tous en. 


fèmble conclurent, d’un com. 
mun accord, que lon rece: 
yroit avec Honneur le facré fi 
gne de la Croix qu'on leur 

fentoit du Ciel, pour être 
a fin de leur mifere, & le 
commencement de leur bon- 
heur : comme il arriva en ef. 
fet, puifque la maladie ceffa, 


êt que tous les affligez qui 


porterent refpeétueufement la. 


‘Croix furent gueris miracu- 


leufement: Plus heureux mille 


| : de laGafpefie. 195 
fois que les Peuples de Bizan. 
ce , dont la Ville fut prefque 
toute dépeuplée de fes Habi. 
tans, par la pefte qui avoir 
infe&é toute ‘la Sicile: & la 
Calabre en l'année fept cens 
quarante-huit, Fa 
: L'Hiftoire nous apprend 
que l'on voïoit de certaines 
Croix bleuës & reluifances fur 
les habits des perfonnes, & 
que tous ceux qui em étoient 
uez mouvroiene  fubite 
ment de: kr peñte, ax grand 
étonnement'de tout le monde! 
La Croix ne fut pas fr fata. 
le, ni d’un fi mauvais augure 
| d'nos pauvres Gafpefiens : elle 
fut plütét dans leur Pais, 
comme l’Arc-en. ciel que Dieu 
fit paroîcre autrefois:à la face 
de tout PUhivers, pour con. 
foler lé genre humain, âvec 
P üüj 


176  Nosvele Relation 
promièffe de ne le plus punir 
d'un fecond deluge ; & cet 
ainfi que la Croix arrêca tout 
court ce corrent de maladie 
& de mortalité qui defoloit 
ces Peuples, & leur fut un 
figne efficace & rempli d'une 
merveilleufe fecondité de gra. 
ces & de benediétions. Ees 
avantages miraculeux qu'ils 
en reçürent, leur en firent ef. 
erer de bien plus confidera. 
les dans la fuite ; c’eft pour- 
quo ils fe propoñerent tous; 
e ne decider aucune affaire, 
ni d'entreprendre aucun voïa- 
ge fans la Croix. | 
Aprés donc la refolution 
prife dans leur Confeil ,:qu'ils 
rteroient coûjours la Croix, 
fans en excepter même les pe- 
tits enfans , pas un Sauvage 
n'eût jamais ofé parokre de- 


punir 
c'eit 
\ tout 
ladie 
foloit 
jt un 
d'une 
“gra. 
v’ils 
bio. 
dera. 
pour- 
tous, 


de la Gajpefie. 177 
vant les autres, fans avoir en 
fa main , fur fa chair, ou fur 
{es habits, ce facré figne de 
leur falut : en forte que s'il 
étoit queftion de décider quel- 
que chofe de eonfequence 
touchant la Nation, foir pour 
conclure la paix, ou déclarer 
là guerre contre les ennemis 
de la Patrie, le Chef convoi 
quoit tous. les Anciens, qui 
e rendoient ponétuellement 
au lieu du Confeil ; où'étant 
tous aflemblez, ils élevoienc 
une Croix haute de neuf 4 
dix pieds, ils faifoient un cer. - 
cle & prenoient leur place, 


avec chacun leur Croix d'la 


main , laiflant celle du Con: 
fil au milieu de l’Afemblée; 
Enfuite le Chef pretant la pa: 
role , faifoit ouverture du fu- 
jet pour lequel il les avoit 
convoquez au Confeil ;.& tous 


#78  Nesvelle Relation 

ces Porte-Crojix difoient leur 
fentimens, afin-de prendre des 

mefures juftes, & une der- 

niere refolution fur: l'affaire 
dont il s'agiffoit. Que s'il é- 

toit queflion d'envoier quel 
que : Deputé à leurs voifins,, 
eu à quelque-autre Nation é- 
trangere, le Chef nommoit & 
faifoit entrer dans ce cercle. 
étluy de la jeunefle qu'il con- 

poifloit le: plus propre pour 
Féxecution de leur projet : & 
aprés luy avoir dit publique. 
ment ai choix qu'on avois 
_fait-de fa perfonne pour le fu. 
jet qu'on luy communiquoie,, 
# tirait de fon fein une Croix 
admirablement belle, qu'il te: 
. ‘moit envelopée dans ce qu’il 
_ pouvoit avoir de plus pre. 
cieux ; & la montrant avec 
reverence à toute l'Affem. 
blée ,. il faifoir, par -une be 


de le Gafpehe. 179 
rangue prémeditée , le recit 
des graces & des‘benediétions- 
que toute la Nation Gafpe- 
fienne avoit recûës par le fe- 
cours de la Croix. Il ordon- 
noitenfuite au Deputé de s’ape 
procher ,  & de la recevoir 
avec reverence; & laluy met- 
tant au col: Va, Iuy difoit-il, 
conferves cette Croix, quite 
prefervera de ous dangers au- 
‘prés de éeux aufquels nous 
venvoïons, Les Anciens ap- 
-prouvoient-par leurs acclarna- 
tions ordinaires d'Évo, hvo; boo ,. 
ce que Je Chef avoir dit ; fou 
haitant toute forte de profpe. 
rité à ce Deputé, dans le 
voiage qu'il -alloit entrepren- 
dre pour le’fervice de fa Næ: 
tion. | 


Cet Ambaffadeur donc fors : À 


toit du Confeil, la Croix au: 
col ,. comme la marque hono. 


130 Nouvelle Relation 
raire & le caraétere -de fon 
Ambaffade :.il ne là quittoit 
| ge le foir, pour 13 mettre fur 
tête, dans la penfée qu’elle 
Chafleroit tous “les méchans. 
efprits pendant fon repos. Hl 
lR confervoit toûjours avec 
foin | jufqu'à l'accomplifie- 
ment de. fa negociation, qu'il 
la remettoit entre les mains 
du Chef, avec les mêmes ce. 
remonies qu’il l’avoit reçûé, 
en plein Confeil ; où devant 
toute l’Afflemblée ; il faifoic 


rapport de l'ifluë de'fon voia.. 
Be. De Pi DE 2 F: 


… Enfin, ils. n’entreprenoient: 
sien fans Croixe: le Chef. la 
portoit [uy:même à. la main, 
-n forme de bâton , lorfqu'il 
marchoit en raquettes ; &il 
. Ja-plaçoit dans-le lieu le plus 
honorable de fa Cabanne.. 

S'ils s'embarquoient fur l'eau: 


Fes laGafpefe. … 181 


dans leurs petits canots d’é- 
corce , ils: y mettoient une 


Croix à chaque bout, croïant 
retigieufement qu'elle les pre- 


ferveroit du naufrage, 


Voila quels étoient Îles fen- 
timens d’eltime & de venera- 


tion de nos anciens Gafpe. 


fiens, pour: la Croix, qui fub- 
fiftent encore aujourd’hui re- 


. ligieufément dans les cœurs de 
. nos Porte-Croix ; puifqu'il n'y 
.€m 4 .pas un qui ne la porte 
. deffus fes habits, ou deflus fa 


Chair. Les langes & les ber- 
ceaux des petits enfans en font 
toûjours ornez. : les écorces 
de la Cabanne , les canots & 
les. raquettes en font toutes 
marquées. " 
‘ Les femmes enceintes la fi- 
urent avec le porc-épi def 
us l'endroit de la couverture 
qui: cache leur fein, pour 


a$s Nouvelle Kelation 
mettre leur fruit fous la pro-. 
teétion de la Croix, Enfin il 
n'y en a guere qui ne confer- 
ve precieufement en fon parti. 
cuher , une petite Croix faite 
avec de la pourcelaine & de 
la raffade, qu'il garde & qu'il 
æftime à peu prés comme nous 
faifons les Reliques , jufques.… 
là même, que ces Peuples la 
reg à tout ce qu'ils ont 
plus riche & de plus pre- 
cieux. . b ré 
Une Sauvagefle nommée 
Marie Jofeph , que le Reve. 
send Pere Claude Moreau, - 
le plus ancien de nos Mifion-- 
naires , avoit baptifée, en 
eft une preuve convaincante. 
Fauflement allarmée , auf. 
bien que les.autres Sauvages 
avec lefquels elle étoir caban- 
née, & croiïant que les Fro- 
quois étoient entrez dans le 


de. la Gafpefe. 15 
Pais, pour nn ereb troifié- 
me fois la Nation Gafpeñien- 
ne, elle s'embarqua avec tant 
de precipitation dans fon ca. 
not d'écorce , pour traverfer 
la riviere , que l'aïant aban, 
donné au gré du courant, elle 
s'égara volontairement dans 
les bois, pour éviter la fureur 
de fes ennemis. La faim & 
la neceflirté que. cette pauvre 
femme reffentic ésoient. f 
grandes, qu'elle s’eftima en. 
core heureufe de trouver dans 
ces deferts, des racines qui luy 
fervirent de nourriture pen- 
dant les dix ou douze jours 
de fon égarement. Acçablée 
de douleur dans cette vafte 
folitude ; cle n'avait point 
d'antee. confolatien que. & 
Groix: ele 08: le quisa.ja- 
mais ; juiques-là même qu'é- 
tant obligée de repader la nie 


484 Nouvelle Relation 
viere à Que , pour fe reri- 
dre aux Cabannes des Sauva- 
ges ‘qui la croïoient morte, 
elle aima mieux renoncer & 
delaiffer le peu qu'elle avoir, 
. que d'abandonner fa Croix, 
qu'elle mit entre fes dents, 
& fe rendit ainf aux Caban- 
nes: difant qu'il n‘yavoit rien 
de plus precieux que la Croix, 
‘puifqu’elle l'avoic :prefervée 
d'une infinité de ‘dangers ; 
qu’elle luy avoit procuré tou- 


te forte de confolation däns 


fes difgraces ; & qu'enfin' la 
. vie luy paroîtroit tout à fait 
indifférente , s'il faloit. qu'elle 
‘wêcût fans la Croix, 
‘On conmnoît afléz les lieux 
de la fepulture de ces Peuples, 
pa les Croix qu'ils plantenc 
fur Teurs tombeaux ; & leurs 
: Cimetieres, diftinguez par ce 
Signe de falut, paroiffent plâ- 

tôt 


LE AE 


er em msemrennnenmemannnr menaamennnnn 


de la Gafpefie. 18$ 

tôt Chrêtiens, que Sauvages: 
ceremoniequ'ils obfervent au- 
tant de fois qu'il meurt quel- 
qu'un de la Nation des 
Porte - Croix, fût - il éloigné 
de cent lieuës de l'endroit où 
fe fait ordinairement leur fe. 
pulture, ed bo ve & 
es lieux de pêche & de 
chafle les plus confiderables 
font diftinguez par les Croix 
qu'ils y plantent ; &: on eft 
agreablement furpris, en voïa: 
geant dans leur Païs, de ren- 
contrer de tems en tems des 


‘Croix fur le bord des-rivieres, 


à double &:à: trois croifées, 
comme celles dès Patriarches. 
En un mot: ils font tant d'ef. 
time de la. Croix, qu'ils or- 
‘donnent qu’elle foit enterrée 


‘avec: eux déns un même cer. 
,  Cüeil, aprés leur mort ; dans la 


croïance que cette Croix leur 


186 Nowvelle Relation 


fera compagnie dans l’autre 


monde , & qu'ils ne feroient 
pas connus de leurs ancètres,, 


s'ils n’avoient avec eux la mar- - 


que & le cara&ere honorable 
qui diftingue les Porte Croix, 
de tous les autres Sauvages de 
la Nouvelle France. | 
… Comme cette Nation Gaf. 
pefienne des Porte - Croix a 


été prefque toute détruite, 
tant par la guerre qu'elle a euë 
avec les Iroquois, que par les. 


maladies qui ont infecté ce 


Païs, & qui par trois à-.quatre 
fois en oncfaie mourir un fort: 
rand nombre, .ces Sauvages 


fe font infenfiblement relà. 
chez de cette premiere fer- 
veur de leurs ancêtres : tant il 
cft vrai que les: pratiques les 
plus fammes 6: les plus reli- 
gieufes , par une certaine fa- 
talité annexée aux chofes hu. 


1 


aines nr AP 


beaucoup d'altération , fi ciles 


ne font animées: & confervées 
par le même elprit qui leur a 
donné la naiflance.. Enfin, 
quand je fus dans leur Païs 
pour. commencer ma Mifion,. 
je trouvai des Peuples qui n’a. 
voient plus que l'ombre de là 


_ coûtume de leurs ancitns:1ls 


manquoient de -réfpect pour 
kh Croix, ils-avoient' aboli l’u- 


fage dès Affemblées Eroiées,. 


où là Croix étant au milieu 
du cercle & du Conféil, com- 
me nous avons dit “ils dégis 
doient’ en dernier réflort des: 
affaires de la Nation. Mais ai 
refte . nous avons travaillé 


heureufement , pour faire re- 


naître dans le cœur & dans 
l'efprit de. ces Sauvages , l’&- 
mour & lJ'eftime qu'ils de. 
voient çconférver inviolable: 


_ &i 


183  Nowvele Relation: 


ment pour ce facré figne de 


leur falut : & le Ciel verfa a- 


vec abondance la | ogte-d 


de fes benediétions , fur le zele 
du KR. P..Emanuel Jumeau nô. 
tre cher Compagnon Miffion- 
paire, qui eut la confolation 
de voir nos Gafpefiens plus 


_affe@ionnez que jamais au 


eulte de la Croix , aprés y a- 
voir emploié foigneufemenv 
tous fes féins, & le talent que 
Dieu luy a donné, pour la: 
éonverfion de ces pauvres In- 
fideles. Ce bon Keligieux, 
que j'avois autrefois introduit 
dans le Noviciat: de nôtre. 
Convent d'Arras, le jour me: 
me que j'en partis pour le Ca. 
nada, m'avoit plufieurs fois 
écrit, pour me témoigner le: 


zele que Dieu luy: donnoit 


- pour le falut des ames ; & que: 
l& plus grande de toutes jes 


dela Gäfpeñie.: 189 
sonfolations, me difoit il, fe: 
roit de mourir genéreufemenc 
au milieu des bois & des forêts, 
du Canada , en annonçant l'E. 
vangile de-J£sus-CHRIST 
aux Sauvages, Il:expofa le 
defir qu'il en: avoir, au Re- 
verend Pere Provincial ;. &. 
aprés en avoir reçû l’obedien. 
ce ,. qu'il luy demanda avec: 
beaucoup de ferveur. il-s’em. 
barqua à la Rochelle pour le 
Canada , & vint ainfi:me fou: 
lager dans les-éxercices peni- 


‘bles & laborieux de la Mifion: 


que je faifois à nos Porte- 
Croix. H apprit la pe, 4 en: 
tres- peu de tems.,. à la faveur . 
du Didionnaire que j’en avois. 
compofé ; en forte qu'il fut: 
bien-tôt en état d'inftruire ces: 
Infideles.::: :: 2: 57 212 
: Quelque : inclination q 
j'eus de démeurer plus long 


190  Mowvelle Relation: 

téms avec cetaimable Mifiornt- 
naire, je fus toutefois obligé: 
de me priver de cette conf{o- 
lation : jugeant qu'il étoit à: 
propos, pour la gloire de: 
Dieu, de nous feparer ; afin 


de me rendre utile à plufieurs 


autres Sauvages, qui m'avoient 
fuplié par leurs Ambaffadeurs,. 
d'aller chez eux annoncer 
l'Evangile de JEsus- CHRIST. 
Nous fiximes donc ,.d'un: 


commun accord, le jour de 


nôtre feparation. Ees Porte- 
Croix, qui-en avoient appri.. 
la nouvelle, .s'aflemblerent à 
Ja Chapelle, pour aflifter aux 
Prieres que nous devions faire: 
devant nôtre départ. Ils s'ef. 
forcerènt à l'envi les-uns des: 
autres, de me donner des mar: 
ques finceres dé leur amitié, 
en me témoignant ün-fenfible 
ragret de ce queje lés quittois.: 


U cie Th oh À A eo, Dh ns 20 


| dù le Gafpeñe. T9r: 
. Nos Sauvages ne m'abandon- 
nerent point: & quelque cha- 
grin qu'ils euffent dans le 
cœur , ils me le diffimulerent 
cependant ,. autant qu'ils en: 
furent capables ; foit pour ne 
pas augmenter la peine que 
j'avois moi. même de les quit. 
tr; foit parce que je leur pro- 
mettois de les revoir auff-tôt 
que j'aurois achevé: la Mif- 
fion que j'allois commencer 
pour 7 converfion: de leurs: 
Ereres, dec oies 
… Je leur fis, avant que de: 
nous feparer , une harangue 
prémeditée, dans laquelle leur 
aïant expofe les peiries que: 
j'avois prifes pour les:inftruire 
dansles:maximes du Chriftià- 
nifine ;.je leur rémoignai que 
je n'en vovlois point de re: 
eonnoifflance plus agreable, 
que le bon ufage qu'ils #8. 


491 Nouvelle Relakjon 
aient de mes. inftruétions. Je 
leur -fis connoîtreencore , l’a. 
vantage que je leur avois pro 
-éuré , en leur donnant un Mif. 
fionnaire aufh. zelé pour leur 
falut , que le Pere Emanuel; 
& l'obligation étroite qu'ils 
avoient fur tour, d'embrafler 
& de conferver le Chriftianif- 
-me; avec plus de pieré que 
Jes autres Sauvages de cé nou- 
eau Monde, à caufe de cette 
grace. miraculeufe qu'ils a- 
voient reçüë du Ciel par pré- 
‘#ference à tant d'autres Na. 
tions, comme le figne & le 
-gage facré de leur falur, En- 
fin , aprés les avoir exhorté 
de tout mon cœur, .par le mée- 
_site de la Croix , que je ténois 
en main ,.&. que j'embraflois 
fouvént avec reverence d’è- 
tre toûjours fideles à Dieu, 
& d'avoir pour leur Mifion. 
naire 


A 


“dela Galpeles : 195 
naire les mr y «À les 4 
mes refpeds & les mêmesamis 
tiez qu'ils avoient eûës pour 
moi; je-comqurai le Pere Ema- 
nuel Jumeau ; par cout cé que 
je luy pûs dire’ de ‘plus ten. 
dre & de plus touchant, de 
perfeverer conflament à les 
inftruire des véritez de nôtre 
fainte Religion. ‘Il falut en 
fin nous féparer, aprés avoir . 
imploré le fecours du Ciel 

pour l'heureux fudcez de: nos 
Mifions.. Je pris donc congé 
de nos ‘François ; & je fus 
coucher à Mirmenaganne avec 
trois Sauvages ; d'quatre licuës 
du Fort'de Monfieur Richard 
“J'appris avec joie , quin- 
ze jours aprés mon départ, 
par l’un de nos Porte. Croix, 
quecè cher Miffionnaite afant 
affemblé autant de : Sa 

UN 


194  Nosvele Relier 

ges qu'il avait pû , les avoir 
obligez de faire amende ho. 
norable à la Croix ; afin de 
luy faire rendre par ces Peu. 
les , une partie de lhon. 
neur que la négligence de 
leurs ancêtres luy avoient ra. 
VL ; LPIS 
La ceremonie commença le 
{oir , au Soleil couchant, en 
cette maniere, Le Pere fit 
élever une Croix femblable à 
celle que les Anciens de la 
‘Nation Gafpefienne :avoient 
coûtume de mettre au milieu 
de la place deftinée pour ee. 
nir leur Confeil : il fe profter. 
- na refpeétueulement avec tous 
les Sauvages, devant ce fâcré 
figne de otre falut s £C en. 
_tonnaeon langue Sauvage, à la 
fin des Prieres rardinaises, le 
P'enils regis que 005 Porte 
Croix. chantoent à Falwerna. 


#1 


delaGafhefe,, x 
tive, les Mob #3 les fe 
mes , avec une pieté fingulie. 
re. Tout le monde fe retira. 
dans la Cabanne du GÇhef, 
aprés ces éxercices de devo. 
tion, où l'on ne fit que par: 
ler des merveilles de la Croix: 
je peux même dire avec veri. 
té, qué commelJe Peuple d’I£, 
raël,quiavoit vècu long-tems 
dans la negligence & le mé. 
pris des Commandemens Ë 

a Loi, pe pur contenir {es 
larmes , lorfque le. Grand, 
Prêtre Helchias leur fit Je re. 
cit fidele des. bienfas qui 
avoient reçûs, de Dieu, & le 
juite reproche ét ë is 
de où ils avoïent vêcu li Jong, 
tems., fans.en recopnoitse le 

excellences & les. grandeur 

ainfi tous nos. Partg- Croix 
fondoient en, larmes, lexique 
le Pere Mifogpaire Jenr exe 

"RE 


$ 


#48.  Nravvele Relatios 


qe les avantages & les be- 
sediétions qu'ils avoient reçûs 
de la Croix, leftime & la ve- 
neration avec laquelle elle a- 
voit été honorée par leurs 
ancècres ; & le peu de foin 
qu'on’ avoit eu jufqu’alors, de 
y rendre le culte qui luy 
étoit legitimement dû. :Ils 
protefterent trous publique. 
ment , avant que de fe cou. 
cher, qu'ils en étoient fenf. 
blement toûchez de douleur; 
& que le même Soleil qui a- 
voir été le témoin de leur in- 
frañitude , Je feroit auffi des 
refpe&s & des adorarions qu'ils 
rénidpaiént publiquetfienr"à la 
Croix. La’huit fé 'pafla avec 
cts ‘féntimens dé dévotion: & 
lé Tendemain à la pointe du 
our, "fe Pere fit dreffer:fon 
Autël dans une Cabanñe par. 
“‘ticuliete ; que les Sauvages 


… de la Gafpehe: . 9 
PR à OR 
prement avec des branches de 
fapin , où il celebra la:fairire 
Meffe ;; aprés. laquelle ,-tout 
revêtu qu'il étoit des. habit: 
 Sacerdotaux, il. diftribna. des 
Croix.d tout ce qu'il.y avoit 
de Gafpefiens, jufques aux en 
fansmême, Ces Sauvages, par 
ne faince émulation ; qui mar- 
quoi vifiblement l’approba- 
tion qu'ils donnoient au -zele 
de leur Miffionnaire, firent tous 
autant qu'ils étoient splufieurs 
belles-Croix., lefquelles ils en. 
joliverent avec. la raffade ,.la 
pourcelaine, &. leur-peinture 
ordinaire ;, & ils. les attache. 
rent aux. deux bouts de leurs 
canots, dans lefquels ils sem. 
barquerent, en chantant devo- 
tement le Fexilla regis. :: . 

Je laiffe au Leéteur à juger 
de la beauté de cette flotte 
mr: 7 


296 Mowvelke Relation 


-Gafpéfienne ; qui par une 


‘apreable varieté d’étendarts 
“Otnez de ces Croix de diffe. 


æentes couleurs; faifoient voir, 
cpar l'agitation: de l'eau & la 
æevérberation du Soleil , un 
fpedtacle des plus raviffäns, 


qui donna beaucoup de con- 
#olation aux François, quand 


ls virent arriver ces Sauvages 


aucc leur Mifionnaire ; por. 


‘tant tous à là main cé facré 


_ figne du falur.. + 
Ce fur l'année 1677. & la 


fetonde ‘aprés mon arrivée 


en Cddada , que je commen. 
ai pour la premiere fois la 
Miflion des Porte. Croix, avec 
des circonftances que vous ai. 
lez voir dans la Relation du 
| pa voïage que je fis par 
:. les bois brûlez ; afic de leur 

prêcher l'Evangile, füiv: me la 
promefle que j'en avais‘faire 


ndarts 
diffe. 


voir, 
& la 


, Un 

dans, 
con. 
quand 
vages. 
2. 
acré 


* 


&t la 
'rivée 
mer. 
is la. 
avec 
1 ai. 
n du 
S par 
leur 
fit la 
faire: 


de le Gafiehe. 193 
aux Deputez 4 le Chef de 
cette Nation m'avoit envoiez, 
de la riviere de Sainte Croix 


à Nipifiquit ,. pour me prier de 


les aller câtechifer. 


CHAPITRE XL. 


| &eition du: peniblé orage de 


-L'Antesr, allant annoncer le Foi 
© as Gafpéfens Borte-Croix. 


FL: cit bien, vrai qu'il n'y à 
= Dieu feu qui ‘pui 


_ adoucir;; par lonéhion dé fa 


gtace, les travaux Apoftoii- 
ques des Mifons. laborieufes 
de la Nouvelle France: aufi 
faut-il avoiüer ingenûment, 
que toutes les forces de la 
Nature ne ferviroient qu’à 
augmenter les peines des Mif- 
fionnaires , fi la Croix d'un 
R iii 


200 Moavelle Relation 
Dieu érncifié ne leur commu: 
piquoit une: partie de cette 
force viorieufe, aveclaquel: 
le il a glorieufement triomphé 
de tout ce qu'il yavoit de plus 
rude & de plus douloureux 
dans les opprobres du Cal- 
vaire, -C'étoit auffi-fans doute 
dans certe penlée que l’Apô- 


tre faint Paul difoit, qu'il pou . 


voit toutes. chofes avec la gra- 
ce de celuy qui luy donnoit la 
force de tout entréprendre, 
& de tout faire pour fa gloire 
& le flut dessames. : ::: :. 
1 Je, n'ai. jamais: fait une 
experience : plus fenfible. de 
cette verité, que dans le voïa- 
ge que j'entrepris pour aller 


adminiftrer les Sacremens aux 


François, qui demeuroient:a, 
vec Monfeur Richard Denys 
de Fronfac à Mizamichis, & 
prêcher l'Evangile. aux. Sau. 


vages Porte-Croix ; qui:n'a 
voient int en point du tout. 
entendu parler des Mifteres de- 
nôtre faince Religion. La cha. 
rité que je devois avoir poux. 
tous. les Sauvages de ma Mif 
fion , me follicitoit puiffam.. 
ment de l’entreprendre, quoi: 
que ce fût dans la faifon de 
l'Hiver la: plus difficile & la 
plus. rigoureufe : & il femble 
que: Dieu en approuva ledef: 
{ein,, puifqu'un Sauvage , lorf. 
que nous y: penfions le. moins, 
arriva avec. fa femme à Ni- 
pifiquit, qui m’affûra que pour 
éviter quelques ditferents qui. 
étoient furvenusentre les Gaf- 
pefens de Riftigouche, ilen 
étoit forti avec fa femme & 
fon enfant, pour {e retirer à 
Mizamichis ; afin d'y vivse en 
repos, avec ceux de fa con. 
noiffance. Comme c’étoit là 


401 Nouvelle Relation 
pour: moi une occafion affez 
favorable, & üne compagnie 
qui me pouvoit être d'ontres- 
grand fecours pendant cet. 
te route, je le priai de dif 
ferer fon départ jufqu’à quel. 
_qués jours ,. pour me doriner 
le téms & là confolarion de 
baptifer quelques Sauvages. 
que j'avois inftruits,, pour re 
ccvoir le premier & le plus'ne: 
cefftre dénes Sacrermens, Nô: 
tre Séuvage m'attendit avec 
laifir : Monfieur Hainaut de 
dtbäucanines ‘voulat : bien 
‘être de ln partie, & s'of. 
frit, de la maniere la plus obli 
géante, à me tenir compagnie. 
On fic pour cet effet nos pro: 
viffons ;' qui eéonfiftoient en 
vingt-quatre petits pains, cind 
à fix livres de farine, trois: 
livres dé beurre | & ur petit 
barit d'écoréé, qui-contenoit 


: dla Gafiele,, 208 
deux à trois Te. de- vie: 
d'ailleurs ,, je métois précau: 
tionné d'une boëte de con. 
fection d’hyacinte , que les 
-Religieufes Hofpitalicres nr'æ 
voient donnée devant mon dè. 
part de Quebec pour Nipifi 

uit. : =: 
T'Nipifquie eft un fejour des 
plus charmans qu’il y ait dans 
a grande Baye de Saint Lau- 
rent il n'eft éloigné que de 
douze à quinze lieuës de lIfle 
Percée. Ea terre y eft fertile, 
& abondante en toutes cho: 
fes : l'air y'eft pur & fain. 
Trois belles rivieres qui s'y 
déchargent,. forment un baf- 
fin tres- agreable, dont les. 
eaux fe perdent dans là mer, 
par un détroit quien fait l’en. 
trée & l'ouverture, Eces Re- 
gollets de la Province d’AÆqui: 
taine y ont. commencé la Mif- 


204. Nouvelle Relaon 
fion en 1620..& le Pere Ber- 


nardin , un de ces, illuftres 


Mifionnaires , mourut de faim 
& de fatigues,.en traverfant 
les bois pour aller. de, Mifcou 
& de Nipifiquir à da riviere 
de SaincJean à. la Eadie, où 
ces Reverends Pères avoient 
Jeur. établiffement principal. 
Les RK. PP..Capueins:; & 
fingulierement les R KR. P P. 
Jefuites., y ont. éxercé -leur 
zele &. leur charité pour. le 
Gonverfion dés Infideles ::ils'y 
ont:faie bâtir une Chapelle 
dediée: à la Sainte. Vierge; 
& l'on remarque que ce- 
luy. de ces Peres qui quit- 
ta cette Mifion... laifla fon 
bonnet deffus l’Autel, difant 
qu’il le reviendroit chercher 

quandil luy plairoit ; pour-fai. 

re connoître que fa Compa. 

_gnie avoit droit d’établiffe- 


4 


_— 


“delaGafpeñe: 265 


ment dans ce heu. Le Sieur 


Henaut de Barbaucannes y 
cultivé la rerre avec füccez, 
& recücille du froment au- 
deld de cé qu'il en faut pour 
Pentretien de fa famille, Mon: 
fieur Richard Denys de Fron- 
fic'en eft le Seigneur proprie- 
taire, D. 
- Il'eft bon de fçavoir qu'il 

faut porter le neceffaire-à la 
vie , quand on s'éloigäe ‘en 
Canada, des Habitations Fran. 
çoifes , & iorfqu'on ‘entre. 
prend quelque voïage tonfi- 
derable ; n'y aïant mi Ca- 
barets, ni Auberges} & :ne 
trouvant pas dé maifôn. dans 
ces vaftés forêts | pout sy rét 
tirer là nuit, on fe trouve 
obligé de coucher àla Bclle- 
‘étoile; Perfuadez que noüsé- 
tions de certé vericé, pat l’expe. 
tience que nôus en avions déja 


206  Nosuelle Relation 

faite autrefois, un chacun prit 
fa couverture , & {e chargea 
de fon paquet, dans lequel é- 
toit une partie des vivres dont 
nous avions. befoin | pour la 
route que nous avions à fai- 
| PTE 

Tous nos Gafpefiens aflifte. 
rent devotement aux Prieres, 
” quenous fimes de bon matin, 
4 implorer le fecours des 
Anges Tutelaires de ces Païs, 
& demander à Dieu la con. 
vérfion des Sauvages Porte. 
Croir;-aufquels j'allois, pour 
Ja premiere. fois, annoncer 
des weritez de nôcre fainte 
Religion. Ils firent tout çe 
qu'ils pârent pour m'obliger 
se pañler avec eux le refte de 
l'Hiver , & de differer mon 
départ juiqu'à une faifon plus 
sommode & moins rigoprenfs: 
shais enfin , il :étoir jufie de 


4 


- dela Galhehe.:: 207 
contenter les François & les 
Sauvages de Mizamichis. La 
parole de Dieu eit Le pain {pi. 
rituel des ames, il faloit, aprés 
quatre mois de fejour à N'ipi, 
fiquit , le diftribüer à ceux 
qui m'atrendojient depuis f 
rt pour le recevoir. 
Je.fis donc concevoir à nos 
Sauvages, que s'ils avoient 
autant de defir du falut de 
leurs freres ,. qu'ils m'avoient 
témoigné , ils devoient ferré. 
joüir de la peine que j'allais 
prendre, pour leur dosnerles 
mêmes infiruétions qu'ils 4 
voient eux-mêmes reçhés de 
mes Carechifmes ; puifqueje 
n'avois pas d'autre deffain, que 
de les conduire & de les vois 
nt enfemble dans ke Ciel 
Ces pauvres gens ApProuve- 
seat mes.aifons Sc mon role, 
par Jes applaudiemens ordi. 


‘208 Nouvelle Relation 
Maires à certe Nation, & con: 
fentitent enfin à mon départ, 
#ous la, promeffe que je:leur 

fis' dé retourner chez eux 


au: Commencement du? Prin. . 


tems. e FTP 
: La femme de nôtre: Sau- 
age fe chargea de fon petit 
enfant, que je baptifai &nom- 

‘mai Pierre, avant mon départ 


de Nipifiquit, parun effet fin. 


s 


ss de la Providence & de 


mifericorde de Dieu, com. 
me il fera bien aifé de rémar. 


em ‘à la fin dela Relation 
e ce penible Voïage. Nous 
primes chacun nos paquets fur 
hosépaules , &c nous nous Mmi- 
mes.en chernin , avec'les ra- 
quettés aux pieds. Ee foir 
nous ‘obligéa ; aprés ‘quatre 
d'cinq lieuës:! de marche, 
âe faire une’Cabanñe ; ‘afin 
d'y‘paller la nuit, : 1 falue, 
nn 


de laGafpefe.,. 209 
pour. la rendre autant com. 
mode.que le païs le -pouvoic 
permettre, faire un. trou dans . 
la neige , haute. de. quatre. à 
cinq pieds, laquelle nous fd, 
mes obligez. de jetter.avecnos 
raquettes, jufques À .çe que 
nous euflions trouvé la terre, 
que nôtre Sauvagefle couvrit 
de branches. de. fapin: toutes. 
verdoïantes , fur. lefquelles 
nous nous couchâmes, durant 
la. nuit, Monfieur Henaut fe 
donna la peine , avec nôtre 
Sauvage , de. couper. & d’a- 
maffer le bois.neceflaire pour 
nous chaufer ;. & un chacun 
prit. fa refeétion avec. autant 
de contentement, que fi nous 
euflions été- dans une bonne 
Auberge. La perte feule que 
nous avions faite de nôtre eau. 
de-vie,.nous donna un peu de 
chagrin ; car. quelque pisse 


210 Mowvelle Relation 
tion que l’on eût prife de bien: 
gommer le petit baril d'ecor- 
ce; il s'y trouva encore quel- 
que e ouverture , par la- 
quelle l’eau-de-vie s'étoic é: 
coulée en chemin faifanr, fans 
que pas un de nous en eût 
connoiflance, que lorfque l’on 
voulut prendre un coup 
rés le repas: Il n’en reftoit 
plus: que cres- peu: : elle fuc 
auf diftribuée far le champ, 
pour nous confoler de cette: 
difgrace , &: mettre le refte 
hors de danger de fe perdre. 
_Heft vrai cependant, que nous 
fûmes privez d’un grand'fou- 
lagement, par la perte de cet. 
te eau - de - vie ; puifque nous 
fous trouvimes quelque-trems 
aprés dans des conjonétures fi 
preffantes , que cette liqueur 
nous eût été fans. doute d’un 
tres-grand fecour s';:maîis enfin 


de la Gafpefié. sx 
il falut bien: ontclésds 
cette fâcheufe avanture : & 
nous paflâmes la premiere nuit, 
commé toutes les autres de 
vôtre Voïage, à l'enfeigne de 
k Lune & de la Belle-étoi- 
le. best | 
Le lendemain matin, aprés 
avoir celebré la fainte Mefle 
dans.une cabanne que nos gens | 
firent exprés, avec des perches 
couvertes de branches de fapin, 
& aprés que nous eûmes dé- 
jeûné &c accomimodé nos pa- 
quets nous continuâmesnôtre 
voïage , en montant toûjours, 
& côtoïant la riviere de Nipi- 
fiquit, jufqu'au rapideappellé 
vulgairement le Saut aux loups 
marins, qui fait la feparation 
des deux chemins qui condui- 
fent à Mizamichis ; l’un plus 
court , mais plus difficile, par 
les bois brûlez ; & l'autre plus 


212 Nosvele Relation. 
long, mais plus aifé, par: la: 


riviere. Le defir extréme:que- 
j'avois de me rendre incefla-: 
ment chez nos Porte-Croix.. , 


- pour y commencer la Mifion,. 
me fit refoudre d'autant plus 
facilement à prendre la route 


des bois brûlez ,.que le Sieur- 


Henaut & le Sauvage mème 
enavyoient. fait la traverfe, peu. 
de tems auparavant : & :ainft 
nous. quittâmes , d’un: com: 
run. accord, la riviere, qui: 
cependant nous eût épargné 


beaucoup.de peine .&. de: fati. 


ue en la fuivanc, felon que 


‘experience nous l’a fait affez : 


connoître depuis, | 

. Pour fçavoir ce que c'eft 
que les bois brûlez-; je vous 
dirai que lé. Ciel étant un 


jour tout .en-feu, plein d'ora: 


ge. & de tonnerres, qui gron: 


dpient.&. fe: faifoient entendre: 


… délaGafpeñiés . 23 
détoutes parts; la foudre tem. 
ba , dans un-tems où la feche: 
refle étoit extraordinaire , & 
embrafa non- feulement tout: 
ce qu'il yavoit de bon: de fo: 
rêts entre Mizamichis & Ni: 
pifiquit; mais encore brûla & 
cor. fuma plus de deux cens cin: 
quante lieuës de païs::en- forte: 
qu'on n’y. voit plus que des. 
troncs: d'arbres. fort hauts 8&c 
toûs poircis , qui portent.dans. 
leur affreufe fterilité, des-mar- 
ques d’une incendie genera- 
le & rous:à-fait furprenante. 
Cette. valte étenduë de pais. 
 eft. toûjours couverte de: nei- 
ge pendant l'Hiver. On n'y 
voit que .des rejettons & de 
petits arbrifleaux , qui paroif. 
ffenc plûcôt des ifles diftantes. 
les unes des autres de deux à: 
trois lieuës., que des bois, ni. 
des forêts de Canada :.en:up: 


ES PRE Em er CRNTE 


asæ  Nowvele Relation: 
mot, cer incendie fuc fi fu: 


rieux. & fi violent ,.que. les. 


flâmes s’élançoient:, & sem: 
brafloient même , pour ain: 
fi: dire , d’ün bord de la: 
riviere d l’autre ;. d’où: vient 


que les orignaux & les caftors. 


n’ÿ ont paru que long : tems 


aprés ce funefte accident: 


Tout ce qui donne plus de 
peine aux Voïageurs qui tra- 
verfenr ces bois brûlez:, c’eft 
qu'ils:ne trouvent ni lieu pour 
fe cabanner: à l’âbri:du vent, 
ni de bois propre pour fe 


chaufer, Ce fut cependant 
dàns ces triftes folicudes, & 


dans ces deferts plus affreux 
mille fois que ceux de lAra- 


bie Pierreufe, que nous nous | | 


égarimes » à caufe que nous 


. voulâmes fuivre les piftes de 
quelques Sauvages qui étoient: 


& la chafle au caftor : car vou. 


dé la Gafpefés ai 


Jant.éxaminer les tours & dé: 


tours des Sauvages & de ces- 
animaux , nous. primes une: 
fauffe route, & nous nous éloi: 
gnâmes de celle qui étroit fans: 
doute la: plus jafte & la plus. 
affûrée. Nous marchämes. 
trois jours continuels au mi: 
lieu: de ce defert:, avec des: 


‘peines incroïables, en forte: 


que notiÿ fûmes obligez d'y: 
fejourner, pour nous repofer: 
de tant de fatigues fi:longues. 
& ff penibles.. ( 

: Ee lendemain: nous conti: 

nuâmes nôtre route avec de 
nouvelles difficultez, caufées. 
par une grande abondance de- 
neige qui étoit rombée la:nuit: 
precedente , & qui penfa nous 
defoler entierement ; étant 0: 
bligez de marcher , depuis le: 
matin jufqu'au: foir ,. en: ces. 
neiges, dans lefquelles: nous 


ententes 
. 


= eee nee Lan re 


Sr 
216 Nouvelle Relation 
enfoncions jufques au genoüil} 
à chaque pas que nous fai- 
fions.. Cette marche extraor- 
dinairement  penible & fati- 
guante,. jointe à.la difette des. 
vivres: n’aïant plus qu'un pe- 
tit morceau de pain chaque 
jour à manger, nous reduifit 
dans une mifere extréme : nô- 
tre Sauvage tomboit fur les. 
dents; fa femme:,,avec fon pe- 
tit enfant , me faifoient com: 
paffion :. & je vous: avouë in. 
genümenr , pour mon particu: 
her,,que je n'en pouvois plus 
du tout. FIVE ot 
. La neceflité: cependant où 
nous étions. de toutes chofes, 
nous obligeoit de. continuer 
nôtre chemin ;.&c. il.faloit ne- 
. <effairement ou mourir, ou 
-marcher. Monfieur Henaut, 
Sieur de Barbaucannes, étoit 
le. feul qui. avoit. le plus de 
: À courage ;; 


ati 


des. 
pe- 
que 

ifit 
nô- 

les. 
P e- 
DM > 
; ine 
iCU: 
plus 
rt où 
ofes, 
nuer 
t ne- 
$ OÙ 


jaut, 


étoit 
is de 


rage; 


de a Gafcfe. 217 
courage; il nous traçoit le che. 
min: nôtre Sauvage le fuivoit, 
fa femme marchoit aprés, & 
je reftois le dernisr de la trou- 
pe, comme étant le plus ha- 
raflé du chemin, que je trou. 
vois neanmoins plus aifé &c 
moins fatiguant que les au- 


tres, à caufe qu'il étoit batu & 


fraié par ceux qui me préce- 
doient ; ce qui me fut fans 


doute d’un grand fecours, &c 
me donna beaucoup de foula- 


gement. 

Cependant, quelque penible 
que fut cette marche, je vous 
avouë qu'elle perdoit à mon 
€gard une partie de ce qu'elle 
pouvoit avoir de rude & de 


|. fâcheux, par l’efperance & la 


penfée que j'avois , que nous 
approchions de la riviere de 
Sainte-Croix : mais enfin elle 
me. parut affreufe, Re de 


‘ai8 . Nouvelle Relation 
"ce qu'on peut s’imaginer, lorf. 
"que le Sieur Henaut & le Sau. 
vage me dirent qu'il y avoit 
déja trois jours que nous é. 
tions égarez ; qu'ils ne con- 


“noifloient plus de route, ni de 


chemin ; & qu'enfin il faloit 
nous abandonner entierement 
à la Providence, & aller où il 
_ plairoit à Dieu de nous con- 
duire, 
Cette nouvelle me fut d'au. 
tant plus affligeante, qu'il n’y 
avoit plus d'apparence de re. 
tourner à Nipifiguit, à caufe 
. que l4 neïge, qui éroir tombée 


en grande quantité depuis n6. | 


tre départ , avoit comblé & 
Couvert toutes nos piftes. Il 
. neigeoït encore aétuellément; 
_& il nous falut cependant 
faire de neceflité vertu , & 
marcher juqu'à la nuit, 
‘pour trouver un lieu propre 


sis © 
2 


CALE RL LE 


r, lorf. 
e Sau. 
avoit 
DuS é. 
2 con- 


.nide. 


faloit 
rement 
eroùil 
s con- 


t d'au. 
qu'il n'y 
» de re. 
à caufe 
tombee 


is n0. | 


nblé & 
ftes. Il 
Jément; 
pendant 
tu , & 

puit , 


propre 


de la Gafpefe. 219 


pour nous cabanner. 


Je ne fçaurois ous expri- 
mer ici, quelles furent alors 
nos inquietudes, nous trou- 
vant au milieu de ces deferts, 
affreux, dépourvüûs de toutes 
les chofes les plus necefliires 
à la vie, accablez de foiblef. 
fe & de fatigue, dans la fai. 
fon la plus difficile & la plus 
rigoureufe de l'Hiver, fans vi- 
vres, & ce quieft de plus affli. 
geant, fans guide & fans che- 
inin, Pour comble de mai. 
heur , il y avoit trois jours 
que nous ne mangions gun 
petie morceau de pain fur le 
oir, qui pour lors nous man. 
qua tout-à- fait : en forte 
qu'aïant été obligez d’avoir 
recours À la farine que nôtre 
Sauvage avoit dans fon pa- 
quet, nous fûmes reduits d’en 


_jetcer foir & matin deux à 


T ÿ 


210  Nonvelle Relation 
trois poignées dans une chau. 
-dronnée d’eau de neige, que 
“nous faifions boüillir ; ce qui 
#fervoit plûtôt à la blanchir, 
qu’à nous nourrir, Pour tou. 
te confolation , le Sieur He- 
naut me dit, qu'il avoit deux 
paires de fouliers Sauvages, 
‘avec un morceau de peau paf- 
‘fée; & qu’en tout cas nous 
les ferions griller, ou boüillir, 
“pour des manger -enfemble, 
“Jugez de là, fi nous n'érions 
-pas veritablement dignes de 
<ompaflion. D. 40 
La nuit fe pafla avec de 
- nouvelles difficultez. Un vent 
- deNord-oteft, d’un froid ex. 
‘“æraordinairement fenfible &' 
* piquant , nous penfa glacer, 
parce que nous n'avions pi 
trouver du bois ce qu’il nous 
en faloit pour nous chaufer 
- pendant la nuit: en forte que 


au- 
que 
qui 
ir, 
ou. 
He. 
lieux 
ges, 
paf- 
nous 
ilir, 
nble, 
tions 


es de 


CC de 
vent 
d ex. 
le &' 


acer ; 
1 pd 

nous 
aufer 
e que 


de la Gaffefie. : 2x4 
pour ne point mourir de froid 
dans nôtre cabanne , nous en 
partimes avant lejour,avec des 
peines que l’on ne peut s'imagi. 
ner. Je penfai être abimé dans, 
un foflé profond qui étoit. 
couvert de neige, d'où l’on: 
eut beaucoup de peine & de 
dificulté à me retirer: je peux: 
même dire que c'étoit fait de: 
moi, fi par un bonheur fin. 


gulier je n’eufle rencontré 


un gros. arbre qui étoit au. 
travers de cette fofle, fur le- 
quel je demeurai en atten- 
uant Je fecours qu'on me 
donna pour fortir de cet hor. 


_ rible danger, où je me vis pour 
_ lors‘expolé à deux doigts de La 


mort. , 

. À peine étois.je éloigné d’u. 

ne portée de fuzil de ce préci. 

pice, que voulant pañfer üne 

petite riviere , l'une de mes 
"+ 


2% Nowvelle Relation é 
raquettes fe cafla, & je tom- 
bai dans l’eau jufqu'à la cein- 
ture ; ce qui obligea Monfieur 
Henaut & le Sauvage , de 
chercher promtement un lieu 
propre pour nous cabanner, 
faire du feu pour me réchau- 
fer,parce que le froid commen- 
. Goit à me faifir par tout le 
Corps : ce fut dans cette ca- 


banne, où le peu de farine que 


nous avions toûjours ménagé 
fort éxaétement, nous manqua 
aufi-bien que le pain ; la faim 
nous en chaffa de bon matin, 
pour chercher ce que la Provi. 
dence voudroit nous donner. 


Je conçüûs dés-lors parfai. . 


tement bien le danger évi- 
dent où nous étions de mou- 
rir de faim , de foibleffe, 
&t de miferes dans ces bois, ft 
Je Seigneur ne nous donnoit 
bien. tôt les moïens d’en for- 


de 4 G 4e CP 213 
tir: comme je len tois que les, 
forces commeng çoient à me 
manquer ; & que j° n'en pou-, 
vois prefque. plus, je renou- 
vellai les Dremieres intentions 
avec lefquelles pote entre-. 
pris ce penible voiage ; & J Of” 
fis derechef de bon cœur à 
Nôtre- Seigneur , les peines & 
les fatigues que j *endurois POUF. 
fa gloire, & pour la farisfaétion 
de mes pechez. 

.La feute penfée d’ unJesu Se 
: CHR1sT mourant fur la Croix, 
abandonné de tout Je mon- 
de, nous donnant un éxemple. 
admirable: du facrifice que, 
nous devant faire. de nôtre 
‘vie pour le (alur des ames 
ointe à la reflexion que je fis 
fur la mort de faint François 
Xavier, expirant t dans fa petite 
cabanne ; leftirué de tous Îles 
fecours humains , me combla 

T ü 


24  Nouvele Relation 
de joié & de confolation 


au milieu de mes peines : & 


il eft vrai que je fus pour 
lors perfuadé , mieux que ja- 
mais, que Dieu a un trefor de 
graces & de benediétons, qu'il 
referve uniquement pour les 
Miffionnaires , qui fe confient 
& s’'abandonnent entierement 
aux foins amoureux de fà Pro- 
vidence , parmi les dangers & 
les perils les plus affreux de 
leurs Mifions , & de leurs tra- 
vaux Apoitoliques. 

Nous avions marché tout le 
long du jour, & tres. péu avan. 
cé , tant d caufe de la foiblefle 


extréme où j'étois reduit, qu'à 


caufe de la difficulté du che- 
min, lorfqu'étant entierement 
occupé de’ ces aimables & 
faintes reflexions , Monfieur 
Henaut & le Sauvage ; qui 
nous dévançoient , firent un: 


de la Gafpefe. 225: 
cri de joie & digrele, pes 
la rencontre heureufe qu'ils 

_avoient faite, de la pifte toute 
} nouvelle d'un Sauvage qui a- 
voit paffé le matin pour aller : 
à la chafle, Ils vinrent tous 
les deux au-devant de moi, 
pour m'affûrer que toutes nos 
peines alloient bien.tôt finir, 
par l'heureufe arrivée au Forc 
de la riviere de Sainte-Croix, 
où ils efperoient que nous ar. 
riverions bientôt. Je ne fus pas 
infenfible , non plus quelesau- 
tres,d la joie que me caufa cette 
agreable rencontre : mais en. 
fin , comme il n’y a point de 
plaifir fi épuré dans le mon-. 
de , qu'il ne s’y trouve toû 
jours quelque mêlange de cha 
grin & d'inquiétude, la fatis- 
faétion que nous venions de 
recevoir fut alterée, par l'incer- 


2:6- Nouvelle Relation 
titudee, fi nous devions fuivre 
ou rebrouffer fur les tracesnou. 
vellement découvertes ; d’au- 
tant que nous avions, fujet de 
douter fi ce Sauvage alloit à 
la chaffe feulement , ou s'il ne 
commençoit pas l’un de ces 
voïages confiderables & d'une 
longue étenduë de païs, qu'ils. 
traverfent aflez fouvent pen. 
dant l'Hiver , pour rendre vis 
fire à leurs amis. -Incertains 
de la route que nous devions 
tenir, nous refolmes, À tout 
hazard, de traverfer ces piftes, . 
& de marcher 4 nôtre ordi. . 
naire ; dans l'efperance que 
Dieu nous ferviroit de guide, 
& nous feroit mifericorde., 
Il éxauça nos vœux & nos 
prieres : & le Seigneur fe con. 
tentant de nos, fatigues, & 
de nos peines, voulut bien 


de la Ga'peffe. 217 
nous confoler d'une maniere 
qui nous fit admirer la con- 
duite admirable de fa divine 
Providence. | 

C'eft une coûtume genera- 
lement obfervée parmi nos 
Gafpefiens, de ne retourner 
jamais le foir, ou du moins 
tres- rarement, par le même- 
chemin à la cabanne, quand 
ils en fortent le matin pour : 
aller à la chaffe : ils prennent 
des routes differentes, afin de 
batre la campagne, & de dé- 
couvrir plus de païs de ra- 
vages d'orignaux & de caf. 
tors, Dieu permit cependant. 
que le Sauvage dont nous a- 


vions apperçü les veftiges re- 


vint fur fes pas , jufqu'à l'en. 
droit même où nous avions 
traverfé fon chemin. Il en fut 
furpris d’abord ; mais conjec- 
turant de nôtre maniere de 


228. Nouvelle Relation 
marcher , que ceux qui ve- 
noient de pañler étoient ex- 
trémement fatiguez , il prit la 
refolution de nous fuivre, & 
vint aprés nous , pour nous 
foulager autant qu'il en étoit 
capable, | 

Un certain bruit fourd, cau: 
fé par l'agitation de fes ra- 
quettes & le mouvement des 
branches au-travers defquel« 
les il étoit obligé de mar- 
cher , m’obligea de tourner 
la tête, pour reconnoître de 
quel endroit ilpouvoit prove. 
nir. Vous pouvez juger de la 
joie que j'eus, en voïant ce 
Gafpeñen charitable qui ve. 
noit à moi, pour nous enfei: 
ner nètre chemin, par cel- 
e que vous recevriez vous. 
même en femblable rencon- 
tre : la mienne fut fi fenfible.. 
que je redoublai le pas, tout 


de le Gafhefie. 2129 


fatigué que j'étois pour en 


avertir Ceux qui me prece. 
doient, 


Comme la nuit s'appra- 


choit, & que d’ailleurs nous 
étions fans force & fans vi- 


gueur , il nous obligea de ca- 
banner , & voulut luy feul 
prendre la peine de couper 
le bois neceffaire pour nous 
chaufer , & mettre la cabas. 
ne en état de nous y repofer. 
Il me fit prefent d'une per. 
drix qu'il avoit tué à la chaffe, 
la Providence luy en donna 
deux autres auffi-t6t, pour 
récompenfer la charité qu'il 
nous faifoit : elles étoient ju- 
chées fur les branches d’un fa. 


pin, comme le font ordinai- 


rement les perdrix de Cana- 
da ;illes tua toutes deux d’un 
coup de fuzil, & on les mit 
toutes trois dans la chaudiere, 


230. Nouvelle Relation 
pour fouper à cinq perfonnes, 
autant fariguez du voiage & 
de la faim, que nous étions 
our lors. 
Quoique les Sauvages foient 
charitables au. delà de ce 
qu'on s’imagine en Europe, 
ils fe font cependant affez 
fouvent prier, quand on a be- 
{oin de leur fecours , mais fin- 
gulierement quand ils fe per- 
Daient qu'on ne peut fe paf- 
fer de leur fervice. Le nôtre 
étoit de ce caractere : con. 
noiffant parfaitement bien de 
-quelle utilité il nous étoit dans 
la conjonéture fâcheufe où 
nous nous trouvions, il s’offroit 
_de tems en tems à nous fervir 
de guide ; mais à condition, 
difoit-il, que nous luy donne. 
rions deux. douzaines de cou- 
vertures, une barique de fa- 
_rine, & trois-de bied-d’Inde; 


de la Gafhefie. 231 
une douzaine de capots, dix. 
fuzils, avec de la poudre & 
du plomb & une infinité d'au- 
tres chofes qu'il vouloit avoir 
pour nous remettre dans le 
bon chemin , & nous condui- 
re dans fa cabanne, C'étoit 
beaucoup , je l'avouë ; mais 
enfin, c'étoit trop peu deman- 
der à des gens qui auroient 
volontiers donné toute chole 
au monde , pour fe retirer 
d'un aufli méchant pas que 
celuy où nous nous trouvions 
- malheureufement engagez, & 
duquel nous euflions eu beau- 
coup de peine à fortir, fans 
le fecours:de ce Sauvage. 

La nuit fe pafla un peu 
plus tranquillement que les 
precedenres : il: falut cepen- 
dant partir le lendemain ma- 
tin, {ans prendre aucune nour- 
riture ; & comme nôtre pe- 


a 


32 Nouvelle Relation 
: titetroupe attendoit que j'euf- 
{fe achevé mon Office, le Sau- 
vage qui me fervoit de guide 
étant impatient de ce que je 
demeurois fi long tems à ge- 
noux dans: un endroit feparé 
du bruit de la cabanne, s'ap- 
: procha de moi; & croïant que 
j'avois eu quelque revelation, 
: ou reçû le don de prophe- 
- tie, me pria fort ferieufement 
: de luy prédire ce qui nous 
‘ devoit arriver durant la jour- 
* née: Tu parles à Dieu , me 
: dit-il, tu enfeignes le che- 
min du Soleil, tu.es Patriar- 
: che, tu as de l'efprit; & il 
faut croire que celuy qui a 
tout fait, aura exaucé ta priere: 
Dis-moi donc, finous tuërons 
aujourd'hui beaucoup d'ori- 
gnaux & de caftors, pour te 
regaler , aprés tant de fati- 
gues & de miferes que tu 
| as 


jui a 
rlere: 
srons 
l’ori. 
ur te 
fati- 
e tu 
as 


de la Gafhefie: 33% 
as fouffertes nes à pre- 
fent. Que 

Je fus affez furpris de ce 
difcours : & luy aïant répondu 
que le Seigneur ne m’avoit pas 
fait cette grace , dont je me 
reputois tout. d- fait indigne, 
je luy. fis connoître que Dieu 


étant le Pere commun de-tous 
les hommes , qui ne refufé 


pas même la nourriture aux 


corbeaux, ni aux plus petits 


animaux de la terre, il faloit 
aufi efperer que fa Providen: 
ce nous , donneroit dequoi 
nous fubftanter , puifqu’il n’a- 
bandonnoit jamais ‘fes fervi- 
teurs dans leurs befoins ; & 
que s’il les faifoit fouffrir pour 
un tems dans ce monde, c’é- 
toit pour les récompenfer é- 
cernellement dans le Ciel, 
Ejougouloumoüet , c’étoit 
le nom de ce mi : , quË 


à 


ne 


D 


> 


334 Nouvelle Relation 

n'étoit pes encore baptifé, 
quoiqu'il fût âgé de cinquan- 
te à foixante ans, ne pouvoit 
comprendre ces veritez Chre. 
tiennes. Preoccupé unique- 
ment de la penfée qu'il avoit, 
que Dieu parloit familiere. 
ment aux Patriarches, me té- 
moigna fon chagrin, particu- 
lierement aprés que je luyeüûs 
dit que je ne connoiflois au- 
cun endroit où nous pour. 
rions trouver des eaftors, des 
ours , ou des orignaux ; & 
qu'enfin il falloir s’en remet. 
tre.entierement aux foins de la 
divine Providence. Je fuis donc, 
repartit Ejougouloumoïet , 
‘quelque chofe de plus que les 
Patriarches ; puifque Dieu m'a 
-parlé durant mon fommeil, & 
qu'il m'a revelé qu'infaillible. 
1mebt, avant qu'il foit midi, 
:BO7S tuërons des orignaux & 


es « 
pour 
marc! 
& tu 
oût 
falut 
l'efpe 


_man$ 


nous 
te qu 
our 
ge 
tion 
de re 
Cepi 
rent 
mê 
avoi 
dore 
rOIt 
fono 
va 
fup 
P 


ea Capote. . 


des caftors en abondance, 


pour nous regaler : Allons, 
marchons à la bonne heure, 
& tu verras que les Sauvages 
oùt plus d'eloris ue toi, Il 
falut le fuivre , plûtôt dans 
l'efperance de trouver dequoi. 


manger dans fa cabanne , où. 


nous allions ,-que dans ka rou.…. 
te qu’il nous obligeoit de faire 
pour trouver fes orignaux & 
fes caftors , qu’une imagina- 
tion famelique luy perfuadoit. 
de rencontrer à tout moment. 
Cependanr, fes efperances fu- 
rent vaines & inutiles : il fut 
même obligé d'avotr qu'il 
avoit été trop credule ; & que 
dorefnavant, jamais il ne croi. 
roit plus aux rêves, ni aux 
fonges, aufquels tous les Sau- 
vages font atrachez jufqu'à la, 
fuperftition. ge 
.Pour confondre fon extra 
VNy. 


56 Nouvelle Relation 
vagante credulité, & le con: 
vainère du foin que Dicu 
rend . de fes ferviteurs , la: 
Providence permit que Jorf- 
que nous y penfions le moins, 
nous trouvâmes deux gros 
porcs-épis, fur les quatre heu- 
rés du foir. Ces animaux, qui 
_ reflemblent affez bien aux 
heriflons que l'on voit en 
France, étoient cabannez dans. 
le creux d'un arbre dent ils 
avoient mangé l'écorce , qui: 
leur fervoit de nourriture, Ils 
ent pour l'ordinaire, chacun 
leur cabanne particuliere ; & 
nôtre Ejougouloumoüet fur 
furpris aufli-bien que nous, 
de les voir cabannez tous les 
deux enfemble. On en prit 
un d’abord, qu’on chargea 
deffus mes épaules, pour por. 
ter à la Sauvageffe, qui avoit 
déja allumé le feu , afin de 


de la Gafhefie: : 237 
le faire cuire EL sn 
re, Nous en fimes un fort 
bon repas : le boüillon nous. 
fembla aufli fucculant qu’un 
bon confommé ;. & nous ex- 
perimentâmes de bonne:foi ,. 
que le proverbe eft bien veri- 
table, & qu'il n’y a point de 
meilleure fauce que le bon ap. 
petit. Nous portâmes l’autre 
porc-épi à la cabanne de n6- 
tre Sauvage, où nous trouvâ 
mes huit perfonnes, qui fai- 
foient affez voir dans leurs vi. 
fages extenuez & tout déchar- 
nez , le peu de nourriture 
qu'ils avoient pris, & la faim: 
as ces pauvres malheureux 
ouffroient dépuis um mois. 
qu'ils étoient cabannez fur le: 
bord d’une riviere, où ils pè- 
choient des truites en tres. 
petite quantité :: ils. n'en: 2. 
voient plus que cinq poum 


329 Nouvelle Relation 
toutes provifions, lorfque nous 
arrivâmes chez eux ; on les 
mit dans la chaudiere avec nô. 
tre porc. épi, que nous man- 
gcâmes enfemble. 

fus affez furpris de voir 
dans la place d'honneur, & 
dans l'endroit le plus confide. 
rable de la cabanne, une belle 
Croix , enjolivée avec de la 
raflade , entre deux femmes 
que nôtre Ejougouloumotiet 
entretenoit ; l’une comme fa 
femme legitime ; & l'autre 
comme fa concubine, qui étoit, 
difoit-il, venuë miraculeufe- 
ment du Ciel à fon fecours, 
dans le rems qu'il étoit aban- 
donné de tous les Sauvages, 
& cruellement affligé de ma- 
ladie au milieu des bois, luy, 
fa femme& fes enfans, fans au- 
_ Cune efperance de fecours hu. 
main. ti£ 


\ 


de la Gafpefie. 339 

}e pris as she 0 cet- 
te Croix entre mes mains, en 
prefence de tourtc la compa- 
prie y & trouvant dans un fi 

eau fujet de pieté, l’occa- 
fion favorable de catechifer 
ces Sauvages, je fs connot- 
tre à nôtre Ejougouloumoter, 
qu'elle étoit le caractere du 
Chrétien, & le facré figne de 
nôtre falut ; qu'elle condam- 
noit par fx pureté, la bigamie 
crimincile dans laquelle il a- 
voit vêcu jufqu'alors; & qu'en. 
fin il faloic de deux chofes 
l’une, ou quitter fa concubine, 
ou renoncer tout de bon à fa 
Croix. 

S'il eft ainfi , répondit cet 
Infidele , j'aimerois mille fois 
mieux abandonner, non - feu. 
lement la femme qui vient du - 
Ciel, mais encore ma femme 
Jegitime, & mesenfans mêmes, 


240 Nouvelle Relation 
plâtôt que de quitter la Croix 
que j'ai reçûë de mes ancè. 
tres en titre d'heritage & par 
droit d'aînefle,; & je la veux 
conferver toûjours precieufe- 
ment , comme la marque 
d'honneur qui diftingue les 
Sauvages de Mizamichis, de 
routes les autres Nations de 
la Nouvelle France. Il me 
promit donc qu'il quitteroit 
cette concubine ; attendu mê- 
me que cette femme, peut- 
être interieurement touchée 
des inftruétions que je venois 
de faire à ceux de la cabanne, 
prit relolution de retourner 
chez fes parens, & de fe faire 
inftruire pour recevoir le faint 
Baptême. C'étoit auffi, fans 
doute, tout ce que je pouvois 
efperer pour lors de ces pau- 
vres Barbares. 
Nous les quittämes dans 
cette 


de la Gafpefe. 24t 
cette bonne refolution ; & pre. 
nant de nouvelles forces de 
nôtre foiblefle, par l'efperan- 
ce que nous avions d'arriver 
ce {oir.là chez  Monfieur de 
Fronfac , nous continuâmes 
nôtre route. À peine avions 
nous fait une demi.lieuë, que 
je fus obligé de me jetter fur 
a neige, par une debilité de 
cœur & un ébloüiffement qui 
sne prit, & dont je ne püsre- 
venir, que par le fecours d’une 
prife de confeétion d'hyacinte, 
que l’on démèêla avec un peu 


d’eau de neige, pour me la 


faire avaler plus facilement : 
remede dont je fus obligé de 
me fervir le refte du voiage, 
& qui me donna la force de 
fuivre , quoiqu'avec de gran. 
des difficultez , nôtre pevite 
troupe qui me traçoit le che. 
min, oh 
X 


242  Nauvelle Relaïion 

Le Sieur Henaut, dont je 
pe pouvois aflez admirer la 
force & la vigueur, m’encou. 
rageoit du mieux qu'il luy é- 
toit poflible ; m'aflürant , à 
chaque pointe de terre ou de 
xochers que nous rencon- 
trions, qu'il appercevoit l’Ha- 
bitation & le Fort de Mon. 
fieur de Fronfac, & qu'il ne 
xeftoit plus qu'un peu de che- 
_ min à faire, pour nous déli. 
vrer entierement de nos pei- 
pes, & nous confoler de nos 
fatigues : mais enfin, fi la 
roïance que je donnois à fes 
paroles , m'obligeoient quel- 
 quefois de rédoubler le pas, 
dans l’efperance dont je me 
flatois d'arriver bientôt, ma 
laffitude s’augmentoic auf 
d'autant pius, qu’'aäiant dou- 
blé plufieurs pointes, je ne 
voiois point l'Habitation , ni 


de la Gafoche. 214% 
le Fort de Le ; en for. 


re que je ne voulus plus 
ajoûter foi à tout ce qu’il 
me dit dans la fuite, lors mê. 
me qu'il me montra la verira- 
ble pointe que nous cherchions 
depuis le matin. La faim que 
je fouffrois m'empêchoit d'é: 
couter toutes ces raifons ; & 
la lafitude où j'étois reduit 
ne me laifloit plus de force, 
qu'autant qu’il m'en falut pour 
me traîner à l’abri du vent, 
dans un endroit affez agrea- 
ble, où je me couchai fur la 
neige, conjurant de tout mom 
cœur le Sieur Henaut de me 
laifler tout feul, & d'aller a. 
vec fa compagnie chez mon 
fieur de Fronfac : Car enfin, 
luy difois-je, ou nous en foma. 
mes proche , ou éloignez : f 
nous ayons auf peu de che: 


X il 


244 Nouvelle Relation 

min à faire, comme vous Île 
dites, allez à la bonne heure, 
& rendez-vous inceflamment 
au Fort; vous m'envoirez quel- 
ques-uns de nos François, 
pour m'apporter des vivres, 
& pour me conduire chez 
Monfieur Denys de Fronfac : 
mais fi nous en fommes enco. 
re aufli éloignez, comme je 
me le perfuade, je vous décla- 
re que je ne puis marcher da. 
vantage. Tout ce que je pûs 
luy dire ; ne fut cependant pas 
capable dé le perfuader d’al- 
ler chercher le repos dont luy- 
Même avoit tres-grand be. 
foin ; jamais il ne voulut m'a. 
bandonner d’un feul moment : 
ilm'encouragea du mieux qu'il 
luy ‘fut’ poffible, & ordonna 
aux Sauvages de couper du 
bois pour nous chaufer ; ai- 


de la Gafpefié.. 243 
mant mieux , me . dHoit-ib, 
refter dans: la cabanne. où 
nous étions , que d'arriver un 
quart - d'heure avant moi au 
logis. Ce peu de repos me 
donna des forces nouvelles: 
& déferant entierement , par 
un principe de reconnoïffance, 
à l'amitié & à la generofité de 
ce fidele ami, je pris la refo. 
lution de continuer nôtre che. 
min : en forte qu'aprés avoir 
marché Fefpace d'une petite 
demi-lieuë , nous arrivimes: 
par un tems de neige qui tome 
boit en abondance , au Fort 


& à l’Habitation de Monfieur 


de Fronfac , lequel fit tout 
ce qu'il put pour nous remet- 


tre & nous confoler de nos 


fatigues. . Nous y fûmes bien- 
tôt vifitez par nos Sauvages 
Porte. Croix, qui demeurent 
ordinairement à Mizamichi- 


X ii 


246 Neuvelle Relation 
che, qui eft une belle rivie: 
re , abondante en toute for. 
te de chaffe & de poiflon: 
ælle:eft éloignée de quarante 
heuës de l’Ille Percée; les tez- 
ses y fonc affez fertiles, Nous 
Favons appellée depuis, la Ri- 
viere de Sainte. Croix, en me. 
-moire & à l'honneur de ce fa. 
-cré figne de nôtre redemp. 
tion , quieften veneration fin. 
guliere parmi ces Peuples in. 
fideles. L'accident funefte qui 
nous mit dans la derniere de 
toutes les confternations, trois 
ou quatre jours aprés nôtre 
arrivée, nous fit aflez connoî. 
tre que nous étions dans un 
païs où la Croix, qui avoit 
autrefois comblé de benedic- 
tion les Sauvages , felon la 
tradition de leurs. ancêtres, 
nous fit goûter une bonne par- 
tie de fon amertume. 


de la Gafpeñie, 247 
Nôtre Ld/as > femme 
de Koucaedaoïüi , avec lequel 


mous étions partis de Nipifi- 


quit, s'étoit cabannée à l'ab- 
fence de fon mari, tout pro. 
che le Fort de Monfieur de 
Fronfac , avec une Sauvageffe 
de fa connoiflance, qui avoit 
unenfant à la mammelle, Au 
défaut d'écorce de bouleau, 
elles couvrirent leur cabanne 
avec des branches de fapin,, 
& trouverent à propos d'y 
mettre de la paille, pour s’y 
répofer durant la nuit. Le 
froid étoit extréme : un vent 
de Nord-oüeft qui fouffloit 
de toute fa force, en augmen. 
toit la rigueur ; en forte que 
cès femmes fe virent obligées 
de faire plus grand feu qu'à 
l'ordinaire , & s'endormirenc 
paifiblement , fans aucun pré. 
fentiment du malheur qui leur 
X üij 


248$ Nouvelle Relation 

devoit arriver : mais , à pei. 
ne ces deux Sauvagefles in. 
fortunées eurent - elles fer. 
mé les yeux, que le feu prit 
à la paille; & pouflant fon ac- 
tivité jufques aux branches de 
fapin , il confomma & reduifit 
en cendres toute la cabanne. 
On laifle à penfer, quelle fut 
l'extrémité où furent reduites 
ces. pauvres femmes , lorf. 
qu'elles fe virent toutes invef- 
ties & environnées de flâimes : 
elles firent d’abord des cris fi 
perçans , qu'ils parvinrent à 
nos oreilles , prefque auffi-tôt 
qu’ils. furent fortis de leur 
bouche. On peut même dire 
qu’elles ne feroient jamais {or- 
ties de ce terrible embrafe- 
ment, fi l’une de ces deux 
Sauvagefles, aïant toûjours une 
prefence d’efprit admirable 
dans un danger fi preflant, 


de la Gafpeñe: 249 
n'eût fait une ouverture à la 


cabanne , par laquelle elle fe 
jetta toute nuë avec fon en- 
fant , au milieu de la neige, Sa 
compagne ne fut pas fi pru- 
dente , ni fi heureufe : elle 
perdit prefque aufh-rôt le ju- 
gement, que l’efperance de fe 
fauver ; & ne fe mettant plus 
en peine de la vie, que pour 
la conferver à fon cher en- 
. fant, qu'elle tenoit entre fes 
bras, jamais elle ne le voulut 
abandonner, jufqu’à ce qu'un 
gros tourbillon de feu & de 
flâme .luy aïant offufqué la 
vie, elle fut contrainte de le 
laiffer tomber au milieu du 
feu ; & ce fut un grand bon. 
heur pour elle, de fe trouver, 
quoique par hazard, à l’en- 
droit par lequel fa compagne 
s’étoit fauvée avec fon petit 
enfant, Une lumiere confufe 


250 Nouvelle Relation 

qui parut d'abord à nos yeux, 
jointe aux pleurs & aux fan. 
glots de ces pauvres malheu- 
reufés, nous firent dans un 
même moment appréhender 
& concevoir le funefte acci- 
dent qui étoit arrivé: il étoit 
trop digne de compañfon, 
pour fe contenter d'en être 
eulement les fimples fpecta- 
teurs, comme le fut autrefois 
Neron de l'embrafement de 
k Vilk de Rome ; ou comme 
Alexandre, de Perfepolis, re- 
duite en cendres. par ke con- 
feil de fes concubines : nous 
courûmes tous inceflament, 
pour y apporter le fecours 
dont nous étions capables. 

_ Jamais la pieté d’Enée, qui 
retira Anchife fors de l’em- 
brafement de Troye, ni celle 
de ces trois enfans genereux, 
qui fauverent leur pere des: 


de la Gafpefie. 2ft 
incendies du Veiuwe, ne fut 
mieux reprefentée que par ces 
pauvres meres, qui avoient tà- 
ché] de fauver leurs enfans de 
ces flimes dévorantes : l’une 
étoit couchée dans la neige, 
avec fon petit : l’autre étoit 
encore à l'ouverture de la ca- 
banne , fans pouvoir en fortir, 
& la douleur qu'elle fouffroit 
étoit d'autant plus fenfible, 
que les flammeches & les 
charbons tomboient conti. 
nuellement deffus fa chair. 
L'on fçait que le fapin elt un 
bois plein de gomme, que 
quelques-uns appellent rere- 
bentine,.& comme par la vio- 
lence du feu cette gomme 
tomboit toute brûlante deflus 
le corps de cette Sauvagefle, 
il eft à croire qu’elle eût expiré 
avec fon fils dans cet horrible 
tourment, fi Monfieur Henaut 


Ze 
oO: 
PE 
25 
<o 
+ 
Li 
CT 
un 
= 


252  Nouvellé Relation 
ne l’eût, à force de bras, re. 
tirée-de cet embrafement fu. 
nefte. à RAS EE AT 
J'entrai dans la cabanne, qui 
étoit encore toute en feu, 
pour tâcher de fauver fon en. 
fant : mais.il: étoit trop tard; 
& cé petit innocent étoit é. 
_ touffé dans les flâmes, à demi 
rôti, Il expira en effet un mo. 
ment aprés. entre mes bras; 
ne me laiffant point d'autre 
confolation , parmi tant de 
fujets de douleur, que celle 


de l'avoir baptifé avant mon ho 
départ de Nipifiquit, Cefut mi 
pour lors, que mé profker- 4 
nant à genoux avec ce pre- gr 
cieux dépôt, j'adorai, avec les af 
fentimens d’une profonde foû- xi 
miflion, la conduite amoureu- à 
de la Providence. dans le 
le. falut de fes prédefti. D: 
t 


nez ; puifqu'il m'eût étéablo. 


‘de le Gafpefe: 253 
Jament pole de baprifés 
cet enfant, qui fut la premie- 
re victime que le Ciel reçut 
de la"Miffion que je fis à nos 
Porte Croix, J'enfevelis moi- 
même le corps de ce petit An- 
ge: & on luÿ rendit folemnel- 
lement dans nôtre Chapelle, 


_ les honneurs ordinaires ; pour 
faire voir'aux ‘Sauvages le 


refpet & la veneration que 
la fainte Eglife‘conferve reli- 
auimugs , pour tous les en- 
ans ‘qui meurent dans lin- 
hocence aprés leur Baptê: 
meer 1: Sn HR Ste 
On ne peut exprimer les re: 
grets fenfibles de‘cetre mere 
afligée , lor{qu’elle fit refle. 
xion fur la perte & le genre 
de mort'd’un fils unique qu'el. 


_Jeaimoictendrement. Acca- 


blée ‘de douleur & ‘d'amer: 
tume par la mort de ce cher 


ist  Nosuele Relian 
enfant, elle bouchoit les oreil. 


les à tout ce qu'on pouvoit 
Juy donner de confolation dans 


fes difgraces : elle n'avoïit un 
cœur que pour foupirer, une 
langue que pour fe plaindre, 
des yeux que pour verfer des 
armes, des pieds 8x des mains 
que pour feémiüer lescharbons, 


_ & foüfller dans les cendres , | 


afin d'y trouver celuy qui fai- 
foit le plus grand fujec de fa 
_ douleur ; en um mot, faifie d’un 
cruel defefpoir, elle fe fût é. 
touffée elle-même en nôtre 
prefence, fi on ne l'eût em. 
pêché d'éxecuter fon perni. 
cieux deflein, 
Les premiers mouveémens 
font pardonnables, parce qu'ils 
nous ôtent & nous privent du 
_ libre ufage de la raïfon : auffi 
faut-il'avotier que nôtre Sau- 
vagefle paroidoit en: quelque 


| #8 
maniere excufable, puifque 
toutes fes aétions étoient plû- 


de la Gafpehe. 


tôt d'une femme outrée & 
tranfportée par la violen- 
ce de [a douleur, que d'une 
perfonne raifonnable ; & on 
peut dire qu'elle ne. revint de 
fes emportemens, qu'à même 
tems qu'elle fur en état de 
reflechir que fon malheur étoit 
{ans rermaede. | 

. Le Sieur Henaut prit: foi 
de la penfer, avec fa charité 
ordinaire ; & il eûs entiere. 
ment gueri toutes fes plaies, 


fi les.onguents ne luy euflent 


manqué. Au défaut de nos 
remedes, les Sauvages-en you. 
Jurent appliquer des leurs, 
qui ne fervirent qu'à redui« 
Le çerte, pauvre. .fenune -à 
l'extrémité ; fois .que:.ces.re- 
suedes, fauvages. fuffent. in: 
compatibles avec nos on: 


L 4 


256  Nvosuelle Relation 
pee 4 foit parce qu'ils tar: 
erent un. peu trop long: 
terms à y appliquer le premier 
appareil : fi bic ue 10 
vingt-deux jours de fouffran. 
ce, la gangrene fe mit dans 
fes plaies , qui rendoient une 
gamer fi horrible , que per. 
nnen’en pouvoit plusappro- 
cher du tout,  - : 
Monfieur de Fronfac fit tous 
fes efforts. pour m'empêcher 
de la voir davantage ; mais 
enfin , comme il étoit plus 


jufte de déférer aux regles 


de la: charité, ‘qu'à. des rai. 
fons humaines, de: bien-fean- 
ce &e “de civilité ; je voulus 


luy continuer mes {ervices, ne 


pouvant. jamais me réfoudre 


de l'abandonnier jufqües à la 


mort, Etle avoit été baprifée 
&nommée Marie; par l'un de 
nos Miflionnaires : je l’âvois 
. difpoiée 


de. le. Ga efie. L. 4 
difpofée pour PÉnbeter A 
force que s'étant toûjours ac. 
quitée des devoirs d’une bon. 
ne Chrêtienne , particulieres 
ment fur la fin de fa mala 
die , elle fit une confefion 
generale de fes pechez , le 
matin du jour des Cendres, 
& mourut le foir , me laiffanc 
de grandes efperances de fon 
faluc.. 


_ Ee corps refta toûte ls nuie 
dans la cabanne; & Monfieur 
de Fronfac ne me voulut jai 


mais permettre. de la veilier;, 
comme je le fouhaitois, Deux. 
François & deux Sauvages fus 
rent deftinez pour refter au: 
prés de la défunte durant la. 
nuit; Ejougouléumotiet en é: 
toit. du nombre, lequel fe per-- 
fuadant que le cierge beni: 
J toit compofé. de la graida 

d'orignac.. il Je. a “à tout: : 


258 Novell Relation 
entier: Nous nous en fuffions 
volontiers divertis, mais il fa- 
 lut ceder à la douleur & à la 
triftefle , qui nous-affligeoiene 
autant qu'on fe: peut imagi- 
ner. | 
Quelque effort qu'on fit 
pour tranfporter le corps au 
€imeriere ordinaire ,. on fut 
14 er er obligé de faire la 
foffe dans la cabanne même, 
à caufe qu'il étoit impofhible 
d'en approcher , pour l’infec- 
tion & là puanteur étrange 
” qui en fortoient ; jufques - là 

même, que le Sieur Flenaut 
voulant s’effuier la face avec 
fon mouchoir ,. fut extrème- 
ment furpris de Je voir trem. 


pé d'une fueur toute bleuë& 


vide , qui marquoit aflez le 
danger évident d'y gagner 
quelque maladie contagieufe, 
Elle fut enterrée. dans {a ca 


fions 
il fa- 
e à la 
oient 
nagi- 


n fic 
ps au 
nn fut 
dre la: 
ême,, 
fible 
nfec. 
range 
es- là 
enaut 
avec 
"'Ême- 
rem. 


euë 


Fez le 
agner 
ieufe, 


{a can 


banne , aprés que j'eus beni 
fon combeau , & nous dîimes 
enfuite la fainte Meffe pour 
le repos de fon ame, dans n6- 
tre Chapelle, où tous les Fran- 
çois & les Sauvages affñfte- 
rent , avec beaucoup de devo: 

tion, © cp 
Son mark cependant, qui: 
ne fçavoit rien de ce qui s’é- 
toit paflé durant fon abfence,, 
arriva de la chaffe deux heu- 
res aprés que nous eûmes en- 
terré cette Sauvagefle : il pleu: 
ra amerement la mort de fa 
femme; & comme il aimoit 
tendrement fon enfant, il étoit 
à peu prés comme un autre 
David , qui demar ‘vit à tout 
moment , où étoit fon cher 
Abfalon, H vifira fouvent leur 
tombeau ; fur lefquels étant 
un jour d'genoux , les mains 
& les yeux élevez : le 
Y if: 


260  Nouvele Relation 
Ciel, & le cœur tout tranfc. 
percé de douleur ,.on.luy en. 
tendit. prononcer ces paroles. 
en.forme de_priere ::O grand. 
Dieu, qui gouvernes le Soleil. 
& la Lune, qui as: créé les. 
orignaux , les loutrés. & les 
caftors; appaife- toi, ne. fois, 
plus fâché contre moi, & con. 
tente-toi. des malheurs qui. 
m'accablent:: j'avois une fem- 
me, tu.me. l'as Ôtée ;.j’avois un. 
enfant que jaimois comme. 
moi-même, &.je n'en.ai plus, 
parce que tu l'as voulu :, n’en. 
voila. t'il pas aflez : Fais-moi 
donc deformais autant de 
bien, que je reffens de mal. 
à prefent: ou fi tu. n'es pas 

encore. fatisfair de ce que je 
” fouffre dans mon cœur ,. fais. 
moi mourir au. plûtôt, car 
aufli.bien il m'eft.impofble de. 


y en. 
roles. 
rand. 

Soleil. 
les. 

x les. 
fois, 


.Con- 
ui, 
si 
Dis un. 
mme. 
plus, 
n’en. 
s-Mmok 
. de 
mal. 
s- pas 
ue je 
fais. 
y Car 
le de: 


dè la Gafpefe:.  26t 
Mais enfin , comme le tems: : 
eft un: fçavane Medecin, qui 
apporte des remedes efficaces 
aux douleurs.les plus fenfibles, 
& que d’ailleurs ces Peuples 
ne font pas grand état d'un 
homme qui. pleure, & qu 
ne fe confole pas dans les 
accidens mêmes: les plus fà. 
cheux de la vie humaine, nô, 
tre Sauvage voulut donner des 
marques autentiques de la for: 
ce qu’il avoit deflus fon efprit; 
& convia les Porte: Croix.au 
feftin des morts , qu'illeur fit 
felon la coûtume ordinaire du 
Raïs, H le commença par une 
harangue ; qui expofoit fuc: 
cintement le: fujet. pour les 
quel -il les. avoit conviez: il 
ajoûta enfuite une efpece d'o: 
raifon funebre , oùil rapper: 
ta les belles qualitez: de: fa. 
femme , & tout ce que fes. 


261 Nonvelle Relation: 
- ancêtres avoient fait de plus 
confiderable pour les interèts 
de la Nation : & il finit enfin 
fon difcours, en faifant des élo. 
ges de fon fils ;.proteftant qu'il 
eûc été un jour un bon chaf. 
feur,:un grand guerrier , & le 
digne heritier de la valeur & 
de la generofité de fon pere, 
Un profond filence qui fuivie 
immediatement, l'arrêta tout 
court , aïant les yeux fichez 
contre terre, comme s’il: eñe 
, été plongé dans la derniere 
de toutes les mélancelies, pour 
mieux exprimer l’amertume 
qu'il: avoit dans le cœur, à 
caufe_ de la mort de fa femme 
& de fon-enfant : puis tout 
d'un coup, portant la main à 
fes yeux, pour en efluïer quel. 
2 larmes qu'il avoit verfées 
vant cette aflemblée , il fit 
un. cri de joie, & diten iême- 


de 4 Ga/pefie: 26% 
ms : Que “é ee donné 
des larmes , qu'il n'avoit pi: 
refufer aux défunts qu'il ai- 
moit fi tendrement ,.il vouloie 
cependant en arrêter le cours, 
pour correfpondre à l'eftime 
que tous les Sauvages avoient: 
conçûë de la grandeur de fon 
courage. Il ajoûta, Que nous 
étions tous mortels : que la: 
trop grande trifteffe & la dou. 
leur faifoient perdre l'efprit 
aux Sauvages :: & qu'enfin il 
faloit fe confoler de tous les 
accidens fâcheux qui nous ar- 
rivent dans la vie;. parce que: 
celuy qui: a tout fait, & qui 
gouverne toutes cholfes , le- 
permettoit ainfi. 

Tousles conviez répondirent: 
à cette harangue ,.par trois ow 

‘quatre huées, qu'ils poule. 

rent du fond de leur efto- 
mac, en difant à l'ordinaire, 


264 Nowncelle Relation 
bé,b£, hé, c'eft ainfi qu'ils 
approuvent ordinairement les 
railons de celuy qui: ha. 
rangue. Nôtre Koucdedaoüi 
n'eut pas plûtét reçû ces ap- 
piacifiamens publics , qu'il 

mif à danfer de fon mieux, 
& chanter quelque chanfon 
de guerre , de chafle ,. pour 
témoigner à. l'affemblée qu'il 
avoit banni de fon cœur tout 
ce qu'il y avoit eu jufqu'a- 
lors de chagrin, de douleur, 
ê& de trifteffe : il bût enfuiteun. 
bon coup d’eau. de vie, & don. 
na le refte du flâcon aux plus: 
anciens , pour être diftribué. 
aux conviez , avec la fagamite 
du feftin, 

C’eft une coûtumegenera- 
lement obfervée par nos Gaf- 
pefiens. de ne fe reférver rien. 
du tout de ce qui-a été.à l’u- 
fage des. malades ,. lorfqu'ils 

de viennent. 


at les 


* ha. 
. Oiii 
s ap- 
qu'il 
ieux, 
anfon. 
pour 
qu'il 
tout 
qu'a. 
leur, 
te un: 
don. 
plus 
ribué. 
mire. 


era. 
Gaf. 
"rien. 
 l’u- 
qu'ils: 
nent. 


“dede Gafhehes: =: 26 

viennent à me on 
is, d'éloigner : autant: qu'ils 
peuvent de devant leurs yeux, 
tous les objets qui pourraient 
renouveller Jeurs peines ; par 
le fouvenir & la memoire de 
leurs parens & de leurs amisÿ 
ils brûlent toutes les -hardes 
qui leur ont fervi pris leur 
vie: ou:bien ils Les-enterrent 
aveceux;afin, difent-ils queiles 
efprits de ces chofes leurs fafi 
fent compagnie dans lautre 
monde: ou ils en font prefent 
aux étrangers ;. pouf :recon. 
noiffance des fervices :qu’ils 
auront rendus :aux défunts; 
Kouededaoüi donna tou ce 
que: fa femme pofledoit, aux 
Sauvages qui avoient afifié 
fa femme pendant fa maladiei 
Il refta encore quelques jours 
avec nous. mais enfin ,:{oit 
qu'ilife laffâv.de du irbu 


66 Novel Relation 
les Frânçis , foit qu'il ne vou. 
Mic: plus derneurer davantage 
dans un lieu qui luyavoic été 
fifunefte, il pric la refolution 
 de‘nous quitter, & d'abandon. 
wèr la riviere de Sainte-Croix, 


qù je demeurois jufques au 


Printems, ess y faire la Mi. 
fion , && difpofer les Porte. 
Croix à recevoir les principes 


&'les élemens du Chriftianif. 


Me, 1 | 
‘I ne me fut pas beaucoup 
difficile de trouver le fujet de 
la: premiere harangue que je 
devois faire à ces pauvres In- 
fideles ; il fut à peu prés le 
même que celuy de Saint Paul, 
quand if prêcha pour la pre. 
iere fois dans Athenes, la 
Foi de }zsus-CHRisT aux 
Arcopagites. | 
<'Ce grand Apôtre aïant con: 
Hdeeé” cette : famenfe infcrip- 


2cipes 
ianif. 


coup 
jet de 
que je 
es In- 
rés le 
Paul, 
à pre- 
2, là 
T aux 


t con- 


Grip. 


tion, que les Athcniénsavoient' 
fax graver en lettres d'or: fur 
le frontifpice du Temple qu'ils’ 
avoient confacré au Dieu In. 
connu, Zgnote Dee; prit de Ià 
occafion de leur faire connot- 
tre, que ce Dieu Inconnu au 
quel ils rendoient leurs kom- 
mages & leurs adorations , é- 
toit celuy-là-mèême qui avoit 
fait le: Ciel & la Terre; qui 
s'étoit fait homme dans le 
fein d’une Vierge; qui par un 
excez d'amour avoit bien vou. 
lu expirer fur la Croix, pour 
le falut de toutie genre hu 
main: que la nature avoit don. 
né des marques de fon reflen- 
timent, durant les mortelles 
agonies de fon Calvaire; & 
que le Soleil même en- avoit 
fouffert de douleur, un éclipfe 
fl extraordinaire, que l'un des 
premiers de l'Arcopage , ess 
Z i Ç 


dé la GaPefe:…. tp 


\ 


263: Noutelle Relation 
le:voïanc s'ecria , Qu'il faloit: 
_ou:que le Dieu de ia Nature. 
fouffrit, on que la machine. 
du : Monde allt fe : diffou.: 
Bab rie: oi miénet J 
-L'nfage de la: Croix, & 
l'honneur que nos: Gafpefiens: 
Infideles réndoient à ce facré 
figne-de nôtre falut, me-don.. 
mérent le même fujer .de:leur: 
expliquer lés facrez Mifberes,. 
qu'ils-igmoroient dans, les te 
nebres de leurs erreurs & de 
leuraveuglement, Je leur fis: 
dore concevoir :.que: :cette 
Croix; qu'ils avoient reçue. 
en: partage.par une faveur fin: 
guhere :du Ciel:;-les devait: 
porter au culre &.4 l’adora.. 
tion dé:celuy qui l'avait eme 
braflée: pour: nôtre. amours 
qu'ils avoient même des obli- 
gations, plus étroites..que. les. 
* autres Nations de la Nonvelle 


ii 
& 


ee 


faloit: 
ature. 
chine. 
fou. : 


6 80 
*1CDS' 
facré 


don. 


“v dela Gipefe. - ‘216 
France; de M" À la Foi de 


JEesus-CHrisr;& que pour 
ce fujec rl faloit quittér leurs 


erreurs, & recevoir le:Bäptè:. 
me, fans lequel‘ ilsine pou. 
voient pas être fauvéz : Ils pa. 
rurent tres: contens &: fatis- 
faits de ce difcours , &‘me 
promirent de fuivre éxaéte- 
ment les avis charitables que 


je leur donnois ; ‘proteftant 
‘tous publiquement ; qu’ils é- 


toient-bien fâchez; de ce que 
leurs ancêtres ‘avoient nepligé 
fi long-cems le culte du Dieu 
de la Croix : ils m'offrirent 


leurs petits ‘enfans ; & me 


prierent de les baptifér, en at: 
tendant qu'ils fuflent eux-me- 
mes fuffifamment inftruits pour 
le’recevoirs: : © "12 
5: Faccordai:la grace du Bap: 
tême à cinq ou fix de'ices 
gufans , dont le. plus âgé. de 

y N° TEE 


&ye Novale Rilation 
tous ne pafloir pas deux ans; 
& j'ai cette confolation, que 
quatre de ces petits innocens 
joiüiflenc à par re de la gloi. 
Xe, écentimorts heureufement, 

quelque.tems aprés leur Bap. 
‘#ême., > 

-}e leiffe au Lecteur la liber. 
té de juger comme il luy plai. 
+#a, de l'origine du culte de la 
Croix parmi cette Nation In. 
fidele ; puifque je. n’ai pas de 
fondement - plus folide: pour 
le perfuader de cetre verité, 
que le temoignage des an. 
ciens Sauvages. & des Fran- 
çois, confirmé:pazla Relation 
qu'en a faite Monfeigneur de 
Saint Vallier | prefentement 


Evêque de Quebec : atten: 


du même que je me fuis pro- 
Lrr uniquement: dans cette 
Hifioire., d'écrire les chofes. 


somme je les. ai conpuës du. 


de LGapehe. 7 
rant tout le-cems que j'ai pl 
ja Miffion chez nos Gafpeñens 
Porte-Croix. "1." 
- Voici cependant, quoiqu'es 
abresé, dehes ri x ts prin. 
cipales , qui m'obligerent de 
croire que la Croix avoit 6 
en vencration parmi ces Bar. 
bares, avant la premiere arri- 
vée des François dans leur 
Païs ; car voulant un jour fai. 
re avoüer à ces Fnfideles ,:que 
les Miffonnaires qui m'avoienc 
pue leur avoienc enféigné 
Ja maniere dont ils devoient 
adorer la Croix : Héquoy,me 
dit le Chef, tues Patriarche, 
tu veux que nous crofons tout 
ce que tw nous propofe, & tu 
ne veux pas croire ce que 
nous te difons : Tu n'as pas 
encore quarante ans, &c il ny 
en à que deux que tu dérneu. 
res avec les Sauvages: &c- @u: 
Z iüij 


273 Nage Rélaion 
| prérens {çavoir nos maximes, 
nos traditions & nos coûtu. 


| cd | mes mieux que nos.ancêtres; 
qui nous. les:çnt--enfeignées, 


Ne:vois-tu pasençore tous:les 
Jours le sielland Quionds, qui 
#:plus.de fix:vingts ans: il à 
æûile:premier navire. qui ait 
abordé dans nôtre. Païs : il. t'a 


repeté fi fouvent que les Sau- 


vages de Mizamichis. n'ont pas 
seçû des Etrangers l'ufage de 
da Croix; & :qué:ce. qu'il en 
fçaic luy : même > il: a: > 
“pris par -la : tradition: de {es 
peres ;:qui ont vêcu pour le 
-moinsauffi long-tems queluy : 
‘Eu:peux: donc: inferer. que 
‘nous. Pavions reçû avant que 
«les François vinffent à nos cé. 
tes. Mais fi tu fais encore quel. 
“Qué: difficulté de. te rendre à 
.fette raifon, en ‘voici une au. 
re, qui te doit entierement 


délacapehes". 37% 


convaincre de la verité qué 


tu revoques en doute: Tu as 
de l'efprit , puifque eu es Paz 
triarche ; ‘&:que tu parles à 
Dieu: Tu fçais que la Narion 
des Gafpeñens s'érend depuis 
le Cap des Rofiers , jufqu’au 
Cap: Breton: tu n'ignores pas 
que les Sauvages de:Riftigoui 
che font ‘nos ‘freres &' nos 
compatriotes, qui parlent: le 
mêmelängue quenous; tu les 
mt pour nous venir voir; 
tu les:as inftruits: tu as:-vê les 
vieillards qui ont.été baptifez 
par d’autres Miffionnaires. que 
toi; 8e cependant nous ayons 
été: privez malheureufement 
de ce bonheur : jufqu’à pre- 
fent,  Si:donc la Croix eit 
marque facrée qui diftingue 
les Chrêtiens d'avec:les Enfis 
deles , comme tu nous l'enfei: 
gues; dif-nous pourquoi les 


274 NovelleRelarien | 
Patriarches nous-en auroient. 
ils donné l’ufage, preferable- 
ment à nos freres de. Rifti. 
gouche qu’ils ont baptilez, & 
i cependant n'ont pas eu 
éonrs le figne du Chrétien 
: w veneration up cale 
cêtres qui n'ont e 
Ba êmer. Tu sis dbec ma- 
nifeftement que ce n'eft pas 
des Mifhonnaires, que nous 
avous le miftere de la Croix, 
L'on dira que:ce raifonne: 


ment cfk fauvage : à: ef: vrai, 

. je l'avouëé; mais il n'en eft 4 

pour cela ni moins perfuafif, 

ni moins convaincant +-puif- 

qu'il efk vrai de dire, que: les 

#78 de Riftigouche font 
ez, 


bapt & qu'ils ne portent 
point. cependant la Croix, 
mais bien la figure d'un ‘fau- 
mon, qu'ils avoient ancienne. . 
ment penduë au col, comme 


Ml Gaffife  : 

Ja marque di aeur de te 
Païs: Car ik eft à remarquer 
ue la coûrume de rous nos 
fpefieus a toûjours été, de 
porter quelque figure particu- 
iere ; qui font comme des at- 
moiries qui les diftinguent des 


autres Sauvages , par rappôic 


aux differens endroits où: ils 
refident ordinairement. 
Voila tout ce que j'ai pé 
reconnoître de l'origine du 
culte de là Croix, & ce que 
nous avons mon ré en pro- 
curer le rérabliflement parmi 
ces Peuples, qui n’ont jamais 
eu connoiffance parfaite d’au- 
cune Divinité, afant toûjours 
été, comme la plufpart de ceux 
d'aujourd'hui , infeafbles en: 
matiere de Religion. ::": 
“A eft vrai que plufeurs de 
nos_Gafpeñens fouhaitent à 
prefent Æ faire inftruire ; des 


276  Novvelle Relotion 
-mandent le Baptème, &-p4- 
‘xoiflent. même à l'exterieur 
«aflez bons Chrêtiens, aprés 
“avoir été baptifez ; zelez pour 
Jes Prieres ordinaires du :foir 
@ dû matin, modefles dans 
des Eglifes, & portez à fe con. 
-fefer : de ‘leurs pechez., pour 
:#approcher dignement de. l 
fainte Communion : mais on 
peut dire que le:nombre eft 
rfress-petit, de:ceux qui vivent 
:felones.regles du Chriftianil. 
me, & quine:rérombent dans 
les déreglemens d’une vie bru. 
«tale &t fauvage; foir à caufede 
Finfnfbilité naturelle, de ces 
:Peuples pour les chefes du fa. 
‘dut, foit à raifon de l’yvrogne- 
rie, de leurserreurs, de leurs fu. 
perftitions,. & autres -défauss 
-Confiderables aufquels ils font 
_- €Xtrémement, adonnez : d'où 
.-#ient que quoique. plufieuss 


’ 


“dede Gafpeñe,: : 377 
Miffionnaires OP 
cravailé, pour la converfon : 
| de ces Enhideles, on n'y-re:: 

marque cependant , -non plus. 
que chez les autres Na 
tions Sauvages de la Nouvelle: 
France, de! Chriftianifme f6- 
lidement’érablr, & voila peut 
être le fujet pour. lequel les’ 
RR.. PP. jefuites, qui ont cul=: 
tivé avec tant ' de ferveur &: 
de charité ,les’Miffions qu'ils: 
avoient autrefois au Cap Bre: 
ton, Mifcou & Nipifiguit, où: 
nos’ Gafpelens refident, enco: 
re! :aujourd'hai:, ont trouvé! 
à propos de:les abandonner ;: 
pour.‘en établir: d’autres aux 
Nations: éloignées ; & fituées. 
au: ‘haut! du fleuve de :Saint 
Laurent, :dans l'efperance Z 
faire des :progrez ‘plus :confi= 
derables ; quoique d’ailleurs: 
felon le témoignage deces Re- 


Nowvelle Relation 


verends Peres, les Gafpeñens: 
foient les plus dociles de tous 


les Sauvages de la Nouvelle 
France, & les plusfufceptibles 
des: inftru@ions du Chrianif- 


me. À : ; ra ef: 
. Il eft vrai que le peu de pro- 


grez que j'avois fair” depuis 


quatre ans que.je travaillois 
à la converfion de ces Peu. 
ples , avec ‘autant d'applica- 
tion qu'il! m'étoit ‘pofhble, 
joint au déplaifir {enfble de. 
ne pas trouver toute la difpo- 


fition que je fouhaitois du cô. 


de mes Gafpeñens, dont la 
plufpart n'étotent :Chrêtiens 
qu'en apparence, nonobfiant 
les: travaux infatiguables de 
tant d'illuftres & :zelez: Mi. 
fionnaires-qui m'avoient: pres 
cédé, me fic ‘hefiter d’aban. 
donner l’ouvrage, n’aïant pas: 


lieu d'en efperer. de plus heu. 


de laGapehe. : 279 
ceux fuccez : cependant, pour 


| se rien précipiter. dans une 


affaire d’une fi grande confe. 
quence, je demandai au Saine 
Éfprit les lumieres qui m'é. 
toient neceffaires , pour con, 
noître quelle étoit la yolonté 
de Dieu, pour m’y abandon. 
ner entierement. Je confultai 
les perfonnes les plus éclai. 
rées, & fur tout le R.P. Vas 
lentin le Roux nôtre. Supe. 
rieur, comme Dieu même, & 
je peux dire avec verité, que 
la pure qu'il m'envoïa 
dan$ ma Mifon , me fervit 
de regle, & m'engagead'y ref. 
ter encore l’efpace de huitans, 
pour culriver cette: vigne du 
Seigneur: Voici les propres 
termes de fa Lettre. | 


a reg ane joie.sres- fenfbl, 
d'apprendre per les deux vôtres, 


Pts, 


_ diere que j'ai pour vous 


2$0:  Nwvele Relation 


l'une du quinze Avril; l'aurre 


di huit Mai; la continuation ‘de 
vôrre fanté an milieu des tra- 
Uasx Apoffoliques, 0 vous èxer: 
cex, votre xele avec tent de füc: 


| cer; -C'. d'édifcation : il eff vrai 
, que dans ice plaifir extréme que 


j'ô emen recevant vos: Letires, 
caufé par cette preference d'efii: 
me que je fai. de vbtre per/on- 
ne, C par le sendrefle Jings: 
»'je ne 

dois. pas ‘avoir reçh mnt uiuee 

plus fénfible depurs que je fui en 

Canada ;.que de voir par un en. 
droit: de vatre derniere ; le-def: 

fesn où: vous ‘êtes: d'abandonner 
vôtre pofle, G° même de retour: 

or en:France. : 1 7 "10; 
Lu de vous avouë , mon tres-cher 
Pere , que. dans. mille mortifica- 

tions que je reçois tom les jours, 

«°° gui: fant .commé infepars- 
dles de mon mivificre usw ” 


on ‘de 
s 1742 

êxer: 
! fuc+ 
Æ vrai 
pe que 
'BOres ; 
d'efli: 
er/on- 
nÇu: 
ie ne 
guleur 
HE en 
sn Ch: 
e def 
fonner 
chouri 


t:cher 
tifÉca- 
jours, 
pars- 
sétes 

D” 


Lance 


vdeleGäfpefie. 28: 
la perfonne fur: qui j'avos fais 
plas de fond:: la refolution que 
j'avors remarquée:en "vous l'an: 
néc derniere, dei faire nn facrifé: 
ve perpetuel de :ves travaux à 
nos anciennes Miffons.; quirer 
naiffent aujourd hui, par une come 
duite particaliere de: le: Pro. 
widence ; C cetteronilion de:grs: 
ce. qui ‘me paroiffoit en veus; 
me ‘confoloient. infiniment. l'en 
ai bens :Vicw mille :fris de: 
puis'uôtre départ ; le conjurent 
tous. les jours ; aux pieds des 
Autels ; de vous: combler de :fes 


* benediifions. : Ie voïoës même nos 


autres Peres dans Ve:mème: def: 
fin ; @ je fonds l-deffus mes 
projets @* mes e lperances pour la 
gloire du Seigneur, le.les croïois 
plus Jures G plus certaines de 
vôtre: part, que de tous. les'4s- 
pres 3 Mais je Conçcois que mes pe- 
she me rendent. M de certe 


28%  Mouvelé Relation: 
sonfôlation : je leur:attribuë 
changement en. vous paroiffiz ; je: 
me mcrite pas: de voir fleurir de 
mon tems.nos Millions, dont: le 
_ fuccex dépend: uniquement. de la 
raids de La perfeuerance des: 


Religieux: En cels:; montres: 


cher Pere, vous ferez tosjours le: 


mañtre. de votre fort::je me re: 


févve. fmlensent le droit: de. ve. 
pefonter, d'exkorter, de prier, de: 


cenjurer de la part:deDieu:;-laif” 
, fant:aprés cele:une: entiere liber. 
té aux. Religieux , lorfque nonob- 
ffant.les prieres- inflantes du Su- 


périeur @° de l'ami, qui mar 


quent l'ordre de Dien, @. mal 
gré le:ncecffité où fésrouvent nes 
Miffous, ils: fonbaiterent de quite 
ter l'ouvrage ; car le fäcrifice doit: 
être libre @ 'udlenteire. 

- Mais emffs, mos cher Pere, con: 
fédereæ, je veus prie; l'éxemple de 
Jesus-Chauis®, ce premier Mif 


. dela cup fe. 3%, 
fionnaire du monde, dent no de. 
vos être les imitéteurs © lupren- 
dre dans la perfonnedenos freres, 

ce qu'il a fait peut nous S: posr 
eux, en nous venant éclairer dans 
les voies du falut; avec des tre- 
vaux © des obffacles continueli: 
Ja Miffon a été conflante; de 
depuis qu'il Fa commentée, ily 

_ a perfevere' sont le reffe de fa vies 
il l'a confommée par le Jacrifice de 
fon propre Sang: Et nos debe- 
mus pro fratribus noftris ani : 
mas ponere. C'ef ju/ques:- là: 

… que nous devons aller ; pour noñe 
« rendre recommandables. devant: 
© duy-par nôtre minificres Gr: qu03- 
que par fa:mort il fois entré dans: 
li gloire, ceMiffannaire ne daife: 
pes d'éxerser sncore les mêmes: 
offices : il continué tom les jeare: 


Côme ne efpece de Miffion, em defien-- 
le de dant far nos: Autcls, où il" sat 
Mif Peche avec nus perfeveranct: it 


. Aa i}, 


234 Nouvelle Relation 
Violable , il en remplit les fonx- 
tions. & to memens., par [a grace 
interieure, Gr par les. foins d'une 
“promidence, de Pere fur fon Egli- | 
fe: Ecce ego vobifcum fum in fut 
-Wique ad confummationen difet 
fæculi, Feile le ele de perfi- pris, 
uerance. fur lequel. fe font reglex, grati 
des Apôtres tous les bmmes | ex. 
.Apofloliques, G qui fera devant 1 
Dieu le difécrnement de l'amour 
ânviolable que nous aurons. pour 
duy. Siles Apôtress'étoientbernex, 
‘4 ancertain nombre d'années; s'ils 
s'étoient érigex-en Miffionnaires 
de:strente-fix. mois, la ueritétà 
Evangelique n'auroit pas eu-fant 
de fnccez, pour la. converfian du 
monde: ils s'en font fait sn ve 
A@ ane neccÎlité inuiolable,.c ils 
font jamais ceffé, pendant qw'ili 
ænteb un féépir de vie. Cet.é: 
dignement de leur Patrie ne leur 
# point caule de regret, à l'éxen 


# 


fons- 


d'une 
Eeli. 
[um 
ONEN+ 
, erfe- 
reglex, 
nes 
APT Ta 
onr 
+ pour 
CLIT 
s s'4ls 
Raires 


yeritéts 
.fant :! 


15 du 
V4 
ils 
yes ils 
TA 
deur 


Ke 


grace 


+ de la Cafe: 285 
ple du.Fils de Dieu, qui avoit 
quitéé la fiense pour venir dans 
le monde : Exivi. à patre.,.& 
veni in mundum..Ces éravaux 
inférmontables, certe faim , cette 
difétte, ces perfecutions , les.mé: 
pris , des gibers @ les rouës., Lin. 
gratitude, G même le peu de. fuc- 
cex, de leurs peines ,.#e les ont 
point rebuté :.au contraire, tous 


* cela #4 fait qu'enfiamer leur 


zgle pour s'acquitter de. leur 
Miffion avec plus d'éxaititude, 
pour confommer leur sour[e 


. le miniffere de la parole Apofloli- 
que qu'ils avoient reçh de Diem . 
à Quelle application n'auroient-ils 


ps. donné. à. là converfion de ce 
vouveau Monde, qui était alors 
inconns ,. Cr. dout- Dieu. nous & 
deffinex les Apôtres ?-.Pofuit tan. 
quam morti. deftinatos. Es:quel 
reproche. Dicu..ne. uous feroit-il 
pes an jour, d'avoir tiré Le faux 


286 Nouvelle Relation 
de la moifon profane an 146 
que. vous l'y avez mife?: Quel: 
compte ne. rendriex, vous pas à 
Dieu, de tant .d'ames qui prri- 
voient, faute d'avoir perfeveré à 
leur annoncer Là parole, où d'a 
Voir jesté ia fémence, @ enfhite 
de ne l'avoir pas culiivéer: Quel. 
de ingratitude & vous, de laifer 


des. ames pour: lefquelles. LE 


ESUS-CHRIST cAFmort, fau 
te de donner la même: applice- 
Hon que JESUS- CHRIST 4: 
donnée peur nous jn/qu'à.le:mert 1: 
Péri in tua fcientia frater pro: 


quo Chriflus mortuus eft; 
Hour n'ignore. pas, M0: CS 


éber Pere, que nos: Mifions. ne 
font que de purs amufemens, ff 
Ron ne ne fe fixe pour quelques 
années dans les principales , à: 
sanfe de la diverfisé des lingues: 
faut dx on trois ans: à ni 
Ætligienx., asparavant qu'il fit 


= dl Gafpeñe. 287 
bien en état de je faire entendre; 
© s'il fans le changer apres cele, 
nous travailerions: inntilément. 
nous férions: des Miffionnaires de: 
nom, CO" non pas d'effet: les He: 
retiques de la Nouvellé Angle: 
térre qui font &: ves-portes:, vous: 
confondroient en:ce point ; © je: 
ne (çai pas: ce 4we nous: pourrions: 
| AE Dieu, pl rer 
reprocheroit ce- pen: de: concert: 
que nous aurions pour J& gloire. 
[s'agit mème, mon.cher Pere;, 
d'établir, ou: plétôt: de réssblir: 
_%es Miffions ;:puifqu'elles:ne font: 
Ets À “encore que. dé Commenser dfére-. 
fes À mettre, aprés un interudlt de: 


5. ne quarante années: il‘ s'agit de: 
8, f montrer: l'éemplé À: ceux. qui: 
lques viendront aprés sons ; @ Ji nous: 
', à meitions les chofts fur nn picd: 
LTÉE de ne venir: ici qu'en: paffants 


à sn me férion)-nous pus refponfbles: 
a ape mb des à mé 


% 


238 Nouvelle Relation 

ære imitation? Si hows 4U30ns le 
don. des langues , comme añtre. 
fou des Apotres ; nous aurions 
quelque excufe, en difant quur 
autre {croit auff-bien.que nous 
en ctes de s'acquitter d'une Mif. 
Fons mais puifque Dieu ne nous 
donne pas cette. grace , il defire 
de nous que.nôtre xele.y fipplée, 
par sne per/everance G'une.ap: 
plécation habituelle; Cr ontre cetre 
meccÎfité de la longue, le grace 
que Dicu ‘vous donne .d'édifier 
beancoyp- par vôtre conver/ation; 
set attrait © cette -oncfion que 
j'ai remarquex.en Vous, pour Le 
éenver/ion. de ces pauvres ‘avcw. 
gles:; la.conciffance que: vaus a- 
wvex de. leurs efprits ; la: ms- 
micre.de les prendre ;: l'aftendant 
que Dicu vous & donné. fur: ces 
Barbares:,. font. des avantages 
qu'un antre ne fpauroit acquerif 
que par at lobg travail, € qui 
RARE Re . AMarqutif 


fait d 


marqu 
“BC 


l'ai 
compré 


“Hero 
relacl 
du m 
#eros 
imite 
je les 
afex 
pnis 
n$ex 
antr 


ons le 
tre. 
rions 
qu us 
N04s 
Mif 
nous 
dejire 
vplée, 
€ AP: 
cette 
grace 
difier 
‘ton; 
AT 
pur la 
sVCH« 
MS de 
+ = 
dant 
ces 
sages 
cris 
 qus 
jueué 


-de la Gajpeñie. 289 
marquent auf} ne vocation 
un choix particulier que Dica 
fait de vous pour cette Miffion. 
l'ai mille vaifons qui me font 
comprendre la necellité que nous 
avons de nous fiser. dans nos 
Miffions : je tächerai d'en donner 
l'éxemple à mes freres, par le 
Jacrifice perpetuel que j'ai fait 
de mon repos ; de mon ta- 
ent | de mon honneur G de 
ma vie, au minificre Apoffe- 
dique dans ce Pais ; G je croi- 
rois que Dieu ne me le parden= 


Meroit jama , ff je venos à me 


relacher de ma refolution, à caufé 
dy mauvais éxemple que je den 
HerOIS AUX AUITES , QU 4 MOI 
imitation en feroient de même: 
je les vois tous affex fermes, € 
affexréfolus ; mas en verité. je 
puis vous dire que ff vous ve» 
niex & lacher le picd , comme les 
autres font beaucoup ie par 


\ 


290 Nouvele Relation  . 
l'éxcemple de vôtre ferveur, que je 
leur ai fonvent propofé, afin de 
les animer : vous détruiriez, l'or 
dre Gr: des moïens. des deffeins de 
Dicw, ce quenous tächons d'a. 
vanñcer avec fa fainte grace , pour 
leur. donner la perfeverance. Vo 
auriez une douleur éternelle, de 
voir des-Miffions tomber dans ls 
décadence , an moment qu'elles 
commencent à prendre cet efprit 
de Religion & de verts qui nous 
doit: animer, pour répondre & ce 


que de Seigneur demande de nous 


dans notre Minificre. Vous cts 


pewt-êvre dégouté, par de peu de 


froit que vous remarques: dans 


la converfon des Sauvages ; mais 


enfin, men cher Pere, pourriez: 
vous nn jowr faire valoir cette 
excufe devient Dicu , étant in- 
fruit comme ‘vous êtes des weri- 
tex de- notre Foi ? Confiderex, 
je vous prie , que c'eff à nous 


acquit 
quand 
verité 
rendr 
moître 
J#gem 
dire: 
cimu 
vence: 
Dieu 
tres, 
d'Ev: 
non 

vont 


g. l'or. 
ins de 
s d'a. 
y Pour 
. Vous 
e, de 
dans la 
au elles 
efprit 

nous 
ea ce 


CHOM 


ons cts 


peu de 


; dans 


MAIS 


srriez- 
r cette 
ut in 

weri- 
derex, 
Os. À 


que 
n de 


de la;Gafpefe. rot 
planter Gr à érrofèrs “mais que 
c'eff à Dieu de donner lei avcroif. 
femens; O* de prodhire les fruits. 
Nous nons fommes Jufifemment 
acquittex, de nôtre obligation, 
quand nows sons annoncé ln 
verité ; ce n'eff pas à nous de ln 
rendre feconde, mais de recon- 
noitre nôtre neant, d'adorer les 
fucemens de Dieu, de ley 
dire: Quod debuimuasfacere fe. 
cimus, fervi inutilés fümus, Son. 
venex:vous que guand le Fils de 
Dies donne la Miffion à fes Apd- 
tres , él leurordonne de prècher 
l'Evangile à toutes les Nations; 
non fnlement à celles qui croi. 
ront à leur parole, mais-ensore à 
celles qui n'y ajoéteront point de 
foi. Qui crediderit falvas erit, 
qui non crediderit condemna. 
bitur. Dies tire également jh 
gloire de la perte dis uns ; du fslis 
C'de ls PS rl anress 
ÿ 


292  Nowuelle Relation 
mais il ne tirer4 parfaitement |: 
gloire de ceux qui ne croiront 
pas, qu'en tant qu'il aura ex 
foin de leur faire annoncer lave- 
risé.. Nous avons l'avantage de 
juffifier Dieu au jugement, dans 
da condamnation des Infideles qui 
ne feront pas convertis à m0 pa- 
 soles ÿ ©" fi nous ne cherchons que 


da gloire de Dieu, #n -Miffion. 


Aaire:deit. étre bien plus content 
dans le pen de fuccez:G\ de fruit 
es Miffions de ce Pais ;-que S'il 
operoit des conver/fons auf nom- 
…brenfes que dans l'Eclife naiffan- 
fe, © méme dans nos derniers 
fiecles aux, Indes Orientales 
_Octidentales, où sn homme bap- 
#ifoit en: un.jour des quatre G 
cinq mille ames; car Dieu eff éga- 
lement glorifié dans la dureté de 
nos Sauvages G dans leur repro- 
bation , après qu'on leur aan. 
-nonçé la Foi, comme dans Va'conr 


4Ét10: 
vôtre 
gw'n 
dans 
te Île 
flate 

Vous 
pour R 


ns que 


éffion. 


ontent 
e fruit 
we s'il 
n0m- 
aiffan- 
TnEers 
les G 
? bap- 
tre G 
P éga- 
ete de 
pre 
Las: 


'É00r 


‘dela Gafpeffe. 193 
verfion des autres Vons avex. 
encore 6ch avantage ; que dans 
les grandes sonverfions on y pent 
trouver de la propre compläifan-: 


‘ce, de la gloire & de la fais 


fattion [énfible; au licwque dans: 
vôtre fort | vous n'y regarder, 
qu'une gloire de Dieu, cachée. 
dans les'ombres de nôtre Foi. Cet... 
te flercrilité de vos travaux , ne. 
flate en rien l'amour propres Gr. 
vous n'y ‘trouverex, de gloire que 
pour l'éternité ; lorfque ‘vous ver- 
rex. Dièn j#fifé dans le perte de 
ces ames, € glorifié par Le foin. 
que VOeRs -ATeZ eu) C7 CES : 
duitég que vous aurex données à 
leur conderfièn.: Mais férex-vods 
en état. de le foire, ff aprés avoir 
chauché l'ouvrage, vous l'aban- 
donnez. à wn autre, qui en fer 
de méme: a votre éxemple? Le 
Fils. de iDieu, qui étoit venn 
principalement me inffruire Les 
| ii 


204 Nouvelle Relition- : 
Juifs : Ad oves, quæ perierunt 
domus Ifraël, En. 4-5'5l: beau- 
sup conucrtis, à. l'exception de 
_ dauXe. Apôtres chancelans., © 
de quelques Difiiples? Qu'a il 
tyourué, fives de l'aveuglerment, 
de La: dureté dans:tout le reffe de: 
Su: Peuple, des mépris, de l'is. 
atitude., G.enfn nne mort. in- 
Ême &:mais toute fa uié étoit de: fenf 
fuflifier Dies dans leur perte ; € ss 
ba pureté Gr le faintesé de [is de f 
intentions. le foñtenoit. dans. la le 
Éerilité de fes:travaux, 1l 4 per- ‘ter d 
feucré juiques:à Le mort dans [4 Pai 


Miffion:  efuenmpourétrele KE li 
Sauveur de-tous les bonmes, & æ,] 
cf mort pour. tous il. eff mort cep 
pour ceux qui fe: damsent, com- de 
me. pañr les plus..grands Saints; bio 
Po: que jou PR TAG paur la chi 
ice, @ Ragnifiät. le: mé/féri- res 
œrde de fon Pere dans le =. ba 


ment des reprouvez, Il acré que: 


Ÿ A fin Sangçne [6 prodiguoit pas d'èrre 
répandu in ruinam., & in re- 
furre&ionem multarure ; peus 
vd qu'il pér dire , quid vltra 

*potui facere vincæ meæ?-exs 
pectavi ur-faceret uvas, & fe. 
cit labrufcas. Ne ver: il pes: 
que l'on jette La femence de fe: 
parole, auff-bien fur des cœurs in 
fenfibles que far des cœurs docilesè: 
Sr s'il falois [e rebwser par le peu 
de fruit de nes travaux, où cf 


ms. la de Predicateur qui posrreit mis- 
per ter deux fois en Chaire, dens'les 
Ms Ja Païs les plis: Catholigues? Tans” 
Wed DL bouches fent:onvertesen Fran- 
h @ ce, pour lareformation des mœurs; 
ka cependant'combien voit.en eperer 
Fons - de conver/ions:? © pour an mib-. 
mes: lion de Predications, de Cute- | 
vd chifines., d'Igfiraétions fawilie: 
êrs- res, combien y en 4 t'il qui :re- 
ge: barcut. d'un fiul poire de-leur: 


296 Nouvelle Relation 
vanité, de l'efprit d'interés, 
d'impudicité, de médifance, de 
refintiment | Gc? Ils n'ont 
done! point ‘d'autre: reffource; 
que celle de dire qu'ils s'ac® 
quittent de ‘ce que Dieu de. 
mande de leur Miniffere ; luy 
daifant operer La converfion ou 
da anifation > par La grace in 
acrieure, C enfin de le juffifier 
an jour dans [on jugement : Ut 
juflificeris in fermonibus tuis, 
& vincas cum. judicaris. 7 
fèmble que le tems. € l'heure de 
ds Providence. n'eff pas encore 
venis pour les Nations de ce 
nouwvess Monde; les moiffons ne 
élanchiffent pas encore , il cf 
vrai : mais que fçaueX vous fi 
Diew na pas deffiné de l'accor- 
der enfin quelque jour à nas lar- 
mes, & nos foñpirs @ à nos tra: 
vaux ; Cr JE nous ne ferons pas 


Æoupables des retardemens que 


lerés. 
€, de 
#'ont 
Dur ce ; 


S'ac® 


“# de. 
; luy 
D 0 
ein: 
bAifier 
: Ut 
tuis, 
.. 
re de 
core 
de ce 
us ne 
17: 
ns fi 
CCOr- 
 lare 


éra: 


: Pas 
que 


de la Gafpefie: _: 297 
Dieu y apporteroit, jf nous ve-' 
nons à manquer de fermeté 


de conffance dans notre vocation? 
Du'moitis, mon cher Pere, pou 


weX-vows efperer de fauver des 


enfans |; on des vieilsrds mori- 
bons, mème quelques adultes, 
particulierement des enfans, que 


l'on inffruit pés à pes: quand 


Vous ne fauveriez-qu'une [eule 


ame, cle vaut plus que la con- 
quête de tout le Monde, aprés. 
que Dieu 4 donné jon Sang pour 


cle. Les travaux de toute votre 
vie féroient tres-bien emploïex, 
felon les principes de notre 
Foi; que Saint Ignace, Parriar- 
che de nos Freres ajoints dans la 
converfion di: ce nouveau Mon: 


de, fe féroit eflimé heureux , ff 
pour fruit de fés travaux du 
facrifice de [a vie, il avoit pé 
efperer de convertir une feule des 
Courtilanes de Rome. Iène [çau 


298 Nouvelle Relation 

rois croire.que l'attrait dé le: 
Patrie foit l'occafion ou le fujes de 
muotre dégoñt, Cr peut. être de vorre 

chagrin : nous avons fait par motre 

Profelion un renoncement: fi ge- 

meral'à pere, à mere, à Pais, à 
am, que tout cela ne doit plus: 
avoir de charme pour vous. T'0. 

tre vocation mème dans ce now: 

veas Monde, qui n'eff pas diffé: 

rente de celle des: Apatres , # dé: 
faire mourir tous: ces reffentimens: 
dela Nature: ces hommes divins: 
*, savaient plus de Patrie ; où plé: 

tot lés endroits oùils étoieut deffi: 
nez, leuren tenaicut lieu. le vaus: 
trouvai d'invée. derniere dans les 


Jentimens affez: conformes à ceux: 


de la grace. far citarticle. Kous: 
me difiez.que cet éloignement du 
Pais @ des proches, étoir ce qui 
vous plaifoit Le plus ; & que 


GOUs M'auriex, jamais de regret. 


asvotre.vocation.en. Canada, par’ 


vofre 
otre 
# El 
À » à 
plus. 
To 

MO à 


€. de: 


ef de 


“eppofex & ceux de Dieu fer votre: 


“de a Galpeñie. . 399: 
cette confdcration, que même 
vons. voïez bien qu'elle ferois le: 
fource de votre falut. Or ce fe- 

toit, mou tres-cher Pere, en avoir 
bien - tds changé. de penfée , vu: 
bieu maË reconnobire la grace que 
Dieu vous auroit fair, que de 
vous laffer au: milieu de votre 


courfe , de former des. deféins ff 


perfonne, CG aux attraits de: fe: 
fainse grace. particulierement dans: 
les congonctures prefèntes ; owcer- 

tasnes perfonnes qui nous’ care[- 
fent.#;: l'exterieur , me: feroiens: 
peut-être point féchex: de vous: 
en voir. rappelé par des ordres. 
Juperieurs. Savez-vous bien'que 
depuis deux ans, fe: Grandeur 
“me prefe de ne. pas. fouffrir que - 
nos Miffionnatres foient plus-de- 
trois aws aftachex, à une même 
Miffion à Je vou bien que l'on: 


Jérprend, par. des artifices de. 


300 Nouvelle Relation 
Dimen ; la droiture de fes inter. 
tiens. pour faire échoier par ce 
moïes les entrepifes de fon Xele 
Gr du notre ; GC vous ne voie 

pas que vous favorilez ces del: 
Seins de. és de tencbres, «ns 
préjudice des Frençois. C° des 
_ Sagvages ; qui ont nne chiiere 
confiance. en vous, corime Mon- 
Jficur Richard Denys de Fron/ss 
me l'écrit. Ie ne finirois jamais, 
mon cher Pere; .ff.je fusvois le 
torrent , de ma plume fur cette 
matiere, ©fur da thortifcation 
que me caufé votre deffein.: c'ef 
Je Demon qui me traverfé dans 
da perfonne que Ÿe croiais la:plus 
éptrepide; mais je. pricrai Dieu 
avec tant. d'ardeur.,- pour vous 
attirer la : perfeverante | que 
f cJpere encore du. changement, 
c'que du moins vous ne.penfc: 
férex plus. & quitter les Mif 


.. 


inter. 


‘dela Gafpefie.- 361 
An refle s'il ne s'agit que 
de venir hiverner avec nos, 
vons jugez bien que j'y troève- 
rai ma plus grande joie, Vous 
pourriex retourner l'Eté prochain, 
fi vous reprenex,; comme: je l'ef- 
pere; votre: premiere rofolution 
où je vous Voivis’ l'année der- 
nicre ; : Jinon vous demeurerex, 
ceans, autant de tems qu'il vous 
plaira: vons.en férex tofjours:le 
maître.;.aprés avoir entendu mes 
raifons, O'ce que l'onction de la 
grace: nous … infPiréra. :Si vous 
venez: biverner avec nous , je 
vos” prie: dé difpoftr Monfieur 
Richard Denys en forte quil 
n'attende ‘perfonne jufques ‘an 
Printems. prochain ; n'aient à 
préfént que quatre Prétres ceans, 
de féixe, dont vous êtes douxe 
partagez: aux Miffions.- Le cher 
Pere Exuper, dont vous connvif- 
Jex de xele @ la verts, cffarri- 


302 Nouvelle Relation : 
své. depuis peu à nôtre (écèurs: 
il faudra même que je monte an 
Fort de Frontenac, l'Eté prochain, 
avec Monjficur le Comtei de Fros: 
ctemac nôtre Gonverneur | pour or. 
donner la découverte du Mexique, 
en verts des ordres de La Cour, 
«@ vifiter nes Miffions. Ma pre- 
fence eff encore neceffaire sn 
Mont. Roial, où les Peuples dé. 
mandent, avec plus -d'empreffe: 
. mens que. james, nn Établifft- 
ment de ‘noire Ordre; G Mef: 
fieurs du Seminaire, qui-en.fons 
des Seigneurs; y confentent. Le 
cher Pere Zenobbe Membré eff an 
Fort des. le Printems dernier, 
avec les Peres Gabriel de la Ri- 
bourd , Los. Hennepin, Luc 
Buillet, doivent ser en Mif. 
ion aux découvertes que l'on vs 
aire. C'eff, comme vous voiez, 
ane greffe Communauté pour ce 
Pais. Frere Leonard ef exsré- 


de la-Gafpefe. so3 
nement malade ; on ne ffait 
encore quelle en dois être le 
fuite. Le PV. P.: Luc Filiaf- 
4re ff auffi incommodé ÿ mais 
il n'y à pas de danger. Nous 
avons deux Freres Laïcs No- 
vices , qui font af x, bien .: 
l'un ef coufin de feu Mon- 
fieuf Baïire ÿ © l'autre cf le 
fils de Maitre George de la 
Coffe de Beaupré. Tous nos 
chers @ venerables Peres, ©. 
Frere Leonard, vous jalüent «- 


vec affeétion. Il n'eff riem.arri- 
ve ici de nouveau, 2 merite 
4 


d'être écrit ; finon ls mort de 
Monfieur Filion , Prètre,qui s'eff 
noïe dans le fleuve. 1l eff wni- 
aver/ellement regretté comme à 
M iffonnaire parfaitement accom- 
pli. Priex Diem pour mois of- 
frez-luy tous les jours tes inte- 
rèts de nôtre. pauvre Miffion; 


 Joiex, perfusdé que je fhis 


304 one Relation 
sauec affeition, Otre tres-hum. 
ble & ctres-obeïflanc Servi. 
teur en Jesus-CHrisrT, Frere 
Valentin le Roux, Superieur 
indigne des Recollets de la 
nouvelle France, . 


Il n’eft pas croïable, com- 
bien la leéture de cette Lettre 
me donna de confolation. Pe. 

netré vivement de la volonté 
de Dieu, & la reconnoiffant vi. 
fiblement dans celle de mon 
Superieur, je conçüs de nou- 
.velles efpérances pour la con. 
“verfon de ces Peuples, & je 
‘pris. refolution de me fixer 
. dans cette Miflion ; en atten. 
. dant avec d'autant plus de pa. 
.tience les fruits qu'il plairoit 
‘au. Seigneur d’y produire par 
fa grace & fa mifericorde, 
| qe parmi le grand nombre 
. de nos Sauvages, qui me pa- 

: Fe roifloient 


 infentiblés& ip 
nerrables auxvericez les plus: 
communes du Chriftianifme; 
je voïois quelques Familles 
Gafpéfiennes qui travailloient 
avec application à: leur faluc, 
prenaient plaifir à fe ‘faire 
inftruire', affiftoienc:avec de: 
yotion à la. fainte Meffe , &. 
vivoient en affez bons Chre.. 
tiens; Peur nt "91 
La vieerrante & vagabon-. 
de de cés Reuplesétant'incon: 
teftäblemient un des: princi: 
paux-obftacles à leur conver. 
fon; je follicitai Monfieur 
Denys de Fronfac ,. de'nous 
accorder une efpace de ter- 
rein à Nipifiguit, propre à la: 
culture deila:terre ; afin de les. 
rendre fedentaires, les habi-_ 
tuer, & leshumanifer parmi: 
nous, :Cè Seigneur, qui fou- 
haioit. avec paflion devoir: ke: 


306 Mouvellé Relation: 
Chriftianifme établi dans cets 
te vafte-étenduë de Païs qu'il 
poflede , y donnoit les mains 


avec. plailir :-ilen:avoie fait 
agréer la propoñition , & for. | 


mer la-refolution aux: princi- 


paux de nos Sauvages ;. mais. 
la perte: confiderable -qu'it fit 
de fou: vaifleau, quiperit à 


l'Tfle Percée, par une tempè. 


te. la. plus. violente que l’on 


ait jamais vûë dans ces quar. 
tiers, jointe au-retardement de 
| déuxamavires ; quimanquerent 
deux-années confecurives à luy 
apporter, felon qu'ils s’y é. 
“toient* obligez:, tout ce: qui 
liy étoit neceffaire pour l'en. 
tretien:: de. .fes- Habitations, 
rompit toutes les mefures que 
nous avions prifes, non:feule. 
ment d'établir une Miffion fe. 
‘dentaire à Nipifiguit ; mais en- 
core au Cap Breton , où.k 


0#: 
lans cets 


 princi. 
S 3. mais. 
qu'il fic: 
‘perit à 
tempé. 
que l’on 
es quar. 
nent de 
querent 
yesÀ luy. 
6 S'y é- 
ce: qui 
ür-l'en. 
ations., 
res que 
a-feule. 
ion fe. 
1ais En- 


où. le. 


aïs qu’il 
ss Mains 
VOic fait. 
» & for. | 


de la Gäfpeñe:  3e7- 


KP. Valentin le Roux nôtre 


Superieur , devoit , felen le 
projet que nous avions fait, 
savoïer deux de nos Mifiion- 
naires. 2 Ti 
Ces fâcheux -accidens ne 
me rebuterent pas cependant 
de continuer ma Mifos., afin 
de conferver dans la picté le 
petit troupeau de Chrétiens, . 
qui faifoient toute ma confe- 
lation, parmi une infiniré de 
chagrins qui m'accabloient, . 
ne voiant d’un côté. qu'une 
infenfbilité: furprenante. des 
anciens, à recevoir le Chriftia. 
nifme ;.& de l’autre, une atra 
che. & une opiniätreté-invin- 
cible dans ces Sauvages, à fui- 
vre & à croire les erreuts, les : 


fuperflitions , & les traditions . 


fabuleufes. de. leurs ancé- 

tres, dont la plus extrava.. 

gante cft, à. mon avis, celle : 
Ce. à. 


. 
et EE ST ER SE Penn RE SP mm 


308 Nouvelle Relation 


qui regarde limmortalité de 


J'aime. 


“se 


CHAPITRE XII. 


De la: croiance dés Gafpefiens;, 


souchant l'immmortalité de 
| l'ame. | 


TNEux quiont fait mourir 


2 dans leurs opinionsterro. 
nées , l'ame avec le: corps, 


comme un Epicure & unSar: 


‘danapale , étoient bien.dignes 
de compañfion ;. puifqu’eux: : 
mêmes: vouloient ceflér:. d’être: 


hommes, pour: devenir. fem. 
blables aux bêtes: & il faut 
‘avoüer que Pyragore ne:con: 
hoifloit gueres.bien , tout fca. 
_vrnt qu'il écoit:, l'excellence 
d'une ame raifonnable, lorf: 
qu'il. la logeoit aprés la mort, 


JOUrIr. 


Q rps ÿ. 
Sar: 
ignes. 


"eux: 


l'être: 
fem. 
faut 
‘Con: 
fça+ 
encée 
lorf 
AOrE, 


“dla Gafhefre. 30 
par fa Meramplicofe ,.dans le 
corps des: animaux.les. plus vils 
& les. plus immondes de l4 ” 
terre, Nos Gafpeliens n’ont 
jamais fuivi ni lune, ni l'au- 
tre de ces deuxopinions ;quois 
que la-penfée qu'ils. ont euë 
autrefois, & que plufieurs ont 
encore aujourd'hui de lim- 
mortalité de l’Ame , ne {oit 
pas moins ridicule que le-fu: 
jet même qui leur a per- 
fuadé que nos ames étoient 
immortelles :. c’eft pourquoy;. 
tout .abîimez & enfevelis. 
qu'ils: ont été durant plu< 
fieurs fièclèés dans une pro. 
fonde ignorance. de nos di. 
vins Mifteres., jamais ils n'ont 
connu quelle ‘étoit la digni- 
té ,. la grandeur & la. fainre: 
té de l'ame raifonnable ,.{ois: 
par rapport à fon : princis 
pe; foit par rapport à fa fin: 


30 Nouvelle Relation: 
qui n’eft autre que Dieu mé: 
me ; aufli ne faut-il. pas s’é- 
tonner fi l'erreur: & l'impof. 
ture ont été les feuls fonde. 


_ mens de leur croïance à:fon 
égard, felon la tradition de. 
leurs ancêcres, qui porte: Que 
l'un des-plus confiderables de 


la Nation tomba dangereufe- 
ment malade, & qu’'apres 2. 


voir perdu lufage. de. tous les. 


fens', dans les étranges-con. 


vulfions de fa maladie. ilre.. 


vint-d foi, &: dir aux Sauva- 


ges qui luy demandesent où: 


avoit été fi long-rems, 


Qu'il venoir du Païs des Ames, 


où toutes celles des Gafpe: 
fiens qui mouroient:fe reti- 
roient aprés la mort, . Il ajoù: 
ta, Que par une faveur .ex- 
traordinaire , qui n'avoit en- 


core jamais été. accordée à. 


qui: que ce foit, Je Papkoot: 


tél Cafpefes.. 3: 


u mé: parout | Gouverneur :& Sou- 


as S'É< verain de ce Païs, luy avoit: 
mpof: Æ donné la permiflion de retour- 
onde. À nerau monde, pour dire aux: 
à- fon Gafpefiens des nouvelles du : 
on de. Païs des Ames, qui: leur avoit : 
: Que été: jufqu'alors .inconnu , &. 
es de. leur ‘prefenter de fa part cer: 
reufc. tains fruits, qu'il afüra être : 
TES a+ la nourriture de ces Ames, 
pus les. qu’il alloit rejoindre pour roû.:. 
"con jours: IE expira -en-effét, en: 
ire. achevant ces paroles: &.cette 
auva- impofture , qu'ils prirent pour : 
nt où: une : verité: indubitable:, fut : 
LEmSs , plus-que fuffifante pour: les 
Ames,. D perfuader que les Ames;aprés . 
safpe: la fortie de leurs corps, avoient : 

reti- un ‘lieu où:elles alloient des. 
ajoûs meurer.. Il n’en ‘falue pas da: 
Ir .CX- yantage pour déterminer quel. - 
L« cn ques-uns des plus “bardis de : 
liée à. nos Sauvages, d'y: faire un: 


LAoës voïage en corps. en ame 


‘ge Nouvelle Rélation 
- pendant leur vie;attendu que 


ce Païs n’étoit éloigné & fe: 

paré du leur, que par letra. cou 
jet d’un étang. de quarante à | core 
cinquante lieuës , qu'on tra. 

verfoit facilement à gué. ne, 
Il fe :prefenra bien:tôt une: jam 
occafion favorable de conten: ent 
ter. leur curieufe refolurien 

rendant fervice à lun: de leurs mu 
amis, qui ne fe pouvant con- eu 


foler: de: la-mort de fon fils 
unique. qu'il aimoit tendre- 
ment ,. les conjura tous , & 
Jes engagea: par les prefens or- 
_ dinaires, à luy tenir compa. 


. gnie: dans le voiage qu'il a- des 
voit refolu: de faire au Païs de 
des mes , pour en retirer fon foix 

. fils. . Il n'eut pas beaucoup de dar 
peine à perfuader ce voïage,, de 
à  des:gens qui ne deman- me 
doient-pas mieux que dé l'em | ou 


meprendre, Ils fe trouverent po 
en Me à aufi 


“de la Ga/pefe. s 313 


auf bien-tôt en état de par: 


tir, & de commencer :cette 
courfe perilleufe , qui fait en- 
core aujourd'hui l’étonnement 
de toute la Nation Gafpefien. 
ne, laquelle pour lors n’avoit 
jamais entendu ‘parler d’une 
entreprife fi extraordinaire, En 
effet , ces Voïageurs s'étant 
munis de tous les vivres qui 
leur étoient neceffaires , ar- 
mez de leurs arcs, fléches, 
carquois, cafletêtes, & de plu- 
fieurs perches. de neuf à dix 
ieds de hauteur , fe mirent à 
eau ,: & marcherent à gran- 
des journées , avec beaucoup . 
de peines & de fatigues, Le 

foir étant venu, ils piquerent 
dans le fable quelques-unes 
de leurs perches, pour en for- 
mer une efpece de brancart 
ou de cabanne, afin de s’y re- 
pofer durant la nuit; z qu’ils 

: : D x 


314  Névvila Rélaen 

_ .6bferverent todjours dans le 
«<ontinuation‘de cé penible 
voïage, jufqu'à ce que plufeurs 
-d'entr'eux étant morts de £a. 
tigues, les::cinq ou fx autres 
‘enfin, artiverent heureu{ement 
‘au Païs des Ames , qu'ils cher. 
‘choiènt avec tant d'emprefle. 


ment, 


Commenos Gafpefrens, auf 
bien ‘que tous les autres Sau. 
vages de la Nouvelle France, 
ont crû jufqu’à prefent , qu'il 
y a unefbrit.particukier en cha- 
que chofe, même dans. celles 
- ‘qui font inanimées, qui dui 
vent les défunts dans l'autre 
Monde ; afin'de deur rendre 
autant de fervice aprés la 
mort, qu'ils en ‘ont reçd-pen. 
dant la vie: ils difent que:nos 
Voïagears furent également 
furpris & :confolez, d’y voir 


helaGafpefe.: 31 
â leur arrivée nié d'el. 


rits d'orignaux , de çafkors, 
ra chiens , de çanets, , de 
raquettes , :qui -voltigéoient 
agréablement ‘:davant - leurs 
yeux , &c qui par je :ne:foai 
quel langage inconnu, leur 
firent comprendre qu'ils € 
toient tous au férvice-de:leurs 
peres ; mais qu'un moment 
aprés ils penferent mourir. de 
crainte & de fraïeur, lorfqu'ap- 

prochaot d’une-cabanne fem. 
blable à celles qu'ils avoient 
dans leur, Païs, ils apperçi, 
rent un. homme , ou: plâtét 
un geant armé d'une grofle 
ma uë , de fon arc de fes flé- 
ches & de fon carquois ,:qui 
leurparla en: ces termes. ravét 
des yeux étincelans-de colere, 
&t un ton de voix qui mar- 


quoit: toute fon gs ae n: 
Qui que vous foïez '. ifpoles- 
| . Ddà 


316  Mouele Relation 

vous d'mourir ; puifque vous 
avez eu là temerité de pañler 
le trajet, & de venir tout vi: 
vañs dans le Païs des Morts; 
Car je fuis le Paprootparout, 
le Gardien, le Maître, le Gou- 
verneur & le Souverain de 
toutes les Ames. En effer, 
outré qu'il étoit jufqu'à la 
füreur, de l’astentat que nos 
Sauvages voient commis, il 
les ‘alloit affommer à grands 
coups de cette horrible mal. 
fuë qu'il'avoit en main, lorf. 
que ‘ce pauvre De vive. 
ment penetré de douleur de 
1a'mort de fon fils unique, 
le conjura plûütôc par fes lar. 
mes.& par fes foûpirs, que par 
fes'paroles, d’excufer la ce. 
‘merité de fon entreprife’, qui 
-4 la verité meritoit tous les 
Cchâtimens de fa jufte colere, 
-#iln'en vouloit adoucir la ri- 


‘vous 
paffer 
DUC Vi: 
Orts F 
arout, 
Gou:- 
in de 
effer, 
u'à la 
e nos 
15, il 
rrands 
> mal. 
, Tor. 
vive. 
ur de 
ique, 
»s [ar. 


1e par 
a te. 
‘9 qui 
as les 
olere, 
la ri- 


de Le Gafhefit. 317 
gueur, en confideration d'un. 
pere qui ne fe croïoit coupa- 
ble , que parce qu'il avoit 


trop de tendreffe & d'inclina: 


tion pour fon enfant. Déco: 
ches contre nous, fi tu veux, 
toutes les fléches de ton car- 
quois ; accable-moï, par la pe: 


_fanteur de ta mafluë, conti- 


nua ce pere aftfigé, en lu 

prefentant fon eftomac & fa 
tête, pour recevoir les coups 

de l’un & de l'autre, puifque 
tu.es le maître abfolu de ma 
vie & de ma mort: mais en: 
fin, s’il te refte encore quel- 
ques fentimens d'humanité, de 
tendrefle &:de compaflion 
pour les mortels, je te fuplie 
d'agréer les prefens que nous: 
avons apportez du Païs' des: 
Vivans, & de nous recevoir: 
au nombre de tes amis, .Ces: 
paroles fi foûmifes &c. fi ref 
Dd ii 


8 Vobvébs Relation 
poétueufes,toucherent de com. 
le cœur de ce petit Plu. 
ton, lequel s'étant rendu luy. 
même fenfible à la douleur 
de ce pere aflligé, luy dit de 
Er bon courage ; qu'il 
ÿ pardonnoit pour cette fois 
l'attentat qu’il venoit de com- 
mettre ;-& qu'enfin, pour le 
combler de graces & de con. 
folation , il luy donneroit 2. 
vant fon départ l’ame de fon 
fils : mais qu'en attendant cet. 
te faveur extaordinaire, il vou- 
loit bien. fe divertir avec luy,. 
ane une tie de Ledel- 
, faganne, c’eft le;jeu ordinaire 
de: Me Gafpeñenss 
‘Ce difcours obligeant diff. 
pa:entiérement routes les in- 
_ quietudes & les apprehenfions 
de nos Voïageurs, qui mirent 
au jeu tout ce qu'ils avoient 
apporté de plus confderable 


de la: Gafpeñie. 4 
rouc mit pour fon compte du 
bled: d'Inde, du petun, & 
quelques fruirs, qu'il aâroit: 
être lanourriture de ces Ames. 
Ils joüerent avec beaucoup 
d'application , depuis le matin: 


jufques au foir.- Nos Voïa- 


geurs: cependant demeurerent 

les victorieux, ils gagnerent 

le bled d'Inde & le petun de 
Paprootparout, qui leur don. 
pa: l’un & l'autre avec d'au. 
tant: plus de plaifir , qu'il 
crut: que ces hommes me. 
ritoient de vivre, qui avoient 

eu le bonheur de gagner tout 
ce que les Morts avoient de 
plus: precieux 8 de plus rare 
dans le Païs des Ames. Il leur : 
commanda de les:planter dans! 
la Galpefñie, les affürant que 
toute: la Nation: en recevroit 
un avantage inconcevable ::8 
D d'iiij 


320. Nouvelle Relation 
voila , difent .nos. Sauvages 
d'aujourd'hui, la maniere dont 
le bled d'Inde &, letabac font 
venus dans: leur Païs., felon 
la tradition de leurs ancé. 
tres. ht 
“Pendant que le pere fe ré« 
joüifloit de fa bonne fortune, 
voici que le fils arrive invifidle. 
ment dans la cabanne. On en- 
tendoit bien , à la verité , le 
chant de plufieurs efprits af- 
fez diftinétement , & la ré. 
joüiffance qui fe faifoit entre 
ces Ames; mais ce n'étoit pas 
là ce que le pere demandoit: 
il fouhaitoit | fuivant la pro. 
mefle qu'on luy avoit faite, 
d'avoir l’Ame de fon fils, qui 
demeura . toûjours invifible; 
mais qui devint dans un in. 
feant, groflé comme une noix, 
par le commandement de Pap. 
Kootparout. qui la prit entre: 


felon 
ancé. 


{e ré. 
rtune, 
ifible. 
)n en. 
é , le 
ts af 
a ré. 
entre 
IC pas 
de : 
ro, 
Le. 
» Qui 
ble ; 
| in. 
OI, 
Pap. 
ntre: 


vages 
€ dont 
C font 


‘de la Gafpefie: ‘: 322 
fes mains, la ferra bien étroite. 
ment dans un petit fac, & la 
donna à nôtre Sauvage, avec 
ordre de retourner incefflam. 
ment:dans fon Païs, d'étendre 
immediatement aprés fon ar- 
rivée, le cadavre de fon fils. 
au milieu d’une cabanne faite 
exprés ; d'y remettre cette ame 
dans fon corps ; & fur tout, 
de prendre garde qu'il n'y 
eût aucune ouverture, de 
crainte, luy dit il , que l'ame: 
n'en forte, & ne retourne au 
Païs, qu'elle ne quittoit qu’a- 
vec des repugnances extré- 
mes. 

Le pere reçut ce fac animé 
avec joie, & prit congé de ce 
Pluton Sauvage , aprés avoir 
vû & éxaminé curieufement 
tout ce qu'il y avoit de plus. 
confiderable dans le Gouver- 
sement de Papkootparout:. 


31! Nouurlé Relation 

fçavoirle lieu tenebreux où 
. couchoïent les Amesméchan- 
tés, qui n'étoit couvert que 


de branches. de fapin tentes 


féches & mal arrangées : ce- 
Juÿ: des bens Sauvages, n'a. 
voit rien que de charmant & 
 d'ägreable, par une:infinité 


de belles écorces: qui ernoient' 


le dehors & le dedansde leur 
“Cabanne:, où le Soleil ve: 
noit les: confoler : deux: fais 
lé ‘jour, & renouvelloit: les: 
branches de fapin & de ce- 
dre, qui ne’ perdoient jamais 


leur verdure naturelle:.enfin, 


une infinité d’efprit de chiens, 
de canots, de raquettes; d'arcs,. 
de fléches, donc les Ames fe 
férvoient pour leur divertifle. 
ment. : 
Remarquez, s'il vous plaît, 
que depuis ce voïage imagi. 
naire , ils-n’ont pas crû-feule- 


de la Gafjefe. 313 
ment que les Ames étoientim- 
mortelles ; mais ils fe font en- 
core pérfuadez , par une étran- 
ge réverie, que dans tout ce qui 
croit à leurufage , comme ca- 
nots, raquettes, arcs, fléches,. 
&c autres chofes , il y avoit ur 
efprit particulier, qui accom- 
pagnoit toûjours aprés la mort, 
celuy qui s’en étoit fervi pen 
dant la vie: & c'eft juftement 
pour ce fujec & par cette fole 
imagination, qu'ils enterrent 
avec les défunts tout ce qu'ils. 
poflédoient étant au monde,, 
dans la penfée que l'efprit de: 
chaque chofe en particulier, 
leur rend les mêmes fervices 
dans le Païs des Ames ,.qu'ils- 
faifoienc lorfqu’ils étoient en: 
vie. 

Nos Voïageurs cependant 
retournerent joïeufement dans 
leur Païs , où étant arrivez, 


314 Nouvelle Relation 

Hs firent à toute la Nation 
Gafpefienne un ample recit 
des merveilles qu'ils avoient 
vüës dans le Paiïs des Ames, 
& commanderent à tous les 
Sauvages , de la part de Pap: 
kootparout, de planter incef. 
famment le bled d'Inde & le 
petun qu'ils avoient gagné 
en jotiant avec luy à Lelde- 
flaganne. Les ordres qu'on 
leur fignifioit de la part du 
Gouverneur des Amés, furent 
éxecutez fidelement, & ils cul. 
tiverent avec fuccez le bled 
d'Inde & le petun l’efpace de 
plufieurs années : mais la ne- 
gligence de leurs ancêtres, 
difent-ils, les privent aujour. 
_.d’hui de toutes ces commedi- 
tez, fi utiles & fi neceflaires à 
toute la Nation. 

‘: On, ne fçauroit exprimer 
quel fut l'étonnement & ia 


de la Gapeñe: = 325 
joie de ces Peuples, quand 
ils apprirent toutes ces mer- 
veilleufes rêveries, & que le 
ça avoit apporté dans un fac 
‘Ame de fon fils, qui les in 
ftruiroit de toutes chofes, dés le 
moment qu'elle feroit rentrée 
dans fon corps. L’impatience 
extréme où écoient ces Gafpe- 
fiens, d'apprendre des nouvel- 
les de l’autre Monde, les obli- 
gea de faire promtement une. 
cabanne, de la même maniere 
que le :Paprootparout l’avoit 
ordonné. Leurs efperances.ce- 
pendans furent vaines &. inu- 
tiles ; car le pere aïant con- 
fié fon, fac aux foins d’une 
Sauvageffe , afin d’aflifter & 
danfer plus librement aux fe{_ 
tins publics qui fe faifoient 
pour fon heureux retour ; cette 
femme eut la curiofité de lou. 
wrir, & l’Ame en fortit aufli- 


316 Nouvelle Rélation 
tôt, & retourna d'où elie €. 
toit venuë. Le pere en aïant 
appris la nouvelle, en mourut 
de chagrin , & fuivit fon fils 
au Païs des Ames, au grand 
regret de toute la Nation Gal 
peñenne : &c voila juftement 
ce qui fait croire à nos 
Sauvages limmortalité des 
Ames. 

De ces faux principes, ap- 
puiez fur une tradition aufi 
fabuleufe que celle-ci, ils ont 
tiré ces confequences extra- 
_ vagantes ; Que'toutes les cho- 
sp or / & que 
les ames n'étoient rien: autre 
chofe , que l'ame de ce qui. 
toit animé: Que l'ame raïfon. 
mable étoit une image fombre 
ê& noire de l’homme même: 

u’elle avoit des pieds, des 
mains, -uné bouche , une tête, 
& toutes les autres parties du 


de la Gafÿepe. y 

Corps humain : Qu'elle avoir 
| æncore la même neceifité de 
boire , de manger, defe vê- 
sir, de chafler & pêcher, que 
Jorfqu'elle étoit dans le corps ; 
d'oùvient que ‘dans leurs re- 
| als ‘& ‘feftins: ils fervoient 
toûjours la portion de ces 
ames, qui fe promenoient, di- 
foientils , aux environs des 
cabannes de pou À are rte d 
leurs amis. Qu'élies ‘alloient 
à la chafle des ames-decaftors 
& d’orignaux , avec les ames 
de leurs raquectes , de: leurs 
arcs, & de leurs fléches. Que 
les méchans , à leur arrivée 
au Païs-des-Ames, danfoient 
& voltigeoientavec une gran. 
de violence, neé:mangeant que 
de l'écorce ‘de bois pourri, en 
punition de leur crime, juf. 
qu'à un certain nombre d’an. 
nées marqué par le Papxoot. 


228 Nouvelle Relation 

parou, Que les bons, au con. 
traire, vivoient dans un lieu 
feparé du bruit des méchans, 
dans un grand repos ; man. 
geant quand il leur plaifoit, 
& fe divertiffant à la -chafle 
des caftors & des orignaux, 
dont les .efprits fe laifloient 
prendre facilement : & voila 
de fujet pour lequel nos Gaf- 
pefiens:ont toûjours obfervé 
inviolablement Ja :coûtume 
d’enterrer avec les défunts, 
tout ce qui étoit à leur ufage 


À 


durant la vie. | 
CES 
RE TUR 


+ 


| CHAP. 


n lieu 


hans, 
man. 
aifoit, 
hafle 
naux, 
Joient 
voila 
Ga. 
Dfervé 
itume 
funts, 
ufage 


de la Gafhefie. 329 


CHAPITRE XIII. 


Des Superfitions -des Gafhe- 
ME. loire ve 


TL femble que les Peuples. 
Lx ont été les, plus adon. 
nez à l’Idolatrie, ont aufli.été: 
les plus fuperftitieux : d’où. 
vient que les Romains, pour. 
fe diftinguer de toutes les Na- 
tions. du Monde par la Reli- 
gion , aufli-bien que par leurs: 
armes viétorieufes & triom- 
phantes ,. ont, voulu retenir: 
chez eux les Idoles de tous- 
les Peuples qu'ilsavoient vain: - 
cus ,. aufquelles ils rendoient; 
leurs hommages. & leurs: ado- 
rations, Leur aveuglement 
même eft parvenu juiqu'à. ce 
point de fapertiion que les: 
€. 


jÿo:  Xonvelle Relation 
vaines. obfervations de leurs. 
Devins ,. fur le vol & fur le 
maager des oifeaux , ou dans 
les entrailles des animaux, gou. 
vernoient entierement l’Em. 
pire Romain; ne leur étant 
pas permis d'entreprendre, ou 
d'abandonner une affaire de 
confequence , fans confulter 
ces fortes d’Oracles, d’Augu- 
res & d'Harufpices, quiétoient 
à leur égard les Interpretes de 
Ra volonté des Dieux : maxi. 
mescriminelles,& obfervations 
ridicules, qui font encore au- 
jourd’huien vigueur chez nos 
Gafpefiens , qui obfervent, 
dans les fourberies de leurs 
Jongleurs , tout ce que les 
Romains reconnoiffoient au- 
trefois par lemminiftere de leurs 
Deévins, de leurs vaines ob{er- 
vations,&de leursfuperftitions. 
En effer, ils fe perfuadent 


\ 


leurs. 


fur le 


dans 


, gou- 
"Em. 
étant 
e, ou 
e de 
fulter 
AUUATE 
ojent 
es de 
axi. 
tions 
e au- 
z nos 
ent , 
leurs 
e les 
} au- 
leurs 
b'er- 
ions, 
dent 


de le Gafpefie. 331" 
que certains Sauvages d’entre 
eux ont communication avec 

le Demon , duquel ils efpe, 

rent d'apprendre ce qu'ils de- 

firent, ou obtenir ce qu'ils 

demandent, Ils croïent que 

dans routes leurs maladies il 

ya un Demon, ou- un ver 

dans la partie afigée, que ces: 
Barbares que nous appellons 
Jongleurs , ont le pouvoir de 
faire fortir, & de rendre la. 
fanté aux malades, par leurs 
mfufflations, leurs chants, & 
les poftures horribles qu'ils: 
font dans leurs cabannes. Ils 
simaginent encore que leurs 
Jongleurs peuvent fçavoir de 
leur Demon, qu'ils appellent 
Oüahich , les meilleurs en- 
droits de la chafle ;, & que tous 
les fonges de ces Impofteurs 
font autant de revelations & 
de propheties, dant le fuccez 
Ee ij 


332 Nouvelle Rélation 

& l’évenement leur femble- 
infaillible.Cette credulité d’un 
Peuple 7 eft extrémement 
fufceptible de ces fonifes, & 
de toutes fortes: d'erreurs , a 
mis tellement ces Jongleurs en 
credit, que ces maîtres Four. 
bes paflent pour les plus con. 
fiderables de la Nation :en un. 
mot, celuy-là:eft le plus efti. 
mé, qui paroît avoir: l'Oùüa- 
hich le plus fort ; & qui fe 
fait diftinguer entre les autres, 
par des effets les plus ex. 
traordinaires &.les plus infail. 
libles.. 

: Plufieurs de: nos François. 
ont crû un peu trop facile. 
ment, que ces Jongleries n'é- 
voient que des bagarelles, & 
un jeu d'enfant :. qu'il n’étoit 
rien moins que ce qu'on difoit, 
de l’invocatien:qu’ils faifoient 
du: Demon dans ces Jongle- 


emble: 


£ d’un 


ment 


ss, & 
Urs ,4 
ars en 
Four. 
con. 


en un: 


s efti. 
Oùa- 


ui fe. 


s ex- 
infail. 


in çois. 
facile. 
s n’€- 
es, & 
’'Étoit 
difoit, 
foient 
ngle- 


de la Gafpefie. 333: 
ries fuperftitieuies & criminel. 
les. Je veux bien croire que 
dans quelques-unes ,. il n’y à: 
bien fouvent que de vaines ob... 
fervations ; & c’eft aufli, peut- 
être, ce qui a donné lieu à: 
quelques . uns d’inferer trop 
legerement de ces Jongleries 
particüulieres & tout - à.- fait 
pueriles, que les autres n’a- 
voient rien de diabolique. IE 
eit vrai. que je n'y ai pû dé- 
couvrir aucun pacte explicite, 


‘ou: implicite , entre les Jon: 


gleurs & le Demon ; mais je 
ne puis me perfuader auf, 
que:le Diable:'ne domine-dans 
leurs tromperies, & les impof- 
tures dont il fe ferc pour amu- 
fer ces Peuples, & les éloi- 
gner d'autant plus de la con. 
noiflance du vrai Dieu ::car 
enfin il eft: difficile: de. croire 
qu'un Jongleur faffe naturelle. 


Ê 
DR PR EE ES 


33æ Nouvelle Relation 


en feu ,. qui brülent vifble- 
ment fans fe confumer ; & 


donne le coup de la mort à 


des Sauvages, fuffent-ils éloi. 
gnez de quarante à cinquante 


hicuës , lorfqu'il enfonce fon 


coûteau ou fon épée dans la 
terre. & qu'il en tire l’un ou 
l’autre tout plein de fang, di: 
fane qu'un tel eft mort, qui 
cfectivement meurt & expire, 
dans le même moment qu'il 


prononce la fentence de mort 


contre luy.. 

H n’eft pas encore naturel, 
qu'avec le petit arc dont ils 
le fervent, & qu'un Jongleur 
me donna avec fon fac de Jon. 
glerie, ils bleffent & ruent 
quelquefois les enfans dans le 
{cin de leur mere, quand ils 
décochent leurs flèches def. 
{us la fimple figure de ces pe- 


ment paroûre les arbres tout 


_ Jeurs 1n 


tit innoc 
& marc 
mieux q 
que mo 
tor , OU 

Jugez 
avouer 
fers ext 
chofe 
Gafpefn 
tant d 
gleurs, € 


paffent 
fainfiq 
lades o 
maux, 

decins: 


me qu 
féreme 
dies, & 
fanc le: 
croient 
partie 


dè la Gafpejie. 335: 
tit innocens, qu'ils craïonnent 
& marquent tout exprés, du: 
mieux qu’ils peuvent, fur quel. 
que morceau de peau de caf. 
tor , ou d'orignac.. 

Jugez delà, s’il ne faut pas: 
avoüer qu'il y a dans ces ef- 
fers extraordinaires, quelque 
chofe de diabolique. Nos 
Gafpefiens cependant , font 
tant d’eftime de leurs Jon- 
gleurs, qu’ils recherchent dans 


. leurs incommoditez, ceux qui 


paffent pour les plus fameux ,, 
(ainfique parmi nous, les ma- 
lades ont recours dans leurs 
maux, aux plus habiles Me- 
decins : ) ils fe perfuadent me- 
me que ces Fourbes peuvent 
fûrement guerir leurs mala- 
dies, & les foulager, en chaf- 
fant le Demon, ou le ver qu'ils 
croient être renfermé dans la 
partie afiligée, Ils appellent 


336 Nouvelle Relation 
& font entrer le Jongleur dans. 
la cabanne du malade :. ce. 
Bouhinne s'informe éxacte. 
ment de. fon mal, & aprés 
luy avoir fait efperer qu'il luy 
donnera guerifon, il deman. 
de & reçoit le prefent qu'il. 
fouhaite , étant en droit de 
choifir ce qu'il y a dé plus 
confiderable, de plus beau & 
de meilleur dans la cabanne 
du malade qui luy demande 
la guerifon, le conjurant de la 
luy obtenir de fon Ouhaïche, 
en luy difant ces paroles, £w- 
kadoui ; comme s'il difoit, 
Prêtre - moi ton Demon. Le 
Jongleur luy répond : Si tu 
veux que je l'emploie à ton 
fervice, il faut que tu.me faffe 
tels & tels prefens. Il ne les 
a pas plûrôt reçûs, qu’il chan- 
te quelque chanfon à la loiüan. 
ge du Oüahiche, & fait des 
poftures 


de la Gafpefe. 337 


poftures & des contorfions é- 
pouventables: il s'approche & 
fe recule du malade, il fouffle 
par plufieurs reprifes fur la 
partie infirme ; il plante & fi- 

che un bâton bien avant dans 
la terre; il y attache une cor- 
de, dans laquelle il paffe la 
tête, comme s’il fe vouloit é. 
trangler: c'eft-là où il fait des 
invocations, jufqu’à fe mettre 
tout en eau & en écume, fai- 
fant croire, par toutes ces ins. 
fames & violentes contorfons, 
que le Diable eft enfin venu, 
& qu'il le tient même atta. 
ché, pour qu'il luy accorde la 
fanté du malade. Il appelle 
enfuite & fait entrer les Sau- 
vages dans la cabanne , auf. 
quels il montre la corde, qui, 
dit-il, tient Le Demon enchai.- 
nê : il en coupe un morceau, 
& le laiffe ainfi mer 7 4 ; pro- 

F 


338  Mouvelle Relation 

mettant que le malade gueri. 
ra infailliblement, Un chacun 
luy en témoigne fa reconnoif. 
fance , par les prefens ordinai. 
res, & chantent tous d'un com. 
mun accord , quelque chan. 
fon à la lotüiange du Demon; 
afin de le rendre propice & 
favorable, non-feulement au 
malade, mais encore à la Na. 
tion Gafpefienne. 

Tout ce qui me paroït en- 
core de plus étrange dans l'a. 
veuglement furprenant de ces 
Peuples touchant leur Jongle. 
rie ;.c'eft qu'ils jonglent même 
es corps morts , comme s'ils 
“étoient vivans ; tant ils font 
-perfuadez que le Demon, ou 
Je ver, qu’ils appellent du nom 
deTchongis , ou de Malefice, 
eft la caufe de toutes leurs 
maladies |, & qu'il refte en- 
core quelque-tems dans le 


corps 


mort : 
connoî 
vous p: 
cruelle 
maine. 

Un d 
nos G 
danger 
appelle 
expert 
te: m 
lieu dt 
tions 6 
Jongle 


s'aflen 


l'orai 


de la Gafpeje. 339 


corps du malade “aprés fa 


mort : ce qu'ils firent affez 
connoître, par une aétion qui 
vous paroîtra fans doute bien 
cruelle, & tout- à. fait inhu- 
maine, 

Un des plus confiderables de 
nos Gafpefens étant tombé 
dangereufement malade , fit 
appeller le Bouhinn: le plus 
expert, pour luy rendre la fan- 
té : mais aïant expiré au mi- 
lieu du tintamare des invoca- 
tions & des infufflations de ce 
Jongleur , toute la - parenté 
s'aflembla, pour affifter aux 
funerailles de celuy qui avoit 
toûjours fait l'honneur de 
leur famille ; ils pleurerent 
enfemble fon-malheur , & fi- 
rent les feftins ordinaires des 
morts. 

Le plus proche parent fit 
loraifon funebre , avec un 
Hi | FF ij 


, 
Pme Te Æ 
+ 


340 Nouvelle Relation 

long difcours fur actions les 
plus glorieufes , que le dé. 
funt avoit faites en faveur 
de Ja Nation : 1l la commen. 
ça d'un ton de voix fort mo. 
deré ; mais enfin, outré qu'il 
étoit, par le déplaifir fenfible 
qu'il reffentoit de la mort de 
fon ami, il parut tout à coup 
plein de rage & de fureur, & 
dit à ceux qui laccompa, 
gnoient : Qu'il faloit neceflai. 
rernent fe vanger du Demon, 
qui non content d’avoir fait 
mourir le plus brave & le plus 
genereux de tous les Gafpe- 
fiens , étoit encore refté dans 
le cœur du défunt, pour l’em- 
pêcher de revivre, & le tour- 
menrer aprés fa mort, com- 
me il l’avoit perfecuté cruelle. 
ment durant fa vie, On le crut; 
& tous d’un commun confente. 
ment, defcendirent le cadavre, 


vrirent 
eleur p 
{es mair 
ché, pa 
nca 
gis , Î 
de mor 
perfonr 
buez à 
en ma 
part 


. vanger 


toit d 
fant. 

re & 

qu'à q 
lendre 
çù d 
voient 
feftin 
rage | 


de laGafpeñé. 341 

i étoit expofe fur une efpece 
d'échafaut qu'ils avoient fait 
dans la cabarine, Ils luy ou. 
vrirent le ventre : & le Jon- 
gleur prenant le cœur entre 
{es mains , aprés l'avoir arra- 
ché, par un mouvement d’in- 
dignation contre le Tchou- 
gis , le découpa en autant 
de morceaux qu'ils étoient de 
perfonnes, & les aïant diftri. 
buez à toute Faffemblée, ils 
en mangerent chacun leur 
part , pour , difoienc- ils, fe 


._vanger du Demon, qui é- 


toie dans le cœur du dé- 
funt. Cette ation, barba. 
re & cruelle , ne s’eft faite 
qu'à quatre à cinq lieuës de 
l'endroit où j'étois ; & je lai 
icû de ceux-mêmes qui a- 
voient aflifté à cet horrible 
feftin , où la colere & la 
rage firent paroïtre tout ce 
FF üïï 


j4a- Nouvelle Relation 
qu'on fe peut imaginer de plus 
inhurnain, 

Nos Gafpefiens font telle- 
ment adonnez à leur Jongle. 
rie, qu'on peut dire que ce 
vice leur eft naturel & here. 
ditaire: c’eft pourquov, quand 
on les eh veut tirer , cé quine 
fe fair qu'avec bien de la pei. 
ne, ils ont aflez de malice 
pour dire aux Mifionnaires, 
Qu'ils n'ont pas d’'efprit, de 
trouver mauvais de ce qu'ils 
foufflent leurs malades ; puif 
qu'ils font eux-mêmes des in. 
fufllations, lorfqu’ils baptifent 
les enfans : & que fi les Pa. 
triarches ont l'intention de 
chaffer le Diable ou le peché, 
par leurs fouffles & par leurs 
exorcifmes, lss Sauvages n’ont 
point aufli d'autre deflein, que 
de chaffer le ver, oule Demon, 
du corps du malade, 


di 
Vous r! 
que Jon 
culier, © 
ces dont 
glerie : le 
leur Où 
d'un Q 
{ous cel 
tre, 
têre. Il 
les mai 

qu'un 
pour me 
loit prié 
ftruire. 
tant pl 
déja lo 
tois de 
Dicu, 
erreurs 
tez du 
Je rem 
relolut 
tien. ( 


de la Gafhefie. 343 
Vous remarquerez que cha. 
que Jongleur a fon fac parti- 
culier, où font toutes les pié. 
ces dont il fe ferc dans fa Jon- 
glerie : les uns ont la figure de 
leur Oüahich, fous la forme 
d'un Quinquajou; les autres. 
fous celle de quelque monf- 
tre, ou d’un homme fans 
tête. Il m'eft tombé entre 
les mains un de ces facs, 
qu'un Jongleur me donna, 
pour me témoigner qu'ilvou- 
Joit prier Dieu, & fe faire in- 
ftruire. Je le reçüs avec d'au- 
tant plus dejoie, qu’il y avoit 
déja long.tems que je fouhai. 
tois de gagner cette ame à 
Dieu, en luy faifant quitter fes 
érreurs, pour fuivre les veri. 
tez du Chriftianifme. Il me 
le remit entre les mains, avec 
relolution de fe faire Chrê- 
tien, en me donnant avis, que 
F F üi 


344 Nouvelle Relation 

{i je le confervois pour l'en- 
voïer en France , & luy faire 
changer de Païs, je ne vivrois 
pas davantage que quatre à 
cinq jours;& que fi je le jettois 
au feu, je devois apprehender 
que la maifon ne fût auf. 
tot reduite en cendres, à cau- 
fe des effets extraordinaires 
que fon Oüahich cauferoit, 
lorfqu'il fe verroit dans les fl. 
mes, 

H eft bon de ménager les 
Sauvages, & de differer quel. 
quefois à les inftruire , juf- 
qu’à ce qu'ils aïent levé l’ob. 
ftacle qui:s’oppofe à leur con- 
verfion : cela leur donne plus 
d’eftime & de veneration pour 
le Chriftianifme, qu'ils croient 
alors ne pouvoir compatir avec 
leurs erreurs. Celuy- ci m'’a- 
voit témoigné plufieurs fois, 
qu'il vouloit fe faire baptifer; 


afin d’e 


dans la 
pour pr 
Je fçave 
toit un 
gleurs g 
ui M 
Je i 
les fois 
fe fair 
nut bie 
fuites {6 
change 
s'il ne 
à fon C 
toutes- 
voit fa! 
été fat 
cœur | 
m'en 
ques |] 
peile. 
donc: 
toûjo! 


de la Gafpefie. 343 


afin d'entrer avec les autres 
dans la cabanne de Jesus, 
pour prier le Dieu du Soleil, 
Je fçavois cependant qu'il é- 
toit un des plus fimeux Jon. 
gleurs de toute la Nation, ce 
qui m'obligeoit de le traiter 
affez indiffcremment , toutes 
les fois qu'il me parloit de 
fe faire inftruire. Il con- 
nut bien que toutes fcs pour 
fuites feroient inutiles, s’il ne 
changeoït pas de conduite, & 
s'il ne renonçoit pour jamais 
à fon Oüahich. Je luy dis que 
toutes-_les promeffes qu’il m'a- 
voit faites jufqu’alors, avoient 
été fans effet, & que fi fon: 
cœur parloit tout de bon, il 
m'en devoit donner des mar- 
ques plus finceres, que par le 
p2ilé. Ah: me ditil ; tu crois. 
donc que je te veux tromper 
toûjours , comme j'ai fait juf- 


LEE 


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346 Nouvelle Relation 

qu'à prefent ? Tu te trompes 
toi. même: & pour-te perfua- 
der efficacement que je fuis 
dans une veritable difpofition: 
de quitter mes erreurs, & de 
venir à la Priere, tiens, me dit. 
il, voila mon fac de Jonglerie 
que je remets entre tes mains, 
pour ne m'en plus jamais fer- 
vir. 

Voici l'inventaire de ce que je 
trouvai dans ce petit fac à Dia. 
ble, qui étoit fait dela peau 
d’une tête entiere d'orignac, 
à la referve des oreilles: qui 
en étoient ôtées, 

Il y avoit premierement le 
Oüakich de ceJongleur, qui 
étoit'une pierre de la:grofleur 
d’une noix , envelopée dans 
une boëte qu'il appelloit la 
maifon de fon Demon. Un 
morceau d'écorce, fur laque: 

ke étoit une figure aflez hi- 


de la Gafpejie. 347 
deufe , faire avec de la pour. 
celaine noire & blanche, qui 
reprelentoit quelque monftre, 
qu'on ne put pas bien diftin- 
guer, n'étant ni la reprefen- 
tation d’un homme, ni d’au- 
cun animal , mais la forme d’un 


petit Quinquajou , qui étoit 


ornée de raffade noire & blan- 
che: celuy-là, difent les Jon- 
gleurs, eft le msître Diable, 
ou Otahich. Il y avoit de 
plus, un petit arc d'un pied 
de longueur , avec une corde 
de deux braffes, entrelaffée de 
porc-épi : c'eft de cet arc fa. 
tal dont ils fe fervent , pour 
faire mourir les petits enfans 
dans lefein de leur mere. ÿe 
me fuis fervi de la corde, pour 
en faire une ligne à pêcher la 
truite ; & j'en ai pris plus de 
deux cens, en trois heures de 
tems, dans un lieu où elles. 


348 Nouvelle Relation 
étoient en tres - grande abon. 
dante. Cela furprit un peu nos 
Sauvages, de voir que je fai- 
fois fi peu d'état d’une chofe 
que leurs Jongleurs eftiment 
tant, | 

Outre cela, ce fac conte- 
noit encore un morceau d’é. 
corce , envelopé d'une peau 
delicate & bien mince , où é. 
toientc reprefentez des petits 
enfans , des oifeaux, des ours, 
des caftors ê& des orignaux ; fur 
Jefquels le Jongleur darde fa 
fléche à fa volonté. avec fon 
petit arc, pour faire mourir 
des enfans, ou quelque autre 
chofe, dont la figure eft repre- 
fentée fur ce morceau d'écor- 
ce, Enfin, j'y trouvai un bä. 

ton d’un grand pied de long, 
- garni de porc-épi blanc & 
souge, au bout duquel étoient 
attachées plufieurs courroies 


de la Gajpefe. 349 


de la longueur d’un demi- 


pied, & deux douzaines d’er- 


ge d'orignac : c'eft avec ce 


dcon qu'il fait un bruit de 
Demon , fe fervant de fes er. 
gots comme de fonnettes, qui 
femblent plus propres à diver- 
tir les petis enfans, qu’à jon- 
gler. En un mor, la derniere 

piece du fac fut un oifeau de 

bois, qu'ils portent avec eux 
lorfqu'ils vont à la chañle, - 
dans la penfée qu'il leur fera 
tuer du gibier en abondan. 
ce, » | | 
_ Nôtre Sauvage Jongleur é- 
toit cependant fort en peine, 
de ce qu’étoit devenu fon fac, 
& quel ufage j'en avois fait : 
il s’en voulut éclaircir, cinq 
4 fix femaines aprés me la- 
voir donné ; & vint pour ce 
fujet à la cabanne où j'étois, 
Je luy dis, qu'il ne faloit plus 


350 Nouvelle Relation 
fonger à fon fac, qui avoit 
merité d'être jetté au feu, 
puifque c'étoit le partage du 
Diable , qui y avoit demeuré 
fi long.rems; & qu’il ne m'é. 
toit arrivé aucun mal , non 
plus qu'à la maïfon , quoi- 
qu'en me le donnant il m'eût 
menacé de quelque malheur, 
Se perfuadant d'abord que je 
l’avois brûlé, Helas! dit-il, je 
- m'en fuis bien:apperçû , dans 
les voïages que j'ai fait depuis 
que je te l'ai donné : car j'ai 
eu faim, & j'ai été fatigué; 
‘ce qui ne m'arrivoit jamais, 
quand j'avois mon fac, Je pre- 
nois mon Diable entre mes 
mains, & lepreflois fortement 
contre mon :eftomac : Hé 
quoy donc, luy difois.je, fouf- 
friras-tu que Je -fois accablé 
de faim:& de:fatigue, toi qui 
nc m'as jamais delaiflé ? Fais, 


avoit 
feu, 
ve du 
neuré 
m'é. 
| non 
quoi. 
m'eut 
Iheur, 
que je 
-il, je 

dans 
lepuis 
ar j'ai 
1guC; 
mais, 
epre- 
» mes 
ment 
> Hé 
fouf- 
cablé 
i qui 
Fais, 


de la Gafpejie. 351 
de grace , que j'aie dequoy 
manger : donnes. moi quelque 
foulagement dans les fatigues 
& dans la neceflité qui m’ac- 
cablent, Il écoutoit ma prie. 


re, & éxauçoit promtement 


mes vœux. Je luy fis cepen- 
dant avoüer , en luy montrant 
fon Oüahich, que c'étoit en- 
core un refte de fes rêveries, 
& de fes fotes imaginations ; 
luy marquant plufieurs ren- 
contres où il avoit beaucoup 
fouffert, fans qu'il eût reçû 
aucun fecours du Demon, 
dont la vertu étoit fi foible , 
qu'il n’avoit.pas le pouvoir de 


_s’aider, ni de:fe foulager luy- 


même dans l’excez de fes fouf- 
frances. | 
Quelques - uns de:ces Jon- 
gleurs {e mêlent aufli de pré- 
dire les chofes futures ; -en- 
forte que: fi leurs prédiétions 


\ 


352 Nouvelle Relation 

fe trouvent veritables |, com: 
me il arrive quelquefois par 
hazard, les voila en credit & 
en reputation: fi au contraire 
elles fe trouvent faufles, com. 
me c'eft l’ordinaire , ils en 
font quittes pour dire que leur 
Demon eft fâché contre tou. 
te la Nation, C'eft une cho. 
fe affez furprenante, que cet. 
te impertinente excufe , bien 
loin de les décrediter, leur 
procure des prefens confide- 
rables qu’on leur fait, pour 
appaifer la colere de ce De. 
mon , qui par le miniftere de 
. ces Jongleurs, abufe ces Peu- 
ples, & fe joüe aifément de 
leur fimplicité. 

Nos pauvres Gafpefiens é. 
toient autrefois tourmentez du 
Diable , qui fouvent les ba- 
toit tres. cruellement, & mê. 
me les épouventoit par des 

ae fpectres 


de la Gafpefe. 3 
fpeêtres Side 4 des "S… 
tômes horribles ; jufques-là, 
qu'on a vû autrefois d'effroia. 
bles carcafles tomber au mi- 
lieu de leurs cabannes , lef. 
quelles caufoient tant de cer- 
reur aux Sauvages , que quel- 
quefois ils en tomboient morts 
fur la place. 

Comme dans les occafions 
qui font perdre courage aux 
plus hardis ,.il fe rencontre 
toûjours quelque déterminé, 
il arriva en celle-ci, qu’un de 
nos Sauvages., fe propofa de 
vanger luy. feul les. outrages 
que les Demons faifoient à 
toutes les cabannes de la Na- 
tion ; il prit en effec le def- 
fia de tuer celuy. qui les: 
avoit tourmenté cruellement 


depuis fi long-rems :' il affüra:' 

même aux Sauvages, qu'il ne: 

doutoit auçunement du fuc- 
Gz 


354 Nouvelle Rélation 
cez de fon entreprife, & qu'ils 
n'avoient qu'à fe réjoüir ; par. 
ce, difoit.il, qu'il fçavoit pré: 
cifément l'endroit par le. 
quel il venoit chez eux: 
c'étoit ufh petit ruifleau en- 
tre deux rochers , où il ne 
manqua pas de fe camper avec 
fon fuzil entre fes bras. Un 
de nos François l'aïant trou. 
_ fé en cette pofture, luy de- 
umanda cé qu'il faifoic, & qui 
itattendoït, Qui j'attens?-ré- 
pondit. il. fierement ; j'attens 
le Diable pour le tuer, luy 
ärtrdcher le cœur du ven. 
tré, & enifuité luy enlever la 
chevelure , en punition & en 
vengeance des outrages & des 
infultés qu'il notis a faits juf- 
qu'à prefenñc: il y a trop long- 
tes qu’il nous tourmente, & 
_e'eft aujourd’hui que je veux 
délivrer tous Lés Gafpéfiens de 


t pré: 


r le. 


eux : 
u en- 
il ne 
ravec 

Un 
trou. 
y de- 


& qui 


S?-ré. 
attens 
Fr, luy 
| ven. 
ver la 
ê&t en 
& des 
ts juf- 
long- 
Te ; & 
“veux. 
ens de 


qu'ils. 
; Par. 


de la Gafefie. 355" 
ces malheurs : qu’il vienne, 
qu'il paroifle, je l’atrens de pied- 
ferme, 

Il eft conftant que depuis: 
qu'ils fon inftruits de nos fa- 
crez Mifteres | particuliere- 
ment ceux que nous avons: 
baptifez , ne font plus ba- 
fus, ni tourmentez du De. 
mon , de la maniere qu'ils l’és 
toient auparavant qu'ils euffenc: 
reçû le premier & le plus ne- 
ceffaire de nos Sacremens, 

Si ces Peuples, comme vous 
venez de voir, fons fi arrêtez 
à leurs Jongleries,. ils n'obfer- 
vent pas avec moins d’éxacti- 
tude certaines coûtumes ri- 
dicules & fuperftitieufes ; fca- 
voir, que les jeunes gens non: 
mariez ne mangent jamais 
de porc- épi rôti, fe perfua- 
dant qu’ils ne marcheroient. 
non plus que cet animal, qui: 
Gg i] 


356 Nouvelle Relation 

va tres-lentement : il leur efk 
cependant permis de.le man. 
ger boüil'ï, fans aucun tif. 
que. 

Ees- petits fans d'ours, d’o- 
rignac , de loutres, de caftors, 
& de porc-épis qui font en. 
core dans le ventre de. leur 
mere. eft: le-morceau délicat 
qui eft refervé pour les an. 
ciens,. n'étant pas permis aux 
jeunes gens d'y goûter ;, parce 
qu'ils auroient, difent:ils, bien 
mal aux pieds quand ils iroient 
à la cha. Parce même rai. 
fonnement, il leur eft aufli dé. 
fendu de manger des entrail. 
les de l'ours, de la moëlle, ou 
de quelques autres morceaux 
delicats, ces-mets frians étant 
uniquement. refervez. pour les 
vieillards, | 

Ees-os du caftor ne:fe doni 
pent pas aux. chiens, d'autant 


an. 
ri. 


d'o- 
Ors, 
en- 
leur 
licat. 
an- 
aux 
arce 
bien. 
ient 
| Fâle 
| dé. 
rail. 
, OU 
"aux 
tant 
r les. 


loni. 
cant 


de la Gafhefie. . 3ÿ7 
qu'ils perdroienc , felon leur 
opinion le fentiment de la: 
chaîfle du caftor. On ne les 
jette point non plus dans les. 
sivieres, par ce que les Sauva. 
ges apprehendent se l'efprit: 
des os de cet animal n'en por- 
tent bien-tôt la nouvelle aux: 
autes caftors, qui deferteroient- 
le Païs, pour éviter le même- 
malheur. 

Ils ne brûlent jamais encore: 
les os du faon de l'orignac, ni: 
la carcaffe des martes : & ils: 
fe donnent bien de garde auff: 
de les donner aux chiens ; par: 
ce qu'ils ne pourroient plus: 
prendre aucunsde ces animaux. 
à la chafle, fi les efprits des. 
martes & des faons d’orignac: 
difoient à leurs femblables, le: 
mauvais traitement qu'ils au- 
roient. reçû chez les Sauvas 


3538 Wouvelle Relation: 

* S'ils prennent quelques caf- 
tors à la trappe, la coûtume 
veut qu'il foit ouvert en pu- 
blic,.& que la viande demeu- 
re deux jours fur les perckes 
à la fumée, avant que de la 
mettre à la chaudiere. Il faut 
bien prendre garde que le 
boüillonne tombe dans le feu, 
& conferver les os foigneufe. 
men ; parce que le contraire 
eft un prefage de malheur ,.ou 
de quelque infortune fur toute 
. la Nation. | : 

Un Chef de la Nation jetta 
-une fois en ma prefence, le 
pied d’un hibou dans la chau- 
diere d’un feftin folemnel, 
comme un pronoftic affüré 
que fon fils, qui lavoit tué à 
l'âge de cinq ans, feroit un. 
jour un grand chaleur, & le 
pe vaillant guerrier du Mon- 

€. 


de la Ga/pefie. 359: 

Les jeunes gens ne mangent 
jamais le cœur de l’ours, crain- 
te de fouffler en marchant, & 
de-manquer de courage dans. 
les occafons. Si quelque chaf- 
feur a tué, ou pris à la trape: 
quelqu'un de ces animaux, on 
fe donne bien de garde de le: 
faire entrer par la porte ordi. 
naire de la cabanne: la coû: 
tume veut, & la fuperftition: 
ordonne , d'y faire une ou- 
verture nouvelle, a: droite ou: 
à gauche, parce que, difenc-ils,. 
les Sauvageffes ne meritent pas 
de pañfér par où l'ours entre 
dans la cabanne. Les filles &c 
les femmes qui n’ont pas en: 
coré eu: d’etifans, en fortentau- 
moment que l'ours en appro-. 
che, & elles n’y reviennent ja- 
mais, qu’il ne foit cout mange. 
Nos Gafpefiens font encore: 
tellement credules atix rêves ,. 


360 Nouvelle Relation 
qu’ils donnent facilement dans 
tout ce que l'imagination, ow 
le Demon leur reprefente en 
dormant ; & c’eft aflez que 
_de rêver chez eux, pour leur 
faire prendre des refolutions 
fur un même fujet, toutes con. 
traires à celles qu'ils auront 
prifés auparavant. 

Ce qui eft de plus furprenant, 
c’eft qu'ils obfervent encore 
aujourd'hui certaines ceremo. 
nies dont ils ne connoiflent 
point l'origine, ni ne donnent 
d'autres raifons, finon que 
leurs ancêtres ont toûjours 
pratiqué la même chofe, La 
premiere, c’eft que les filles & 
les femmes fe reputent immon- 
des, lorfqu’elles fouffrent les 
incommoditez ordinaires à 
leur fexe ;.& alors il ne leur eft 
pas permis de manger avec les 
autres :. mais il. faut. qu'elles 

| aient. 


jans 
, OÙ 
. en 
que 
leur 
10nS 
con. 
ront 


ant, 
core 
Mo - 
flent 
nent 

que 
jours 
. La 
es & 


non- 
t les 
ss. À 
ireft 
ecles 
elles 


| delaGafpefe. 36 
siens leur chaudiere à parr, 
& qu’elles vivent en leur par. 
ticulier, Il n’eft pas permis 
aux filles, pendant ce tems- 
là, de manger du caftor, & 
celles qui en mangent font re. 
putées méchantes; fe perfua- 
dant que le caftor , difent-ils, 
qui a de l'efprit, ne fe laifle- 
roit plus prendre par les Sau- 
vages ‘aprés avoir été mangé : 
par léürs filles immondes. Les 
véuves ne mahgent jamais de 
ce qui a été tué par les jeu 
nes gens ; il faut que ce foit 
un homme marié , un vieil: 
lard , où un confiderable de 
k Nation , qui chaffe ou pe: 
che pour leur nourriture. EL; 
les obfervent fi fcrupuleufe. 
ment cette coûtume fuperfti- 
tieufe , qu'elles racontent en- 
core aujourd'hui avec admira- 
tiou, qu'une sd“: Ngi cd 


LA 


362 Nosvelle Reldéion 
: fienne fe lala mourir de faim, 
plûtôc que.de manger de l'o. 


rignac ou du caftpr , qui é. que 
toient dans fa cabanne jufqu’à quitt 
l'abondance ; parce qu'ils a. ancê 
voient été tuez par des jeu- Sauv 
_ nés gens, & qu'il n'étoic pas re de 
"permis aux veuves d'en man. Fran 
gere. à \i fuivr 
J'en ai vû une, dans les hi loir 
vérnemens que j'ai fait dans leurs 
les bois avec nos Sauvages, Æ d'au 
qui. demeura trois jours fans à la 
manger, avec autant.de joie, quel 
que fi elle eût fait la meilleu. pour 
 rechere du monde. Je luy dis {eme 
tout ce qu'il me fut pofble, le: 
pour luy faire rompre fon Ca- luy 
rême, C’eft ainfi qu'ils appel. alle 
lent cette abftinence: mais que 
ce fut en vain! & je ne pûs ja- con 
mais-la refoudre à manger, & c 


quoiqu'il y eût de la viande Je 
abondamment dans fa caban. 


" 


ui €. 
qu'à 
ils a. 
| jeu. 
It Pas 
man 


es hi- 
dans 
ages, 


s fans 


joie, 
illeu. 
uy dis 
Hble, 
n Ca- 
\ppel- 
_ Mais 
'Ôs ja- 
nger, 
jande 


Re: fesenfans m 


4 Tr 
Le. 


“aléas Gafpefie. ” 363 
es murmu- 
mureérent .contre moi, de ce 
que je follteitois leur mere à 
quitter là coûtume de leurs 
ancètres ; me difant que les 
Sauvages avoient leur manie_ 
re de vivre, aufli: bien que les 
François, que nous pouvions 
fuivre nos maximes, fans vou 
loir les obliger à quitter les 
leurs. Cette femme me pria 
d'accompagner les Sauvages 
à la chafle du caftor , à la- 
quelle ils-m'avoient ‘invité , 


pour m'en donner le divertif 


fement: & elle m’affüra qu’el- 
le mangeroit volontiers de ce. 
luy que je ruërois, fi j'avois 
aflez d’adrefle d’en furprendre 
quelqu'un ; parce qu'elle me 
confideroit comme leur pere, 
& comme un de leurs anciens, 
Je fus affez heureux d’en trou 
ver deux, aufquels je cafai La 
| Hh ÿ 


364 Noñutlle Relation 

têre, je les portai à fa caban« 
ne, &.je luy en fis prefent : 
elle les mangea tous les deux 
en fon particulier, né luy é- 
tant pas permis de: manger 
avec les autres, ni aux au- 


tres de manger avec elle, El- 
les obfervent la même chofe 
aprés teurs couches , pendant 
un mois où deux, fuivant leur 
volonté : :& pendant tout ce 
tems-là ,'c'eft une efpece d'in. 
famie, & un méchant prefage, 


fi elles boivent dans la chau- 
diere, ou dans le plat d'écorce 
qui font fà leur ufage, parce 
que, difent ces Barbares, on 
ne peut faire bonne chaffe d’o, 
rignac, nide caftor, quand cela 
. arrivé. 

. Comme nos Sauvages s’ap- 
perçoivent qu’on rend beau- 
coup d'honneur aux Miffon- 
“maires , & qu'eux.-mêmes les 


EL 2 “ Ps 


… "de la Gäfhehe:". 16 

ont qualifié, SEAT ê& Le 
‘reverence, du titre de Patriar- 
che;:on 4 fouvent vû de ces 
Barbäres s'ingerer & affec- 


_ter léxercice & les fonctions 


-de Mifhionnaire , jufqu’à con- 
feffer comme nous; ceux de 
leur Natiof. . Quand donc ces 
fortes de’ gens veulent autori. 
fer ce qu'ils difent, & s’ériger 


en. Patriarches,, il font acroi- 
_sednos Gafpeñens, qu'ils ont 


reçû quelque don particulier . 
du Ciel: comme celuy de Ke- 
hibexi difoit ,: qu'il avoit re- 
Çû une image du Ciel ; ce n'é. : 
toit cependant qu'un portrait 
qu'on luy avait donné, lorf- 
qu'il étoit à la traite chez nos 
Francois. . d : 
. Gequi eft furprenant, c'eft 
que cette ambition de faire le 


: Patriarche, ne domine pas feu: 


lement fur les hommes s les: 
7 Hh ii 


366 Nouvelle Relrion - 
femmes mêmes s'en mêlent ; 
Jefquelles en ufurpant la qua- 
lité & le nom.de Religieufes, 
difent quelques prieres à leur 
mode, & affectent une ma- 


niere de vivre plus retenuë. 


que celle du commun des Sau- 
vages, qui fe laifFfant ébloir 
à l'éclat d'une faufle & ridi. 
culedevotion, les confiderent 
comme des femmes extraordi. 
naires, qu'ils croient converfer, 
parler familierement, & com. 
muniquer avec le Soleil, qu'ils 
ent adoré tous comme leur 
: Divinité. Nous en avions une 
fameufe il n’y a pas long. 
tems, qui par fes fuperftitions 
extravagantes , entretenoit 
celles de ces pauvres Sau- 
vages. J'avois un defir extré- 
me de la voir; mais elle mou- 
rut dans les bois, fans le bap- 
sème , que j'avois defféin de 


lent ; 
 qua- 
cufes, 
à leur 
Ma. 
tenuë. 
Sau. 
bloüir 
ridi. 
lérent 
Ordi. 
rerfer, 
com. 
qu'ils 
leur 
JS une 
long. 
tions 
enoit 
Sau. 
Ktré- 
nou: 
bap. 
1 de 


| de la Gafpefe. 367 
luy donner, RE étéaflez 


heureux de l'en rendre capa- 


ble, Cerre vieille, qui comp- 
toit plus de cent quatorze ans 
depuis fa naiffance, avoir, pour 
toutes fes devotions ridicu- 


des & fupertirieufes, quelques: 


grains de jaie, qui étoient Jes 
reftes d’un chapelet défilé, 
qu'elle conférvoit precieufe- 
ment, ne les donnant qu’à 
ceux qui étoient de fes amis; 
en leur proteftant cependanr, 
que le don qu’elle leur faifoic 
étoit venu originairement du 
Ciel, qui luy continuoit toû- 
jours cette même faveur, au- 
tant de fois que pour adorer: 
le Soleil., elle fortoit de fa ca- 
banne, & luy rendoir fes hom. 
mages & fes adorations : Je’: 


n'ai pour lors, leur difoitelle,: 


qu’à prefentermamain & l'ou: 
wir-,: pour faire tomber du: 
Hi ü 


365 Neuve Relation 


ont la vertu & la proprieré 
non-feulement de foulager les 
Sauvages dans leurs maladies 
_& dans toutes leurs neceflitez 
les pluspreflantes ; mais encore 
de les preferver de la furprife, 
de la perfecution, & de la fu-. 
reur de leurs ennemis. On peut 
dire vericablement, que fi quel. 
qu’un de ce Peuple s'adonnoit. 
tout de bon à la vertu, & qu'il 
pri foin d’inftruire les autres, 
il feroit des prodiges parmi 
eux ; puifqu’ils croiroient ai. 


fément tout. ce que diroit un 


homme de leur Nation, Cette 
fourberie donc, que ces grains 
de chapeler venoient du Ciel, 
étoit fi bien rechë de ceux 
qui {e-glorifioient d'en avoir 
uelques-uns, qu'ils les con- 
érvaient comme tout ce qu'ils, 
avoient de plus cher au mon. 


è 
… 


Ciel.ces grains mifterieux, qui 


r les 
dies 
tez 
ore 
fe, 
fu. 
DEut 
uel., 
oit. 
qu'il 
res, 
rmi 
ai. 


eun 


êtte 
ains 
ie), 
eux 
voir 
on... 
ils, 


Re 


- de la Gafpefes : : 
de , -& c'étoit f Es à a 
trance , que de les contredire 
dans une fotife, qui dans leur 
eftime -paffoit pour quelque 
chole. de divin & de facré. 
Tel étoit le -fentiment d’une 
Sauvageffe: qui: m'avoit  de- 


_mandé le Baptème , & que 


j'inftruifois pour. ce fujet pen 
dant mon hivernement de Ni 
pifiguit: elleavoit, comme pa. 
rente de cette Patriarche, 
cinq grains de chapelet mifte. 
rieux, qu'elle tenoic envelopez 
avec beaucoup de foin ; elle 
me les montra , en-me vou. 
lant perfuader que -c'étoit un 
prefene que le Ciel avoir fait 
à cette pretenduë Religieufe. 
Ce trait de fuperftition , que 
jappercüs dans certe Care. 
chumene ; me fit prendre la 
refolution de differer fon: Bap- 
tême, luy faifant connoître 


370  Wouvelle Relation 
l'obftacle qu'elle y apportoir, 
par la faufle & fole creance 
qu'elle avoit toucliant ces 
grains de chapelet , qui ve- 
noient de France ; & que fi 
elle avoit autant d'empreffe- 
ment pour le Baptême, qu'el: 
Je l'avoit témoigné | elle 
ne m'en pouvoit donner de 
preuves plus évidentes, qu'en 
me les remértant entre les 
mains. Elle füt affez furprife 
de ce difcours:; elle me pro 
mit néanmoins, quoique d'ü- 
ñe maniere affez foible, qu’elle 
feroit tout ce que je fouhaite. 
rois en ce rencontre, Elleme 
Jes fit voir ; & les aïänt entre 
mes mains, j'admirai la fim- 
licité: de cette ereature. J'en 
cachaï un, & de cinq qu'elle 
m'avoit donné , je ne luy en 
rendis que quatre. Elle me 
deranda, bien embarraffée, 


de la Gafpefie. 37 


où étoit le cinquiéme? J'af- 


feétai d'ignorer le nombre 
qu'elle m'en avoit donné , & 
je fis femblant de le chercher 
parmi les branches de fapin 
fur lefquelles j’étois pour lors 


‘affis. Cette Catechumene s'é. 


tant donc perfuadée , auffi- 
bien que toute fa famille, que 
j'avois laiflé tomber par mé- 
garde ce grain mifterieux, elle 
en fit elle. même, avec tous 
les autres une recherche, fi é- 
xacte, qu'il ne refta rien dans 
fa cabanne qui ne fûe ôté 
plufieurs fois de fa place. J'a- 
vois affez de peine à garder 

le ferieux , voïant tout ce plai: 
fant remuë- ménage ; & peu 
s'en falut, que je n'éclatafle 


de rire, lorfqu’une vieille Saw. 


vagefle: confiderant que tou- 
tes ces recherches éroient inux. 
tiles, commenca à fe plaindre 


372 Nonvtlle Relation 
du peu de foin .que’j’avois eu 
de conferver une chofe fi pre. 
cieufe ; elle me dit, les larmes 
aux yeux: Qu'elle avoit un 
regret mortel , d’une perte fi 
confiderable : qu'il étoic bien 
aifé de voir que ce grain étoit 
venu du Ciel, puifqu'il avoit 
quitté fi fubitement leur ca. 
banne, pour s'envoler dans le 
_ ein du Soleil, duquel il def. 
<endroit une féconde fois, 


quand la Patriarche feroit fa . 


priere accoëtumée : que tout 
incredule que j'avois paru: juf. 
.qu'alors, à tout ce que me di- 
foienc les Gafpefiens ; de la 
fainteré de certe vieille, & de 
da converfation familiere qu’el- 
Je avoit rous.les jours avec 
Dieu, elle m'en feroit cepen. 
dant connoître la verité, lorf. 
que nous irions au Printems, 
comme nous nous le prapo: 


reill 
te p 
men 
por! 
dec 


… delaGafpeñies T 375 
fions, dans la cabanne de cet. 
te Patriarche ; où je trouve- 
rois infailliblement le grain 
que j'avois perdu. Elleme reï< 
tera la même chofe pendanc 
plufieurs jours, avec tant d’im- 
portunité, que j'admirois fon 
extravagance & fes fuperfti- 
tions. Les raïifons les plus 
convaincantes que je luy alle- 
ouois pour là détromper , fu: 
rent inutiles ; car fermant l’oi 
reille à cout ce que je pûs di 
te pour luy infpirer des fenti- 
mens plus juftes , elle sem: 
portoit contre moi avec tant 
de colere & de violence , que 
je jugeai à: propos de la dé- 
tromper dans le moment, & 
de la convaincre de l'erreur où 
elle étoit : ce qui me fut bien 
facile.; en luyÿ montrant ce 
grain de chapelet, & l'abus 
urprenant dont elle étoit 


374 Nouvelle Relation 
coupable, Elle fut extréme- 
ment furprife , & m'avoia 
franchement qu'elle n’avoit 
pas d’efprit. Chacun profita 
de mes inftruétions ; & nôtre 
Catechumene me donna d’un 
grand cœur les quatre autres, 
qu'elle conférvoit precieufe. 
ment , parmi tout ce qu'elle 
avoit de plus confiderable, 
Quelques-uns de nos Fran. 
çois, qui avoient été dans la 
cabanne de cette vieille Gaf. 
pefienne , m’aflürerent qu’elle 
avoit encore en finguliere ve. 
peration un Roi de cœur, le 
pied d’un verre , & une ef- 
pece de medaille : qu’elle à. 
doroit ces bagatelles avec 
tanc de refpeét, qu'elle fe 
profternoit devantelles, com- 
me devant fes Divinitez, Elle 
étoit de la Nation des Porte., 
Croix, felon qu'il-étoit aifé 


- delaGafheñe. 375 
de voir par la fienne, qu'el- 


le avoit placée dans l'en- 
droit le plus honorable de fa 
cabanne ; l’aïant enjolivée de 
raffade ; de pourcelaine , de 
matachias , & de porc-épi, 
dont le mélange agreable re. 
prefentoit plufieurs & diffe- 
rentes.figures de tout ce qui 
étoit à {a devotion. Elle la 
mettoit ordinairement entre 
elle & les François ; les obli- 
geant de faire leurs Prieres de- 
vant fa Croix, pendant que 
de fon côté elle faifoic les fien- 
nes , felon fa coûtume, de- 
vant fon Roi de cœur & fes 
autres Divinirez, que les Sau- 
vages enterrerent avec elle 
aprés fa mort, perfuadez qu’ils 
étoient, qu’elle iroit faire la 
Patriarche dans l’autre Mon- 
de, & qu’elle n’auroit pas la 
deftinée des autres hommes 


sgle 


376 Nouvelle Relation 


mortels dans le Païs des Ames; PEUR 

_ qui danfent fans cefle à leur #3 
arrivée, & font toujours dans € 

un continuel mouvement ; | 

mais qu’elle joüiroit d’un re, À Des 
pos perpetuel, & d’une heureu- va 
fe tranquillité. Æ Met: 
-‘Je n’aurois jamais fait fi je L 
. voulois ::vous rapporter ici Aon 
tous les traits de fuperftition les p 
de ces :Barbares : ce que j'en c'eft 
ai dit-fuffit, pour: vous -fâire avec. 
voir juigéot va l'abus & la bliqu 
| fimplicité de ce Peuple aveu- Emp 
: gle, qui à vêcu dans les te. qu'il 
nebres du Chriftianifme , fans que: 
Loi, fans Foi, & fans Reli- invi0 

gion, EAN PIECE ne 
dé sie pu 
au, 3 eus. plus 
déin.à | danc 
‘FER #ienr 


CHAP. 


«de Ta Gafpehés ©” T7 


CHAPITRE XIV. 


Des Souverains @ des Loix dés 
VIARIS :Gafpefiens. d'u TRS 


Ï; eff:conftant que les Loix 
Aont fondé les Monarchies 
Jes ‘plus floriffantes du méndes. 
c'ef® pourquoy on les appelle 
avec-juftice l'ame :des Repu.- 
bliques, des Roïaumes & des: 
Empires de l'Univers:, parce: 
qu'ils ,ne-fubfftent qu'aurant 
querles Peuples en obfervent 
inviolablement-les Eoix : aufls: 
ne peut-on, s'il me femble,, 
donner aujourd'hui. de raifon. 
plus convaincante de la déca- 
dance de la Nation Gafpe- 
fienne, autrefois l’une des plus: 
nombreufes & des plus florif 
fantes du Canada , que le mé: 
ae Yi 


378 Nouvelle Relation 


que les Anciens avoient éta- 


blies, mais que nos Sauvages 
n’ont obfervées: & n'oblier. 


vent encore à prefent:, qu'au 
tant: qu'il leur: plaît. étant ve. 


ritable de dire, qu'ils n'ont ni 


Foi, ni Roi, ni-Loix, L'on 
ne voit plus: en’effet parmi 
ces. Peuples , des affemblées 
nombreufes en forme de Con 
feil, ni cette Domination fou. 
veraine des: Chefs , des An- 
ciens &: des Capitaines, qui 
regloient les affaires civiles & 


criminelles, & decidoient en 


dernier- reflort de la guerre & 
de la:paix ;:donnant les ordres 
qu'ils jugeoiene abfolument 
neceffaires, & les faifant ob. 
ferver avec beaueoup de foû- 
miffion & de fidelité: H n'ya 
plus:que deux ou trois Sau- 


vages,. qui. dans ieur diftrit&. |} 


prix des Loix. fondamentales. 


éta- 


au 
it ve- 


L'on 
parmi 
blées 

ZOk 
) fou. 

An- 
> qu 
les & 
nt en. 
rre &C 
rdres 


ment 
jt ob. 
» fou 
n'ya 
Sau- 


ftrid. ) À 


tales. 


pages. 
bfer.. 


nt-ni: 


de la Gafpefe. 379: 
confervent encore, quoiqu'af. 
fez foiblement, uné efpece de 
puiffance & d'autorité, fi on’ 
peut dire qu'il s'en trouve 
parmi ces Peuples, Le plus: 
confiderable eft füuivi de quel. 
ques jeunes guerriers, & de: 
plufieurs chaffeurs, qui luy: 
font toûjours efcorte, & qui: 
fe rangent fous les'armes, lorfs' 
que ce Souverain fe veut faire: : 
diftinguer dans quelque occa-- 
fion ; mais enfin, tout fon. 
petee & fon autorité eft: 

ornée fous le bon plaifir de 
ceux de fa Nation, qui n’é- 
xecutent fes ordres, qu’autant. 
qu'il. leur plaît. Nous avions- 
parmi nous , à la Riviere de’ 
Saint. Joféph, un deices an: 
ciens Capitaines ;'-qüe‘ nos. 
Gafpefiens confideroïent'com: 
me leur Chef &' leur Souve- 
rain, plütôt par Hd à- fà: 
à ij; 


330. Nouvelle Relation 


famille, qui étoit fort.nom-. 


breufe, qu’à la puifflance Sou- 
veraine , dont ils ont fecoüé 
le joug, & qu'ils ne veulent: 
plus reconnoître, 
-L'occupation de ce Capirai: 
ne étoit de regler les lieux de- 
chaffe, de prendre les pellete. 
ries des Sauvages, en leur don. 
nant ce dont ils avoient be. 


, foin, Celuy-ci fe faifoit un: 


point d’honneur, d’être toû- 
jours le plus mal habillé, & 
d’avoir foin.que tous fes gens. 


fuflent mieux couverts que: 


luy : afant pour maxime, à ce: 
“qu'il me dit un jour, qu’un: 
Souverain, & un grand cœur 
comme .le fien:, devoit avoir 
_plûréc;fein des autres ,. que 
de foi:même ;. parce qu’étant 
bon-chafleur comme il étoir,, 
il auroit todjours facilement 
tout ce qui luy feroit necefläi. 
| Pre 


tai: 
c de: 
AP 
Ofe. 
be. 
| UM: 
où. 
> & 
Jens: 
que: 
à ce 
u'un: 
œur: 
VOIE 
que 
tant 
toit, 
nent 


2 


de da Gafpehe. $ 35 
re pour fon uiage ; & qu'au 
refte , s'il ne faifoit pas bon: 
ne chere , il trouveroit dans: 
'aFection & dans le :cœur de 
fes Sujets, ce qu'il fouhaite: 
roit: comme s’ileûe voulu dis 
re, que fes trelors &c:fes ris 
cheffes :étoient. dans le cœur 
& dans. l'amitié de fon Peuc 
plebsis nine ti oi gonibo 3 
+ Harriva qu’un Etranger vous. 


lt difputer le: droit de com: 


mander , ou du moins, partai 
ger avec ce Souverain: cette 
Domination & cêtte Grandeur 
imaginaire, dont ik faifoic am 
tant d'eftime , que du plus. 
grand Empire du Monde. Ce 
concurrent arriva, bien équis 
pé de haches, de fuzils:, de: 
couvertures , de caftors, & de: 
tout ce qui: luy pouvoit don. 


._ ser quelque fafte, & quelque: 


entrée à la Souveraineté; qu'il 


ad RER SP SP PE Ci 


332 Nouvelle Relation 

pretendoit luy être dûë legi- 
timement par droit de fuccef- 
fion hereditaire, à caufe que 
fon pere avoit été autrefois 
Chef & Capitaine de la Na. 
tion Gafpelienne, Hé bien, 
luy dit nôtre Sauvage , fais 
paroître que ton cœur eft un 
veritable cœur de Capitaine, 
& digne de l’Empire abfolu 
fur les Peuples que je gouver. 
ne: Voila, continua-t'il, quel. 
ques pauvres Sauvages qui font 
tout nuds ;-donne leurtes robes 
de loutre |ê& d: caftor. Tu vois 
encore que je fuis le plus mal 
habillé: de tous, & c'eft auf 
par là que je veux -paroître 
Capitaine ;.en medépoüillant, 
& en me privant de tout pour 
affifter mes Sauvages : ainfi, 


.__ Jorfqu’à mon éxemple tu feras 


auffi pauvre que moi, allons 
dla bonnc-heure à la chañfe ;, 


dé là Gifpefe. 384. 
&: celuy: de nous- deux, qui 
 tuëra le plus d’orignaux & de 
caftors, fera: le Roi legcitime 
de tous les. Gafpefiens, Cet 
Etranger accepta genereufe- 
ment ce défi: il donna toue 
ce‘qu'il avoit; & ne fe refer- 
vant rien’, à limitation de n6: 
tre Capitaine ;-que lé nevel. 
faite ; il:alla à la chafle : mais. 
il fut 4ffez: malheureux pour 
k faire tres-miéchante, & par 
conféquent obligé d'abandon: 
ner l’entreprife-qu'il avoit for: 
mée:de coïtimander à nos Gaf: 
pefiens; : qui! ne voulürent pas 
teconnôître d'autre Chef,que 
* leurancien & brave Capitaine, 
PA tie obeïfloientavec plais 
| SPRRNPE UE LR", ACTOR 
…Ees Gafpefiens n’ont: autu: 
nes Loix fondamentales , qui: 
leur fervent de reglesd-prefent; 
ils vuidenc & terminenttoutes. 


4  Nowuelle Relation 
jeurs querelles &: leurs diffe. 
rens par amis, & par arbitres. 
S'il eit cependaat:queftion de 
punir un criminel , qui ait tué 
ou affffiné quelque Sauvage, 
il eft condamné:à mort fans 
autre forme de proces ;: Prens 


garde, mon-frere ; difent-ils,. 


fi tu tuës,æu feras:tué:ice qui 
s'éxecute quelque-fois, parle 
commandement des Anciens, 
qui s'afemblenr au: Confeil 
pour ce fujet ;:& fouvent:par 
Fautorité privée des particu. 


liers:, fans qu'en:en. faffe au. 


eune recherche, pourvû:qu'il 
foit évident-que le criminél ait 
merité la mort: 4 
. Les prions, .les cortures; les 
roûes , ni les gibets,.ne font 
pas enufage-chez ces Peu. 
ples ,-comme.en. Europe :: on 
” contente de caffer:la tête 
au coupable, Açcoups dehache, 
ou: 


fon 

ment pour tourmenter & fai. 
re moufir les prifonniers de 

uêrre. 

C'eft au Chef de la Nation, 
felon les Coûrumes dû Païs ,'’ 

ui fervent de Loix & de Re- 
gles aux Gafpefens, de diftri- 
buer les endroits de la chaffe 
à chaque particulier; & il 
n'eft pas permis à aucun Sau- 
vage d’outre-pafler les bornes 
& les limites du quartier qui 
luy aura été prefcrit dans les 
Afflemblées des Anciens, qui 
fe tiennent l’Automne & le 
Printems, expreffément pour 
en faire le partage. | 

La jeuneffe doit obeïr ponc+ 
tuellement aux ordres des Ca- 
pitaines: quand il eft queftion: 
d'aller en guerre, il faut qu’ils 
fe laiflent conduire, qu'ils ac. 
a KK 


h. 


386  Mouvelle Relation 


tion qu'ils veulent détruire, 
de la maniere qu'il a été con. 
certé par le Chef de leur Con. 
feil de guerre, 

“I n'eft pas permis à aucun 
Sauvage d'époufer fa parente: 
&on ne voit pas chez nos Gaf- 
péfiens, de ces mariages incef. 
tueux du pere avec fa fille, 
du fils avec fa mere, de la 
focur & du frere, de l’oncle 
ni de la niéce , ni même du 
coufin avec fa coufine. L'in. 
cefte eft en horreur chez eux, 


& ils ont témoigné toûjours 


beauçoup d'averfion pour ce 
“crime. : À Lei 

Celuy de nos Sauvages qui 
veut époulfer une fille, doit 
demeurer une année toute en. 
ticre dans la cabanne du pere 
_ de fa maîtrefle, auquel il doit 
fervir, & donner toutes les 


taquent, & combatent la Na 


Na 
ire, 
on. 
One 


< 


cun 
te: 
af. 
acef. 
fille, 
le la 
ncle 
e du 
L'in. 


eux, 


jours : 


ar ce 


s qui 
-doit 
e en. 
pere 
doit 
s les 


‘de le Gafpefe. : 387 
pelleteries des orignaux & caf 
tors qu'il tuë à la chaffe. Par 


la même Loi, il eft défendu 


aux. époux futurs de s’aban- 
donner à leur plaifir..  - 
Aprés la mort de leur frere, 
il leur eft permis d’en époufer 
là femme; afin qu'elle ait des 
enfans du même fang , fi elle 
n'en a pas eu de fon premier €: 
‘poux. sr FPE | 
Le pere de famille étant 
mort, fi la veuve pafle à de 
fecondes nôces, il faut que 
l'aîné prenne le foin de fes 
freres & fœurs, & fafle ca: 
banne à part ; afin d'éviter les 
mauvais traitemens de leur 
beau-pere, & ne point caufer 
aucun trouble dans le mé. 
nage, | a 
C'eft au Chef & au Capi- 


_ taine d’avoir foin des orphe- 


Hns : ils font obligez de les 
K& ij 


388 Nouvelle Relation 
diftribuer. dans les cabannes 
des meilleurs chaffeurs ; afin 
qu'ils foient nourris & élevez, 
comme s'ils étoient leurs pro 
pres enfans. 

+ Tous les Gafpefens doi: 
vent -isdifpenfablement affif. 
ter les malades; & 1] faut que 
ceux qui .ont de la viande ou 
du poiflon en abondance, en 
donnent à ceux qui font dans 
la neceffité. ::, : … 

: C'eft un crime chez nos Sau- 
vages, de n'être pas hofpita. 
lier ; ils reçoivent charitable. 
ment dans leurs cabannes, les 
Etrangers qui ne font pes de 
leurs ennemis. 

Ils doivent avoir un grand 
foin des os des morts, & d'en. 
terrer tout ce qui étoit a l’ufage 
du défunt ;'afin que les efprits 
de chaque chofe | comme 
de fes raquetges, fuzils, ha. 


| de la Gafpdfe. 339 
ches, chaudieres, &c, luy ren: 
dent fervice dans. le Païs des 
Ames: | 

Il eft permis de rompre les 
mariages & les déclarer nuls, 
felon les Loix Gafpefñennes, 
quand ceux qui font mariez 
n'ont plus d'amitié les uns 
pour les autres. 

Il eft honteux de fe fâcher 
ou de s’impatienter , pour les 
jojures qu'on peut dire, ou les 
difgraces qui arrivent aux Sau: 
vagps ; à moins que ce ne foit 
pour défendre l'honneur & la 
réputatior. des morts, qui ne 
peuvent, difent:ils, fe vanger 
eux-mêmes, ni tirer raifon-des 
infultes & des affronts qu'on 
leur fair. | 

Il eft défendu par les Loix 
& Coûtumes du Païs, de par- 
donner , nide faire grace à'au- 
un dedeurs ennemis ; à moins 
KK ii] 


%o Mouvele Relation 
qu'on ne fafle pour eux de 
grands prefens à coute la Na- 
tion, ou à ceux qui ont été of: 
fenfez, at ea io 0. [ 

_ Les femmes n’ont aucun 
commandement parmi les Sau. 
vages; il faut qu'elles obeïf- 
fent indifpenfablement aux or. 
‘dres de leurs maris : elles n'ont 
aucun droit dans les Confeils, 
ni dans-les feftins publics. 1l 


en eft de- même des jeunes . 


gens qui n'ont point encore 
tué d'orignaux, dont [a mort 
ouvre la porte aux: honneurs 
de la Nation Gafpefienne ; & 
donne à la jeunefle le droit 
d'aflifter aux affembtées pu. 


bliques & particulieres. On 


eft toûjours. jeune homme, 
c'eft à dire on n’a pas plus de 
droit que les enfans, les fem. 


jh à» 


de la Gafpeffe.  39ù 
ur mot, on peut dire que tou- 
tes les fuperftitions que nous 
avons remarquées , pañlent 

our autant de Loïx chez ces 
Peuples. Hs en ont encore 
plufieurs autres, dont je ne 
parle pas ici , mais qu’on pour. 
ra voir dans Île corps de cette 
Hiftoire. | 


CHAPITRE XV. 
Des Maœurs des Gafpefiens. 
“FOus avons parlé dans 
Ni les Chapitres precedens,, 
de l'origine & de la naiflance 
des Gafpefiens ; nous âvons 
dit comment ils étoient vêtus, 
logez & nourris; quelles é- 
toient leur Langue, leur'Re 
ligion, leurs Superftitions ; les 
Chefs , les Souverains & les 
Kk ii 


392 Nouvelle Relation 
Loix de ces Peuples : il eft jufte 
à prefent, pour contenter plei- 
nement la curiofité du Lec. 
teur, de luy faire ici un por. 
trait naturel de leurs Mœurs 


en general, & un abregé des . 


bonnes & mauvaifes qualitez 
des Gafpefiens, foit du corps, 
foit de l'efpric, 

Ils font tous naturellement 
bien-faits de corps ,. d’une ri. 
che taille, haute, bien propor- 
tionnée , & fans aucune difFor. 
mité ; puiflans, robuftes:, a. 
droits, & d'une agilité furpre- 
nante;, fur tout quandilspour. 
fuivent les orignaux , dont la 
viteffe ne cede point à celle des 
daims & des cerfs. Les hom. 
mes font plus grands que les 

femmes, qui font prefque tou- 
. tes petites; mais les uns & les 

autres d’un maintien grave, 
férieux,. & fort modefte ; mar. 


plei. 
Lec. 
por. 
œurs 
€ des 
alitez 


or PS, 


Irpré. 
pour. 
nt [a 
le des 
om. 
e les 


tou. 
t les 
ave, 
nar: 


de la Gafpefie 393 
chant pofément, comine s'ils 
avoient toûjours quelque grof- 
fe affaire à ruminer, & à dé- 
cider dans leur efprit. Leur 
couleur eft brune , olivâtre & 
bazanée ; mais leurs dents font 
extrémement blanches, peut: 
être à caufe de la gomme de 
fapin,, qu'ils mâchent fort fou. 
vent , & qui leur communi. 
que cette blancheur. Cette 
couleur cependant ne dimi- 
nuë rien de la beauté naturel- 
le des traits de leur vifage: & 
on peut direavec verité, qu'on 
voit dans la Gafpefie d’aufli 
beaux énfans, & des perfon- 
nes. aufñ bien faites qu’en 
France ; entre lefquelles il n°y a 
pour l'ordinaire ni boffus, boie 
veux , borgnes , aveugles, ni 
manchots. 


Ils joüiffent d’une fanté part . 
faite , n'étant pas fujets: à une 


394 Nouvelle Relation 
infinité de maladies comme 
nous: ils ne font ni trop gras, 
ni trop maigres; & l'on ne voit 
pas chez les Gafpefiens, de 
ces gros ventres pleins d’hu. 
meurs & de graifle : auffi les 
noms de gouttes, de pierre, 
de gravelle, de galle , de’ co: 
lique, de rhumatifme, leur font 
entierement inconnus. : 
‘Asiont tous naturellement 
de l'efpric , & le fens commun 
au-delà de ce qu’on fe perfua. 
de en France ;. ils conduifent 
adroitement leurs deffeins, & 
prennent des moïens juftes & 
neceflaires , pour y parvenir 
heureufement ; font fort élo- 
quens & perfuafifs parmi ceux 
de leur Nation, ufant de me- 
taphores & de circonlocutions 
fort agreables dans leurs ha- 
rangues, qui font tres.éloquen- 
tes, particulierement quand 


de la Gafpefe. 395$ 
elles font ads + 4 dans as 
Confeils & les Affemblées pu- 
bliques & generales, 

Si c'eft un grand bien, que 


_ d’être délivré d’ur grand mal, 


nos Gafpefiens fe peuvent dire 
heureux ; parce qu'ils n'ont 
point d'avarice , ni d’ambition,. 
qui font les deux cruels bou. 
reaux , qui donnent la gêne 
& la torture à une infinité de: 
perfonnes. Comme ils n’ont 
ni Police, nt Charge, ni Di- 
gnité , ni Commandement qui: 
foit abfolu, n’obeïiffant, com. 


“me nous avons dit., à leurs 


Chefs & -4 leurs Capitaines,, 
qu'aurant qu'il leur plait ; ils 


ne fe mettent guere en peine 
d’amaffer des richéfles, ni de 


fe faire une fortune plus con. 
fiderable , que celle qu'ils pof. 
fedent dans. leurs bois, Ils font 


affez contens 4 pourvû qu'ils 


396  Mouvelle Relation 
aient dequoy vivre, & qu'ils 
aient la reputation d’être bons 
guerriers &: bons chafleurs, 
en quoy ils mettent toute leur 
gloire & leur ambition. Ils 
aiment naturellement leur re. 
pos , éloignant d'eux, autant 
qu'ils peuvent , tous les fujets 
de chagrin qui les pourroient 
troubler :. d’où vient qu'ils ne 
contredifent jamais à perfon- 
ne,.& qu'ils laiffent agir cha. 
cun félon fa volonté ;:jufques. 
fà même, que les peres & les 
meres n'ofent pas Corriger 
leurs enfans, & les fouffrént 


dans leurs defordres;.dé peur 


de les chagriner en: les chi. 
tiant, . NT dun 

. Jamais ils ne fe querellent 
& ne fe fâchent entr'eux, non 
pas à caufe de l’inclination 
qu'ils-ont. à. pratiquer la vertu, 
mais pour leur: propre fatis. 


de ls Gafefie. 7. 
faétion , & ae idée. 
comme nous-venons de dire, de 
troubler leur repos, dont ils 
font tout. à: fait. idolatres, 

En effer, s’il fe trouve quel- 
que antipathie naturelle entre 
le mari & la femme, ou s'ils 
pe peuvent vivre enfemble en 
parfaite intelligence, ils fe fe. 
parent tous les deux, pour 
chercher ailleurs la paix &c. 
l'union qu'ils ne peuveñt avoir 
l'un avec l’autre: auffi ne peu- 


vent.ils arte Lt comment 


on peüt s’aflujetrir à l'indiflo- 
lubilité du manage, Ne vois. 
tu pas bien, vous diront. ils, 
que tu n'as pas d'efprit ? ma 
femme ne s’accommode point 
de moi, & je ne m'accommode 

oint. d'elle ; elle s’acordera 
Len avec tel, qui ne s’accor- 
de pas avec la fienne: pour. 
quoy veux-tu que nous foïons 


398 Nouvelle Relation 
quatre malheureux pour le 
- æefte denos jours? En un mot, 
ils ont pour maxime, que cha. 
eun eft libre:, que lon peut 
fâire ce que l’on veut; & que 
ce n’eft pas avoir d’efprit, de 
contraindre les hommes. Il 
faut, difent.ils, vivre fans cha- 
grin & fans inquietude , fe 
contenter de ce que l'on a, & 
fouffrir conftament les difgra. 
ces de la Naturè ; parce que le 
Soleil, ou celuy qui a tout 
fait & qui gouverne tout , 
l’ordonne ainfi. Si quelqu'un 
d'entr'eux pleure, s'affiige, ou 
{e fâche, voici tout leur rai: 
fonnement pour Île confoler: 
Dis-moi, mon frere, pleure- 
ras-tu toûjeurs? feras-tu toû- 
jours fâché ? ne viendras-tu 
se jamais aux danfes & aux 

eftins des Gafpefiens? mour- 
ras-tu, enfin, en pleurant, & 


\. 


- ……… de laGafhehe. ) 
dans la colere pe es à V4 
fenc: Si celuy qui pleure & 
qui s'aflige, luy répond que 
non , & que dans quelques 
jours il reprendra fa belle hu- 
meur & fa douceur ordinaire: 
Hé mon frere, luy dira-t’on, 
tu n’as pas d’efprit : & puifque 
que tu n'es pas dans la volons 
té de pleurer, ni d’être toû: 
jours fâché, pourquoy ne com- 
mences-tu pas dés à prefent à 
bannir toute l’amertume de 
ton cœur , & à te réjoüir avec 
ceux de ta Nation? En voila 
affez pour rendre au plus affli. 
gé de nos Gafpefiens, fon re- 
pos & fa tranquillité ordinai- 
re, En un mot, ils font état 
de ne rien aimer, & de ne 
ra s'attacher aux biens de 

a terre ; afin de ne point avoir 
de douleur , ni de trifteffe 
quand ils les perdent. Ils fonr, 


400 Nouvelle Relation 
pour l'ordinaire , ‘toûjours 
joïeux, fans fe mettre en pei- 
ne qui païera leurs dettes. 

Ils ont de la force, & beau. 
coup de conftance pour fouf. 
frir genereufement les difgra. 
ces -ordinaires , & communes 
à tous des hommes. Cette 
grandeur de courage éclate 
merveilleufement dans les fa- 
tigues de la guerre, de la 
chafle, & de la pêche, dont 
ils fupportent les travaux les 
plus rudes, avec une conftan- 
ceadmirable, Ilsont de la pa. 
_ tience, à faire confufion aux 
Chrêtiens,dans leurs maladies: 
qu'on crie , qu’on tempête, 
qu'on chante & qu’on danfe 
dans la cabanne il eft bien rare 
que le malade s’en plaigne, il fe 
contente de ce qu’on luy don. 
ne, & prend fans repugnance 
ce qu'on luy prefente, pour le 

R établir 


ils 1 


rétal 
Ils fo 


des c 


reux. 
qu'il: 
a fuj 
ils fo 
fider 
tient 
fordr 
Jeur 

mert. 
me d 
alleg 
excu 
voie 


tions 
Jeur 

nace 
bâto 
avec 
caffe 


fe pre 


de la Gafpefiee 4ox 
rétablir dans fa ere fanté. 
Ils fouffrent encore patiemmet 


les châtimens les plus rigou- 


reux, lorfc, ls font conväincus 


qu’ils les ont meritez, & qu’on 


a fujet d’être fâché contr’eux : 
ils font même des prefens con. 
fiderables à ceux qui les chà. 
tient feverement de leurs de- 
fordres ; afin, difent-ils, de 
Jeur ôter du cœur toute l’a. 
mertume que leur caufe le cri. 
me dont ils font coupables; 
alleguant toûjours pour leur 
excufe ordinaire , qu'ils n’a- 
voient point d’efprit, quand 


ils ont fait telles & telles-ac- 


tions. Convaincus enfin de 
leur faute, on a beau les me. 
nacer de les roüer à coups de 
bâton, de leur percer le corps 
avec une épée, ou de leur 
caffer: la têre avec le fuzi}, ils: 
fe prefentent eux. nc T'È pour: 
I. 


cz  Mouvelle Relation 
ubir ces châtimens : Frapes: 
_ moi, difent-ils, & tuüuës-moi 
fi tu le veux: tu as raïon d’ê- 


tre fâché ; & moi, j'ai tort de. 


t'avoir offenfe. 


Il n’en eft pas de:même ce. 


pendant, quand on: lies. mal. 


traite fans fujet ; car pour lors 


tout eft à apprehender : & 


comine: ils. font extrémement . 


vindicatifs envers. les Etran. 
gers , ils en:confervent le ref. 


fentiment dans le cœur, juf. 


qu'à ce qu'ils fe foienc entie- 


rement vangez de l'injure ou 
de l'affront qu'on leur aura 


fait mal à propos, Hs s’eny- 


vreront même tout Exprés, ou 


ils feront femblant d'être 
faouls d'eau-de- vie, pour éxe- 
cuter leur’ pernicieux. defléin 
“fe perfuadant qu'ils feront toû- 
jours {ufffamment juftifiez du 


crime qu'ils auront commis, 


quan 


& at 
qu'ils 
n’ave 
ment 
Ils 
naire 
che 
auro: 
ment 
conn 
triot: 
dent 
qu'o 
ase 
La 
Ils 
& li 
autr( 
auc 
pofl 
volo 
dés 


fen 


| dé Gpfé 403 


_ quand ils diront aux Anciens 


& aux Chefs de la Nation, 
qu'ils étoient faouls ; & qu'ils 
n’avoient ni raifon , ni juge- 
ment durant leur yvrefle. : 
Ils ne fçavent, pour l'ordi: 
naire, ce que c'eft que de re- 
ficher d’une entreprife qu'ils 
auront formée ; principale- 
ment fi elle eft publique, & 
connnuë de : leurs -compa- 
triots ; à caufe qu'ilsapprehen: 
dent d’encourir le’reproche 
qu'on leur feroit, de n'avoir 
pas eu affez de cœur pour l'ef: 
fe&uer. | ÿ 
Ils font tellement genereux 
& liberaux , les uns avec les. 
autres, qu’ils femblent n'avoir 
aucune attache au peu qu'ils 
poflcdent ;. s’en privant tres- 
volontiers & d’un grand cœur; 
dés le moment qu'ils connoif- 
fent que leurs amis en ont: 
x LL if: 


A 


404  Nonvelle Relation 


befoin, Ileft vrai que cette: 


inclination. genereufe fouffre 
à. prefent. quelque alteration, 
depuis que les François, par 
le: commerce qu'ils. ont avec 
eux, les ont infenfiblement 
‘accoûtumez à troquer, & à ne 
donner. rien pour rien : car a. 
_vanc que la traite fût en ufage 
parmi ces Peuples, c'étoit com. 
me le fiecle d’or, & tout étoit 
commun entr'eux. : 
L'hofpitalité eft en fi gran. 


de eftime chez nos Gafpefiens,. 


qu'ils ne font prefque point 
de diftinétion-entre le Domef. 
tique & l’Étranger: ils logent 
également les François, & les 


Sauvages qui viennentde loin; 


& ils. diftribuent de grand 
cœur ,aux.uns & aux. autres, 
_@e qu'ils ont pris à la chaffe, 


au à la pêche; fe mettant peu. 
en.peine qu'on demeure. chez. 


CUXx. « 
ê& mé 
ticres. 
bon v 
confi 
s'ils : € 
princi 
tant { 


fienne 


rir [eu 
leurs 

ves, d 
lards ; 
cun re 
ou de 
leur d 
ment 
verita 
cœur 
fe: a 
qué 

parm 
à un 


doufe 


DaQons NA 


+ dela Gabefits ‘40 
eux. des. femaines, des mois, 
& même des années toutes en. 
tieres. Ils montrent toûjours 
bon vifage à leurs hôtes, qu'ils 
confiderent pour lors comme 
s'ils étoient. de la cabanne, 
principalement. fi on entend 
tant foit peu la langue Gafpe. 


fienne. Vous leur verrez nour- 


rir leurs parens , les enfans de 
leurs amis, des femmes veu- 
ves, des orphelins, & des vieil« 
lards ; fans jamais leur faire au - 
cun reproche de la nourriture, 
ou des autres fecours qu'ils - 
leur donnent. Il faut affûré. 
ment avoüer que c’eft-là une 
veritable marque d’un: bon 
cœur, & d'une ame genereu- 
fe : auf eft.il vrai de dire, 
que l'injure la plus fenfible 
parmi eux, c'cft de reprocher 
à un Sauvage, qu’il eft Me- 
doufaoück., c'eft à dire qu'il 


406 Nouvel Relation 


eft avare. Voila pourquoy; 
quand on leur refufe quelque : 


chofe, ils difent fierement, Fu 


es un 'avare: ou bien, Tu ais ‘ 


© mes cela, aimes.le donc tant 
que tu voudras ; mais tu feras 
toûjours uh avare, êt un hom- 
me fans cœur. : 

Ils font cependant ingrats en- 
vers les Françoïs, & ilsne leur 
donnent ordinairement rien 
pour rien. Leur ingratitude 
va même jufqu'à ce point, 
qu'aprés les avoir nourris & 
entretenus des chofes neceffai- 
res à la vie, dans leurs befoins 
& leursneceffitez, ils vous de. 
manderont le falaire du moin- 
dre fervice qu'ils vous ren- 
dront. hd 

Ils aiment l'honneur, & ils 
font bien-aifes d’en recevoir, 
lorfqu'ils viennent en traite 
aux Häbitations Françoiles; 


_qu'o 


& c' 
ter, : 
fuzil: 
leur 
mêm 
NOËS - 
range 
vant 
sad 
uy 
vages 
par 1 
zils. 
table 
taines 
les S. 


nore, 
aflez 
habit 
com 

eftim 
lemer 


ê& c'eft auffi pour les Conten- . 


qu'on les aime & qu’on les ho 


# 


dé la Ga/pefe. 409 | 


ter, qu'on tire quelquefois les ” 
fuzils, &' même du canon à 
leur arrivée. Le Chef luy- 
même aflemble tous les ca- 
nots auprés du fien, & les. 
range dans un bel ordre, a- 
vant que de defcendre à terre, 
pour attendre le falut qu'on 
uy fait, & que tous les Sau- 
vages rendent aux François, 
par la décharge de leurs: fu. 
zils. On admet quelquefois à 
table les Chefs & lés Capi- 
taines , pour montrer à tous 
les Sauvages. de la Nation, 


nore, On leur donne même 
aflez fouvent , quelque bel 
habit, pour les nor 3e du . 
commun, & dont ils font une 
eftime particuliere , principa- 
lement s’il a été à l’ufage du 
Commandant. des François. 


408 Nouvelle Retañion 
Ce fut peut-être pour cette 
raifon, qu’un bon vieillard qui 
m'aimoit tendrement, ne vou. 
loit jamais paroître en aucu- 
ne ceremonie , foit publique, 
foit particuliere, qu'avec-une 
calotte , une paire de gands 
brochez , & un chapelet 
je luy avois donnez: il fa 
tant d'état. de. mon prefent, 
qu’il fe croïoit quelque chofe 
de plus grand qu'il n'étoit, 
quoiqu'il fût alors tout ce 
qu'il pouvoit être parmi fon 
Peuple, dont il étoit encore 
le Chef & le Capitaine, à li: 
ge de plus de cent quinze ans. 
Ce bon homme fe glorifioit, 
& fe vantoit par tout:, d’être 
mon frere, & difoit que nous 
étions tellement liez d'amitié 
l'un avec l’autre, que fon cœur : 
& le.mien n'écoit plus qu'une 
même chofe.; jufques-là: 


me, qi 
pagni 
eut. 
fe ce 
parmi 
conte. 
Les 
font { 
qu'on 
donne 
oir , 
leur : 
Pinful: 
nit | 
tion © 
à la g 
{e., : 
Tel 
d'un ; 
avoir 
, par 
qui b: 
fuada 
vivre 


| de la Gafptfies -:  40ÿ: 
me, qu'il vouloit me faire com. 
pagnie par tout où j'allois, 
peut-être autant pour profiter 
de ce que l’on me donnoic 
parmi les François, que pour 
contenter fon amitié. 

Les Gafpefiens, cependant, 
font fi fenfibles aux affronts 
qu'on leur fait, qu'ils s’aban. 
donnent quelquefois au defef. 

oir, & attentent même fur 
leur vie ; fe perfuadant que 
l'infulre qu’on leur a faite, ter. 
nit l'honneur & la reputa- 
tion qu'ils fe font acquis, foie 
à la guerre , foit à la chaf. 
Pa mous. co Vhur 
Tels furent les fentimens 
d’un jeuné Sauvage, qui pour 
avoir reçû un coup de balet 
par mégarde , de la férvante 
qui balaïoit la maifon ; fe per. 
fuada qu'il ne devoit plus fur- 
vivre à cet affront imaginaire, 

*. Mm 


410 Nouvelle Relation 
qui groffifloit dans fon idée, à 
mefure qu'il y.faifoit reflexion. 
Quoy, difoit:il en foi-même, 
avoir été chaffe d’une manie. 
re fi honteufe, & en prefence 
d’un fi grand nombre de Sau- 
vages mes compatriotes , & a- 
prés cela paroître encore de- 
vant leurs yeux ? Ah, j'aime 
mieux mourir ! Quelle appa- 
rence de me trouver dorefna- 
vant dans les Affemblées pu. 
bliques de ma Nation? Et 
quelle eftime aura-t'on de 
mon courage & de ma valeur, 
quand il fera queftion d'aller 
en guerre , aprés avoir été 
bata & chaflé' confufémenc 
par une Servante, de l’Habi- 
tation du Capitaine des Fran- 
çois? Il vaut mieux, encore 
un coup, que je meure, En 
cffec il entra dans le bois, en 
chantant quelques chanfons 


ma rq 


Jugul 
mert 
ét at 
Troie | 
re, 6 
à fe | 
Ilper 
& mi 
blem 
fœur 
hazar 
partic 
me o! 
toit 

de ph 
pleur 
quie 


nonc 
aux S 
Mon 
dans 
à l'H 
Gafp 


de la Gafpefe. ‘an 


Jugubres, qui exprimoient l'a. 


mertume de fon cœur: il prit 
ê& attacha à un arbre, la ‘cour. 
roie qüi luy fervoit de ceintu- 
re, & comménça tout de bon 
à {e pendre, & à s’étrangler. 
Il perdit bien-tôt le jugement, 
& même il eût perdu infailli, 
blement la vie, ‘fi fa propre 
fœur ne fe fût rencontrée par 
hazard , mais par un bonheur 
particulier, dans l'endroit me: 
me où fon miferable frere s’é: 
toit pendu. Elle coupa la cor: 
de promtement ; & aprésavoir 
pleuré comme mort, celuy en 
qui ellé ne voïoit plus aucune 
marque de vie, elle vint an- 
noncer cette funefte nouvelle 
aux Sauvages qui étoient chez 
Monfieur Denys. Ils allerent 
dans le bois , & apporterent 
à l'Habitation ce malheureux 
Gafpefien , qui refpiroit en- 
Mo ÿ 


di Nouvelle Relation 
core tant foit peu, Je luy def. 
ferrai les dents ; & luy aïant 
fait avaller quelques cueille- 
rée d'eau-de.vie , il revint à 
luy : & peu de tems aprés, 
il recouvra fa premiere fanté, 

Son frere s'étoit autrefois 
pendu & étranglé tout-à fait, 
dans la Baye de Gafpé, à 
caufé du refus qu’on luy fit, 
d’une fille qu'il aimoit tendre. 
ment, & qu'il recherchoir en 
mariage : car enfin, quoique 
nos Gafpeliens, comme nous 
avons dit, vivent joïeux & 
contens, & qu'ils éloignent 
avec application, autant qu'ils 
peuvent, tout ce qui peut les 
affliger ; cependant, plufieurs 
d'entr'eux tombent quelque- 
fois dans une melancolie fi 
noire & fi profonde, qu'ils 
entrent tout d'un coup dansun 
cruel deiefpoir , & atrentent 


la ma 


même ! 

Les | 
font pa 
les hon 
fie, s’'ab 
à la dou 
fée par 
ront re 
dela m 
de leur 
& s'étr. 
fois les 
Millef 
prehen 
toutes ! 
bliques 
fic exp 
mettre 
Rien c 
capabl 


nes , d 
mifera 
le te 


* de la Gafpefié. 413 
même fur leur vie. | 

Les femmes & les filles ne 
font pas éxemtes, non plus que 
les hommes, de cette phrene. 
fie,s’abandonhant entierement 
à la douleur & à la trifteffe, cau. 
fée par un déplaifir qu’elles au. 
ront reçû, ou par le fouvenir 
dela mort de leurs parens, & 
de leurs amis : elles pendent 
& s'étranglent, comme autre. 
fois les femmes & ‘les tilles 
Millefiennes, que la feule ap- 
prehenfion d'être expolées 
toutes nuës dans les places pu- 
bliques , felon la Loi que l'on 
fit exprés, empêcha de com- 
mettre de femblables cruautez. 
Rien cependant n’a encore été 


_ capable jufques-ici, d'arrêter 


la manie de nos Gafpelien. 
nes , dont plufieurs finiroient 
miferablement leur vie, fidans 
le tems qu'on a connoiffance. 
é Mm ii 


æ4. Noguelle Relation 

e leurs chagrins & de leur 
defefpoir ;, par les chanfons 
triftes & lugubres qu'elles 
chantent, & qu'elles font re. 
tentir dans les bois, d’une ma- 
niere tout. à- fait douloureufe. 
on ne les fuivoit par tout, Pour 
empêcher & prévenir les effets. 
funeftes de. leur rage & de 
leur fureur. Il eft cependant 
furprenant , de voir que ce 
chagrin & ce defefpoir fe dif- 
fipent prefque dans-un mo. 
ment, & que ces Peuples, quel. 
que affligez qu'ils paroiflent,, 
effüient tout à coup leurs lar- 
mes , arrêtent leurs foupirs. 
& reprennent leur premie- 
re tranquillité ; proteftant à 
tous ceux, qui les accompa- 
gnent, qu'ils n’ont plus d'a. 
mertume dans le cœur : nde- 
gouche., difent-ils ,. apche mon, 
adidafion, apche: mou oùshças 


| ‘dûla Gafpefié.  4is. 
bi, apche mou kcdoukichtone- 
bilchi. Voila mon chagrin paf- 


fé; je c'aflüäre que je ne pleu- 
rerai plus, & que j'ai perdu 


le deffein de me pendre & de 
m'étrangler. 


. Ts font doux, paifibles, trai. 


tables; aïant beaucoup de cha. 
rité, d'amour & de tendreffe 
les uns pour les autres : bons 
à leurs amis. cruels & impi- 
toïablés à leurs ennemis : er- 
rans & vagabons ,‘induftrieux 
cependant , & fort adroits à 
tout ce qu'ils entreprennent ; 
qjuiqu'à faire des füts de fuzils, 
aufli bien. qu’on en peut faire 
en France. J'en ai vû quel- 
ques-uns qui avoient fait des 
ferrures de bois ,.& les clefs 
dé. même ; fur le modele de 
celle: qui fervoit à fermer 
nôtre cafletre, dans laquelle 
étoient renfermez les orne- 
Mm ïüij 


SE SC A 


on D 


a 


416 Nouvelle Relation 
mens de la la Chapelle qui é. 
toit à mon ufage, 
On peut dire, à la lotiange & 
à la gloire denosGafpefiennes, 
qu’elles font fort modeftes, 
chaîftes & retenuës, au delà 
de ce qu’on peut s'imaginer; 
& je peux dire, avec verité, 
que je me fuis particuliere. 
ment dévoüé à la Miffon de 
._ la Gafpeñe, à caufe de l'in. 
clination naturelle que les Gaf. 
pefiens ont : pour l’honnêteté. 
On n'entend pas dans leurs 
cabannes, aucunes paroles def. 
honnêtes , ni même de ces 
difcours qu'on appelle à dou- 
ble entente. Jamais ils ne 
prennent devant le monde, 
aucune liberté , je ne dirai 
pas criminelle, mais même les 
lus indifferentes ; point de 
aifers , point de Dodianbie 
parmi les jeunes gens de diffe. 


2 


où 


rent fexe : en un mot, tout fe 
dit, & fe fait dans leur ca- 
banne , avec beaucoup de 
modeftie & de referve. 

Il n'en eft pas de nos Sau. 
vagefles , comme de ces fit. 
les de quelques Nations de 
ce nouveau Monde, qui font 
gloire de fe proftituer au pre- 
mier venu, & que les peres 
& les meres prefentent eux- 


mêmes aux Chaffeurs & aux 


Guerriers les plus fameux & 
les plus confiderables : toutes 
ces proftitutions honteufes 
font en horreur & en abomi: 
tion parmi nos Gafpefiens ; & 
on voit fans admiration des jeu- 
nes Sauvageffes afflez chaftes 
& pudiques , four fervir d'é- 
xemple, & apprendre à celles 
de leur fexe, l’amour & l’efti- 
me qu'elles doivent avoir pour 


la pudeur & la chafteté, 


de la Gafpefé. 417) 


Re 


" " rs É ÿ + Er La 
$ , F - 
TS as 
7 > htns: re es ie du PE _—— ; ; 


| 418 Nouvelle Relation 
“Jen ai vd une, qui folli- 
tée puiflamment, de fe ren- 
dre aux pourfuites & aux 
prieres d’un jeune Guerrier, 
qu’elle ne pouvoit aimer fans 
la perte de fon honneur, qui 
luy.étoit aufi:cher que:fa vie, 
. -& voulant en éviter les pour- 
fuites infolentes, fe déroba de 
la cabanne de fon pere, &s'en 
éloigna de plus de cinquante 
lieuës,. avec une de fes com. 
-_.pagnes, marchant fur les gla- 
ces & dans la neige, où elle 
aima mieux paflér les nuits en 
plein Hiver , fur 'quelques 
Branches de fapin, que de s’ex- 
-pofer à commettre un crime 
qu’elle deteftoit infiniment 
dans fon cœur. Le jeune Sau- 
vage la :chercha iputilement 
dans la compagnie des autres 
Sauvagefles, qui ne pouvant 
| Simaginer ce .qu'étoit deve- 


hende 
bée « 
ou qu 
vie, C 
rin « 
le 
n ai 
cepe 
ment 
le pa 
à lac 
quel 
& de 
Je 
conc 
vien: 
teté 
tous 
fient 
elles 
mes 
hon 
yrai 


. de Le Gafpeñe. Pre 


nuë leur compagne , appre- 
henderent qu'elle ne fût tom. 
bée dans quelque precipice,, 
ou qu'elle n'eût attenté fur fa 
vie, dans le déplaïfir & le cha- 
ogrin qu'elle avoit, de fe voir 
piques par la brutalité de- 
n amant : tous les Sauvages. 
cependant , furent agreable. 
ment füurpris, quand cette fil- 
le parut quelque-tems aprés, 
à la cabanne de fon pere, au- 
quel elle fic le recit du fujet 
& de la caufe dr {on abfence, 
Je ne pretens pas cependant 
conclure, par tout ce que je 
viens de dire, que la chaf. 
teré ait un empire abfolu fur 
tous les cœurs de nos Gafpe. 
fiennes ;: puifqu’on. voit chez 
elles quelques filles & des fem. 
mes libertines, qui vivent fans 
honneur : mais enfin , il:eft 
vrai que la boiffon d'eau- de: 


ET ie OO UE Us 


#10 ÆWeuvelle Relation 
vie & lyvrognerie , caufent 
ces déreglemens, felon le pro- 
verbe, Zn vino Venus; puilque 
celles qui n'en boivent pas 
font fi jaloufes de leur hon- 
neur, que non-feulement elles 
ne s’abandonnent pas au mal, 
mais au contraire , elles vont 
même jufques à défaire & ren- 
dre tout confus, par leur for- 
te & genereufe refiftance, ceux 
qui ont l’imfolence & la teme- 
rité de les folliciter à la moin. 
dre action criminelle, qui 
._ peut les écarter de leur de. 
voir, 

1ls font naturellement vo- 
Jlages , moqueurs , médifans, 
&-diffimulez : ils ne font fide. 
les à leurs paroles, qu'autant 
qu'ils font retenus ou par la 
crainte, ou par l’efperance; 
& ils croiroient qu’on n'au- 
roit pas d'efprit, d'être fi: 


Een a 


de la Gafpeñe. Ait 
dele contre fon interêt, 
Leurs juremens fe font com- 


ue me ceux des Romains, ils ju- 
Das rent par le Soleil, qu'ils ont a- 
n- doré comme leur Divinité, 
les par leurs enfans , par leurs 
il; peres , & par tout. ce qu'ils 
nt gftiment de plus cher & de 
n- plus confiderable : comme les 
Dr - Romains, qui juroient autre- 
x fois par Jupiter, par Cefar, & 

e- par les Dieux immortels. Il 
ne ft vrai que nos Gafpefiens 
ui mettent quelquefois les doigts 
ee en croix , eninvoquant le faint 
Nom de Jesus, quand ils 

O- . jurent pour quelque chofe de 
s, - Ja derniere confequence : il y 
le en a même quelques-uns qui 
nt jurent & blafphement le fainc 
la Nom de Dieu comme les 
C3 François, qui fervent, par leurs 
a - mauvais éxemples , de pierres 
1 de fcandale à ces Peuples, 


412 Nouvelle Relation 
par les blafphèmes éxecrables 
qu'ils vomiflent contre celuy 
que: les Anges adorent dans 
le Ciel, & que les Demons 
reverent dans les abîmes de 
l'Enfer. 7 
Jamais on n’a pû mieux ap- 
pliquer qu’à nos Gafpefiens , 
es paroles du Difiique , Ru/i- 
€a progenies nefcit haberemodum ; 
parce qu'eneffetils ne {çavent 
ce que c'eft de civilité, ni de 
bien-feance, Comme ils s’efti- 
ment tous égaux, auffi grands, 
auf riches , aufli puiffans 
les uns que les autres, ils fe 
moquent ouvertement de nos 
reverences , de nos compli- 
mens, & de nos accolades : ils 
n'Otent jamais leur bonnet, 
quand ils entrent dans nos 
Habitations, cette ceremonie 
leur paroît trop embarraffan- 
te; ils jettent leurs prefens par 


* sw 
: | 


Jyent 


terre, 
ils les 
ment ! 
ravant 
difent 
jeted 
Voila 
qu'ils 
& ce 
chez 

donne 
fens, 

5 Ils { 
leurs. 
nuës 

de pl 
clure 


maux 
preni 
pêc 
ne 

men 
met 


de la Gafpefie. 423 — 
terre, au pied de celuy auquel 
ils les veulent donner, & fu 
ment une pipe de tabac, aupas 
ravant que de parler: Tiens, 
difent.ils, prens le prefent que 
je te donne de tout mon cœur. 
Voila lunique. compliment 
qu'ils font en ce rencontre: 
& cependant tout :eft civil 
chez eux ; car tout ce qui 
donne du contentement ‘aux 
fens; pafle pour honnête. 

: Ils font fales & vilains dans 
leurs. cabannes, dont les ave. 
nuës font remplies d’ordures, 
de plumes, de copeaux, de ra. 
clures de peaux, & aflez fou. 
Jyent des entrailles des ani. 
maux ou des poiflons qu'ils 
prennent, à la chaffe, ou à la 
pêche : dans leur manger, ils 
ne lavent que fuperficielle- 
ment la viande avant que de la 
mettre au feu, & n'écurent 


“218 … Nouvelle Relation. 
jamais la chaudiere , que la 
premiere fois qu'ils s’en fer. 
vent : leurs habits font tous 
crafleux par le dehors & par 
le dedans, & remplis d’hui. 
Je & de graifle, dont la puan- 
teur fait fouvent mal au cœur. 
Ils cherchent la vermine de- 
vant tout le monde, fans fe 
détourner tant foit peu: ils la 
font marcher par divertifle. 
ment.fur leurs mains; & ils la 
mangent ,; comme fi c'étoit 
quelque chofe de bon. Ils 
trouvent l’ufage de nos mou- 
choirs ridicule; ils fe moquent 
de nous, & difent que c’eft 
mettre des ordures dans fa po- 
che. Enfin, quelque calme 
qu'il fafle au dehors de la ca. 
banne, il y regne toûjours un 
vent du ponanttres-incommo. 
de, que ces Sauvages lâchent 
fort librement, fur tout lor{- 
- qu'ils 


_ftacle: 


indiff 
bilité 
que 1! 
mais 

auf < 
qui € 
de no, 


‘dire n 


c'eft : 


Peupl 

Cas 
autre 
l'eau: 
& qu 
les Fi 
toient 
jourd’ 
cs. {0 


de la Gafpefie. 21 
qu'ils’ ont «à pence s 
d'orignac, duquel on peut dire, 
Corruptio optimi pellima. 

L'oppofition eit grande au 
Cbriftianifme, du côté de leur 
indifférence , de leur infenfi- 
bilité , & des autres défauts 
que nous avons remarquez : 
mais elle ne l'eft pas moins 
aufli du côté de l’yvrognerie, 
qui eft le vice prédominanc 
de nos Gafpefiens ; & je peux 
dire même, avec verité, que 
c'eft un des plos puiflans ob- 
 ftacles à la converfion de ces 
Peuples. 

Ces Barbares, qui prenoïient 
autrefois le vin pour du fang, 
l'eau:de vié pour du poilon, 
& qui fuioient avec horreur 
les François qui leur prefen- 
toient ces liqueurs, font au. 
jourd'hui fi paflionnez pour 
ées. fortes de boiffons, qu’ils 

ie Nan 


26 Noÿvele Relation 


de fé faouler comme des bé- 
tes, & ne boivent, à propre- 
ment parler, que pour s'eny- 
vrer : ce qui oblige les Mifion. 
paires de regarder avec dou. 
leur la traite immoderée de 
l'eau-de.vie dans le Canada, 
comme l’un des obftacles le 
plus pernicieux ‘que le De- 


mon pouvoit fufciter, au falut: 


des François, & à l’écabliffe. 
ment de = Foi parmices Na- 
tions.infideles & barbares ; at- 
tendu que tous les vices. & 
les crimes qui fe trouvent or- 


dinairement feparez: les uns 
des autres ,.fe- reüniflent dans 
la feule traite d’eau de-vie, 


lorfqu'elle fe fait fans: regle & 

fans moderation. | 
L'avarice, l’interêt, & la cu. 

pidité déreglée d'amafler des 


| ft fontunprin ipe-d’honnenf, 
er Ç 


richeffes que le Fils de Dieu à 


de la Gafpefe: 417: 


| | 

‘condamnées par à | 
a fait de la pauvreté Evangeli. 
que;eft la fource malheureufe- 


mét feconde, des defordresfur- 
prenans que commettent ceux 
Qquicommercent & qui traitent 
de. l'eau-de.vie aux Sauvages: 
car vous remarquerez, s'il vous 


plaîr, qu'ils les enyvrent touc 


exprés ; afin que ces pauvres 
Barbares étant privez de lu. 
fage de raifon, ils les puiffenc 
tromper plus facilement, & 
avoir prefque pour rien leurs 
pélléceries , qu'ils ne leur don- 
neroient que pour un prix 
jufte &  raïfonnable, s'ils: €. 


toient dans leur bon {ens. Ce 


commerce eft frauduleux, & 


‘oblige à reftiturion, du proraræ 


de ce que la chofe peut va- 


“loir, felon les formalitez de 


Ja traite ;;ces Barbares n’aïant 


ipas dans leur yvrefle la iberté, 


Na i 


418 Nouvelle Relation 

pi le jugement qu'il faut pour 
conclure un marché de vente 
ou d’achat , qui demande un 
confentement libre & mutuel 
de part & d'autre. 

Comme il n’eft pas permis 
de vendre de{l’eau pour du vin, 
ou pour de l’eau.de-vie, felon 
qu'il arrive aflez fouvent, par 
Je mélange de ces liqueurs dans 
la vente & la diftribution de 
ces fortes de boiffons : c'eft 
auf le fecond déreglement 
dont font coupables nos Trai- 
teurs d’eau de- vie, qui colo- 
rent cette injuftice du titre de 
charité ; alleguant pour rai- 
fons , qu'ils font certe mixtion 


afin de ne pas enyvrer les Sau- 


vages. Il eft vrai qu'ils feroient 
en quelque maniere excufa- 
bles, s'ils les récompenfoient 
par d'autres marchandifes: mais 
on {çait bien qu’ils n’en font 


rien d 
le mê: 
doient 
enyvre 
‘Queur: 
dant a 
comm 
feulem 
Sauva: 
vertur 
dieres. 
vendu 
forte « 
res fe 
poüille 
march 
portée 
ufage, 
leur f: 

L'im 
les inc« 
crimes 
pêche 
déregl 


de La Gafpehe  4iÿ 
rien du tout ;; qu'ils retirent 
le même probe, que s'ils ven- 
doient loïalement, & qu'ils les 
enyvrent encore par ces li: 
queurs mixtionnées ; fe ren, 
dant ainfi, par ce malheureux 
commerce , les maîtres non- 
feulement des pelleteries des 
Sauvages, mais même des cou- 
vertures, fuzils, haches, chau- 
dieres, &c. qu'ils leur auront 
vendu bien cherement: en 
forte que ces pauvres Barba- 
res fe voient tout nuds, & dé 
poüillez des pelleteries & des 
marchandifes qu’ilsavoiëent ap- 
portées , & traitées pour leur 
ufage, & pour l'entretien de 
leur famille, R 
L'impureté ; les adulteres, 
les inceftes, & plufeurs autres 
crimes que la pudeur m'em- 
pêche de nommer, font les 
déreglemens ordinaires qui fe 


430 Nouvelle Relation 
commettent À roger tn 
de-vie , de laquelle plufieurs 
Traiteurs fe fervent pour abu. 
fer des Sauvagefles, qui s'a. 
bandonnent facilement durant 
Jeur yvrefle, à toute: forte 
d’impudicité ; quoique d'ail- 
Jeurs | comme nous avons dit, 
elles donneroient plûütôt un 
foufflet, qu’un baifer, à qui- 
<conque les voudroit porter au 
mal, fielles étoient prefentes 
à cles-mêmes, 

Les injures, les querelles, 
les homicides , les meurtres 
& les parricides , font encore 
aujourd'hui les fuites funeftes 
de la traite d’eau de-vie : & 
on voit avec douleur , des 
Sauvages mourir ‘dans lerr 
“yvreffe, s'étrangler eux . mê. 
mes; le frere, couper la gorge 
à fa fœur ; le mari, cafler la 
tête à fa femme ; une mere, 


jetter: 
ou dat 
étoufe 
innoce 
qu'ils 
qu'eux 
font ! 
C’eft : 
tout r« 
cabani 
tête, d 
en rep 
mot : 1 
rent à 
leur ar 
tres rc 
fon. 

{ent n 
bachid 
par ut 
Dieu 
une c 
ne, p 
lent q; 


ou dans la riviere ; & le pere, 
éroufer cruellement des petits. 
innocens, qu'ils cheriffent &. 
qu'ils aiment autant, ou plus 
qu'eux-mêmes, quand ils ne 
font pas privez de raifon, 
C'eft un jeu pour eux, d’aller 
tout rompre & brifer dans les 
cabannes ; de crier à pleine 
rête, des heures toutesentieres, 
en repetant toûjours le même 
mot : ils fe batent & fe déchi. 
rent à belles-dents ; ce qui ne 
leur arrive jamais, ou du moins. 
tres rarement, hors de la boif- 
fon. Les François mêmes ne 
font pas éxemts de la fureur 
bachique de ces Barbares, qui 
par un effet de la colere de 
Dieu juitement irrité contre 
une conduite fi peu Chrêètien- 
ne, pillent , ravager: & brû- 
lent quelquefois leurs maifons, 


à de la. Gafpefe: a \ 
jeter fon enfa Val le fev, 


EE 


g32 Nowvcelle Relation 

Jeur magazin ,&-en viennent 
affez fouvent à des extrémitez 
plus fâcheufes. 

J'abrege une infinité d’au- 
tres defordres de la traite' im. 
moderée qui fe fait à nos Sau. 
vages, du vin, de l’eau. de- vie, 
& de toute autre boiflon eny- 
vrante, pour juftifier le zele 
de Monfeis: l'Evêque de Que- 
bec, des Recollets,& desautres 
Mifionnaires, qui {e font hau. 
tement déclarez contre ces 
deforäres ; avec d'autant plus 
de juftice, qu’ils ont reconnu 
par une longue experience, 
qu'elle étroit la caufe funefte 
de la perte des biens fpirituels 
& temporels des François & 
des Sauvages de la Nouvelle 
France ; & que parmi un grand 
nombre d’obftacles , de fuper- 
fütion, d'infenfibilité, d’aveu- 


glement, 


_falut 


qu'il 


rojient 


\ 


glemc 
puret 
convc 
fidele 
bien : 
blir ! 
Chrif 
ples, 
{aoulc 
roit 4 
mode 
tion & 
de. vie 
être, 
jeune 
tant £ 


qu'il 
pour 
& à 


une b 
les M 


de la Gafpefe. 433 
glement, d'indifference, d’im. 
pureté, qui s’oppofent à la 
converfion de ces Nations In- 
fideles, il y auroit toùiours 
bien moins d'apparence d'éta- 
blir folidement un veritable 
Chriftianifme chez ces Peu. 
ples, aufi long: tems qu'on les 
faouleroit, & qu’onne garde. 
roit aucune regle , ni aucune 
moderation dans la diftribu- 
tion & le conmerce de l'eau- 
de-vie. C'étoit auf, peut. 
être, ce que vouloit me dire ce 
jeune libertin, qui ne fe met- 
tant aucunement en peine du 
falut des Sauvages, pourvû 
qu'il en eût les pelleteries, 
pour fatisfaire à fon ambition 
& à fes intérêts , fe vanroit 
qu'il feroit plus de mal avec 
une bouteille d'eau.de-vie, que 
les Mifionnaires ne leur fçau. 
rojent faire de bien avec une 

Oo 


434 Nouvelle Relation 
bouteille d’eau-benîte; c'eft à 
dire qu'il damneroit plus de 
Sauvages en les faoulant, que 
les Mifionnaires n’en fauve. 
roijent en les inftruifant des ve. 
ritez du Chriftianifme, 

Je ne veux pas m'arrèter ici, 
aux raifons que nos Traiteurs 
alleguent pour juftifier l'injuf- 


tice de leur procedé ; difant 
qu'il faudroit fermer les Ca- 
barets en France: que ce n’eft 


pas un peché de faouler un 
François , encore moins un 
Sauvage, en l’excitant même 
à boire ; quoique l’on fçache 
qu’ils ne prennent de l’eau. de- 
vie expreffément que pour 
s’enyvrer, ces Barbarcs ne 
trouvant pas de plaifir dans 
cette boiflon, qu'autant qu'el- 
le leur fait perdre entierement 
le jugement & la raifon : que 
ce feroit ruiner abfolument le 


comn 
Colot 
d'eau. 
£aufe 
reroie 
les H 
velle . 
velle 

faudr: 
lice, 


: céptai 
paren 


traite 
mond 
mode 
du c 
comn 
du 
avoit 
tivem 
prete 
n'eny 
parm 
voioi 


DE 


de laGafpefe. 435 


commerce & le trafic de la 


Colonie, fi on ne donnoit pas 
d'eau-de. vie aux Sauvages ; à 
caufe que ces Barberes fe reti. 
reroient chez les Anglois & 
les Hollandois, de la Nou- 
velle Angleterre, & de la Nou- 
velle Hollande : qu'enfin, il 
faudroit un Reglement de Po- 
lice, & fur tout, point d’ac- 


. ceptation de perfonnes, ni de 
parens, ni d'amis, mais que la 


traite fût accordée à tout le 
monde , pour en ufer avec 
moderation : afin que le profit 
du commerce ne für pas, 
comme ii avoit été autrefois, 
du côté de ceux aufquels on 
avoit accordé la traite, priva- 
tivement à tout autre; fous 
pretexte, diloit- on, qu'ils 
n'eny vroient pas les Sauvages, 
parmi lefquels cependant on 
voïoit beaucoup de defordres 
Oo i 


436 Nouvelle Relation 
& de déreglemens, 

Il feroit fort aifé de répon: 
dre à toutes ces raifons; mais 
comme la plufpart fe décrui- 
fent d'elles - mêmes , je dirai 
feulement, qu'il feroit à fou- 
hairer qu'on fit un Reglement 
de police, fous des peines ri- 
goureufes , pour arrêter les 
defordres de cette malheureu. 
fe boiffon : que la traite fût 
commune, fans acceptation de 

erfonne , afin d'éviter toute 
jaloufie : & qu'enfin, chacun 
voulüt bien relâcher quelque 
chofe de fes interêcs ; afin de 
faciliter la converfon de ces 
Peuples, & l’établiffement du 
Cbriftianifme parmi ces Bar. 
bares, en les habituant & hu- 
manifintavec nous, felon l'an. 
cien projct des RR.PP. Re- 
collets de la Province de Pa. 
ris, qui ont l'honneur d’avoir 


été les 
nouve 
l'ai fai 
établi 
Nouv 


de la Gafpefie. 437 
été les premiers Apôtres de ce 
nouveau Monde , comme je 
lai fait voir dans le premier 
établiffem@t de la Foi dans la 
Nouvelle France. Ç 


CHAPITRE XVI. 
Du Mariage des Gafpefiens. 


Es garçons, felon la coû. 
._ ytume ordinaire du Païs, 


ne {ortent jamais de la caban- 


ne de leur pere , que pour 
aller demeurer chez quelques. 
uns de leurs amis, où ils ef- 
perent de trouver une fille, 
pour fe marier avec elle : ils 
n'ont pas plütôt formé le def- 
fein de l’époufer, qu’ils en font 


eux mêmes la propofition du 


pere de la Sauvagefle ; parce 
qu'ils fçavent bien que la fiile 
Oo ii] 


L 
& ai 
PR em OT PR Ge 


ten. à ES 


433 Nouvelle Relation 
n'approuvera jamais leur re. 
cherche, à moins qu'elle ne foit 
agreable à fon pere, auquel il 
demande s'il juge à propos 
qu'il entre dans fa cabanne, 
c'eft à dire dans fon alliance, 
en époufant fa fille, pour la. 
quelle il luy protefte avoir 
beaucoup d'inclination. Si le 
pere n'agrée pas la recherche 
du jeune Sauvage, il luy dir, 
. fans autre compliment , que 
cela ne fe peut faire: & cet 
amant , tout paflionné qu'il 
puifle être , recoit paifble- 
ment cette réponfe, comme 
l'arrêt decifif de fon fort & 
de fes amours, & cherche ail- 
leurs quelqu'autre maîrreffe. 
Xl n’en eft pas de-même, fi le 
pere trouve que le parti qui fe 
prefente foit avantageux pour 
fa fille : car pour lors, aprés 
avoir donné fon agrément à 


cet a 
ler à 
fa vo 
la re 
voula 
bares 
tions 
de n 
d'épc 
ne fc 


mer, 


plaife 


C'eft 
mere 
fent 
enfa 
qu'il 
ble 
con 
quoi 
fe ri 
de | 
croi 
être 


de la Gafpefle. 439 
cet amant , il luy dit de par. 


ler à fa maîtreffe, pour fçavoir 
fa volonté fur une affaire qui 
la regarde uniquement ; ne 
voulant pas , difent ces Bar- 
bares , violenter les inclina. 
tions de leurs enfans en fait 
de mariage , & les obliger 
d'époufer un homme qu’elles 
ne fçauroient fe réfoudre d'ai. 
mer, ni par force, ni par com. 


plaifance , ni par inclination. 


C'eft ainfi que les peres & les 
meres de nos Gafpefiens, laif- 
fent une entiere liberté à leurs 
enfans , de fe choïlir le parti 
qu'ils jugent le plus convena- 
blé à leur humeur , & plus 
conforme à leurs amitiez ; 
quoique cependant les parens 
fe refervent toûjours le droit 
de leur indiquer celuy qu’ils 
croient raïfonnablement leur 
être plus. avantageux : mais 
Oo üiij 


1.4 
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125 ML 


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440 Nouvelle Relation 

enfin, il n’en eft que ce que 
véulent ceux qui fe doivent 
marier ;, & ils fçavent fort bien 
dire, qu'ils ne fe'marient.pas 
pour les autres, mais pour eux- 
mêmes. tn L 
Le garçon donc, aprés le 
confentementdu pere, s'adrel. 
fe à la fille, pour fonder fes 
inclinations : il luy fait un pre. 
. fent, de tout ce qu'il peutavoir 
de confiderable ; en forte que 
_fi:elle agrée fa recherche; elle 
Je reçoit, l'accepre avec plai- 
fir, &’luy offre reciproquement 
de fes plus beaux ouvrages, 
p'aiant garde, difenc.elles, de 
recevoir la moindre chofe de 
ceux qui les recherchent en 
mariage, pour ne pas con. 
traéter auctin engagement à 
véc un jeune homme qu'el. 
y n’ont pas deflein d'épou. 

le : | 


©  * dela Gafhefe. - _A4ai 
“Les prefens M êc ste 
céptez de part & d'autre; 
le Sauvage rétourne chez 
lty, prend congé de fes pat 
rens , & vient demeurer uné 
année toute entiere dans la 
cabanne du pere de fa maîtref: 
fe ; auquel ; felon les Loix du 
Païs, il doit fervir, & done? 
toutes les pelleteries qu'il fait 
à la chaffe ; à peu prés comme 
fit autrefois Jacob , qui fervie 
fon beau. pere Eaban, avarit 
que d’époufer Rachel.: Il faut 
enfüite, qu'il fe montre bon 
.Chaffeur, & capable de nourrir 
une groffe famille ; qu'il{e remi - 
de agreable, obeïffant, promt 
à faire tout ce qui régarde le 
bien & l'utilité de la cabanne, 
_ & adroir aux éxercices 'ordit 
naires de la Nation : afin de 
meriter l'eftime de fa mañ 
treffe , & luy faire conneître 


442 Nouvelle Relation 

qu'elle fera parfaitement bierr- 
heureufe avec luy. La fille, 
de fon côté. fait auf de fon 
mieux ce qui eft du ménage, & 
s'applique éntierement durant 
cette année, fi la recherche 
du garçon luy plaît ; à faire 
des raquettes, coudre les çca- 
nots, accommoder des écor.- 
ces, paffer les peaux d'orignaux 
& de caftors, aller à la tra. 
ne, en un mot, faire tout ce 
qui. luy peut donner. la répu. 
tation d’être une bonne ména, 
gere. ns Por Sie, 
. Comme ils font tous égale. 
ment pauvres & riches , Finre. 
sét ne prefide jamais à leurs 
mariages ; aufhi n’eft. il pas 
quettion de doüaire, de pof- 
fefion.; ni d’herirage, de con, 
tra&,ni de Notaire,qui reglent 
_ Jesbiens des deux parties en cas 
_ de divorce : c'eft affez qu'ils 


. dela Gafiefe: 445 


afent une couverture, ou quel. 


que robe de caftor pour fe 
mettre en ménage ; & tout ce : 


.que les plus riches peuvene 


_.efperer, c’eft une chaudiere, 


un fuzil, un bate-.feu, un coû- 


teau , une hache , un canot, 


& quelques autres bagatelles, 
qui font toutes les. richelfes 
de ces nouveaux mariez, lef. 
quels ne laiffenc pas cepen. 
-dant de vivre contens , lorf- 
que ce peu leur manque; par 


.ce qu'ils efperent de trouver 


en chaffant, dequoy avoir a- 
bondamment leur befoin & 
Jeur necefité. 00 

Plufieurs fe font perfuadez 


.trop facilement, que le jeune 


homme abufoit de fon époufe 
future , durant cette année 
qu'il ef obligé de demeurer 


dans la cabanne de fa mäi- 
trefle ; car outre que c'eft une - 


ET DRE re pr OI UE + ” 


444 Nouvelle Relation 
coûtume & une Loi inviola- 
ble chez nos Gafpefiens, qu'il 
n'eft pas permis de tranigref- 

fer, fans expofer toute la Na- 

tion à quelque malheur confi- 

derable, il eft veritable de dire 

que ces deux amans vivent l’un 

«avec l’autre comme frere & 

fœur , avec beaucoup de re. 

-ferve ; n'aïant jamais appris, 
ns tout le tems que jai demeuré 
-dans la Gafpefie, qu'il fe foit 

-paflé quelque defordre entre 

eux : attendu même que les 
femmes & les filles, comme 
nousavons dit, font affez mo- 

deftes d'elles - mêmes ;. pour 
n'accorder en ce rencontre au- 

-cune liberté qui foit contraire 

-à leur devoir. | à. 

: Eors donc que deux parties 
fymbolifent d’humeurs & d'in. 
clinations , ‘on convoque fur 


-h fin de l'année, les plus an. 


L 


de la Gafpefie. 44 
Ciens de la Nation ,. les patens 
& les amis des époux futurs, 
au feftin qui fe doit faire, pour 
celebrer . publiquement leur 
mariage, Le jeune homme eft 
obligé d'aller à la provifion; 
& le regale eft plus ou moins 
magnifique, qu'il fait une chaf- 
fe , ou une pêche, plus ou 
moins avantageufe : on fait les. 
harangues ordinaires, on chan- 
te, on danfe , on fe divertit; 
ê& on donne , en prefence de 


toute l'affemblée, la fille au 


garçon , pour fa femme, fais 
aucune autre ceremonie. S'il. 
arrive pour lors, que l'humeur 
de l’un, foit incompatible avec. 
le genie de l’autre, le garçon 
‘ou la fille fe retire fans bruir; 
& tout le monde eft auf con. 
tent & farisfaic, que fi le ma- 
riage avoit reüffi : parce, difent. 
is, qu'il ne faut pas fe marier 


: 446 Nouvelle Relation . 


de fes jours. | À 
Il ÿ a cependant beaucoup 


d'inftabilité dans ces fortes 


d’alliances ; & les jeunes ma- 
riez changent aflez facilement 
d’inclination, lorfqu'ils paflent 
uelques années fans avoir 
‘enfans: car enfin, difent.ils, 
à leur femme, je ne me fuis 
marié avec toi, que dans l'ef- 
erance de voir dans ma 'ca- 
anne une famille nombreufe ; 
& puifque je ne peux ‘avoir 


d'enfans avec toi, feparons.. 


nous , & cherchons ailleurs 
chacun nôtre avantage. En 
forte que s'il fe trouve quelque 
folidité dans les mariages de 
nos Gafpefiens , c'eft feule- 
ment lorfque la femme donne 
à fon mari des marques de fa 
fecondité ; & on peut dire avec 
verité, que lesenfans font pour 


pour être malheureux le refte 


de la Gafpefie. 447 
lors comme les liens indiflolu. 
bles, & la confirmation du ma. 
riage de leurs pere & mere, 
qui fe tiennent fidele compa- 
gnie, fans jamais {e feparer, 
& qui vivent en fi grande u- 
nion l’un avec l’autre, qu'ils 
femblent n'avoir plus qu’un 
même cœur, & qu’une même 
volonté. Ils s'aiment cordia- 
lement, & s'accordent admira. 
blement bien ;, vous ne voïez 
point de querelles, d'inimitiez, 
ai de reproches parmi eux : 
les hommes laiflènt la difpo- 
fition du ménage aux fem- 
mes , fans les inquiéter : el- 
les coupent , elles tranchent, 
elles donnent comme il ur 
plaît, fans que le mari ‘en 
fâche ; & je peux dire, que je 
n'ai jamais vû le Chef de la 
cabanne où je demeurois, de- 


. mander à fa f:mme, ce que 


? 


” M ir a NUE REPORTER RE, FE + 


og à = and sos nn om 2 art : 
) - $ ' ÿ UE - 
AE 


448 Nouvelle Relation 
devenoit la viande d'orignac 
& de caftor, quoique tout ce 
qu'il en âvoit amaflé diminuät 
affez vite. Je n'ai non plus 
jamais oùi les femmes fe plain. 
dre, de ce qu'on ne lesinvitoit 
pas aux feftins, ni aux con- 
feils ; que les hommes fe di. 
vertifloient, & mangeoient les 
bons morceaux ; qu'elles tra. 
vailloienc inceflament , allant 
querir le bois pour le chaufa. 
ge faifant les cabannes, paf. 
ant.les peaux, & s’occupant 
en d’autres travaux affez pe- 
nibles , qui ne fe font que par 
les femmes. Chacun fait fon 
petit devoir doucement, pai- 
fiblement, & fans difpute : la 


multiplication des enfans ne 


les embarraffe pas ; tant plus 

ils en ont, tant plus font-ils 

_-contens & fatisfaits. 

. On ne peutexprimer Ja dou- 
= Icur 


>nac 
t ce 
nuât 
plus 
ain- 
toit 
on- 

di. 
tles 
tra. 
lant 
ufa. 
paf. 
ant 
pe- 
par 
La 
pai- 
4 La 


ne. 


plus 
tils 


jou 


'déla Cafpefiè: 4 
leur d'un on quoi 
perd fa femme. Il eft vrai qu'au 
dehors il diflimule autantqu'il 
peut , l’'amertume qu'il en a 
dans le cœur; parce que ces 
Peuples eftiment que c'eft une 
marque de foiblefle, indigne 
d'un homme qui eft tanc {bic 
peu brave & genereux, de pleu- 
-reren public. - Sidonc le mari 
verfe quelquefois des larmes, 


 c'éft feulement pour montrer 


qu'il n’eft pas infenfible à Ja 

mort dé fa femme, qu'il aimoic 

tendremént ; quoique dans’ fon 

particulier il eft vrai de dire, 

- qu'il s’abandonne entieremenc 
à la melancolie, qui le fait mou 

“rir-affez fouvent , ou qui 4e 
porté jufques aux Nations les 

pluséloignées, pouf ÿfaire la. 
guerre, & noïer dans-le fang 
: de fés ennemis, la eriftefle &c 
Ja douleur qui d'accable: *: 

Pp 


«450 Nouvelle Relation 


CHAPITRE XVII. 


De Le maniere dont les Gafpefiens 
… font la guerre. 


: C1 nous recherchons les mo. 
AD vifs & les fujets particuliers 
qui ont animé ces Peuples à 
da guerre, nous n'en trou. 
-verons, pas d’autres, que ‘le 
defir,de, vanger une injure 
qu'ils ont reçë , ou. plü. 
tôt l'ambition de fe:faire 
craindre &, redouter des Na. 
»tions , étrangeres :, d'où vient 
qu'on a vû des Sauvages tra- 
“merfer de grands Païs, avec 
. quelques poigneces de bled 
 . :#d‘ode pour toute provifion; 
-éencher fur la neige, fouffrir 
la faim & la foif, & s’expoler 
aux injures du tems, dans les 


de la Gafpefe. AGE 
faifons les plus rigoureufes, 
attendre des dix à quinze jours 
derriere un arbre, pour trou. 
ver l'occafion de furprendre, 
combatre, vaincre leursenne- 
mis, leur enlever la chevelu- 
re, & retourner au Païs char. 
gez de ces cruelles dépoüil. 
les :'afin de marquer à toute la 
Nation , qu'ils ont aflez de 
courage pour fe vanger eux- 
{euls des : infultes: qu'on’ leur 
aura faites ,: lorfqu'elle, ne: fe 


met pas en état d'entrer 


elle-même dans leur reflenti. 
men, | fe 

« L'interèt, ni le defir d'éten- 
dré les limites de kur Provin. 
ce ,ne prefident jamais dans 
Je Confeil de guerre ;, &ilsn’at- 
taquent pas leurs ennemis dans 
de deflein de s'emparer derleur 
Païs, où de les aflijertir aux 
Loix & aux Coûrumes de Là 
_ Ppi 


RE 


4ÿz  Novuëlle Rélation 
Gafpefie : ils font trop com. 
tents , pourvd qu'ils -puiflene 
avoir l'avantagéde-dire, Nous 
avons vaincu telles & telles 
Nations ; nous nous-fommes 
vangez de nos ennemis ; & 
noùs en avons enlevé uneinf. 


nité de: chevelures, aprés en. 


avoir fait un grand carnage 
dans la chaleur du com- 
bat, : té: 
Quoique: nos : Gafpefiens. 
jouiffent des douceurs de la 
“paix, & que je parle ici plû. 
tôt de la guerre des anciens. 
de cette Narion, que deceux. 
d’äprefent, qui femblentavoir: 
enticrément perdu cetré hu. 
meur belliqueufe avec laquel. 
Je leurs ancêtres ont dompté 
autrefois, & triomphé-glorieu- 
{ement des Nations les.plus 
noïbreufes. de la. Nouvelle 
France; ils Confervent cepen: 


«dé lrGafhehe:- 453. 
dant encore un refte de cruau. 
té, &t un defir d’aller en guerre 
contre les anciens ennemis de 
la Nation, & particulierement 
contre les Sauvages fituez au 
Nord de l’embouchüre du 
fleuve de Saint Laurent, qui 
redoutent. nos. Gafpeñens ; 
comme les plus terribles & 
les plus cruels de leurs enne; 
mis, spi 
.… Nous appellons ces Barbares 
les pettis Éfximaux, pour les 
diftinguer des grands; qui de. 


meurent à la Baye des Efpa- 


gnols , où les Bafques vont 
faire la pêche de Moruë , avec 
beaucoup de perils &;, de dan: 
gers, à caufe de la guerre im- 
placable qu'ils ont avec ces 
Sauvages. . EE 9 

; La fource & l'origine de 
setteguerre vient, de ce qu'un 
Matelot Bafque ou Efpagnol 

. 


LE 


“434 Nouvelle Relrion 
s'étant égaré dans les bois: 
fans pouvoir fe ranger à bord 
avañt le départ des navires, 
qui lé chercherenc & l'atten- 
dirent inutilement, fe vit obli. 
gé de refter dans les cabannes 
des Sauvages, qu'il rencontra 
heureufément , ‘aprés beau. 
coup de peines & de fatigues. 
Ces Barbares firent rout ce 
de pûrent, pour le confoler 
fes difgraces: ils luy donne. 
rent même la fille du plus 
confiderable de leurs Capitai- 
nes, laquelle il'époufa, & ve: 
cut pailiblement avec elle. 
Cette Sauvagefle avoit: pour 
Juy toute ha'complhaifance ima. 
ginable , principalemént de- 
puis qu’elle fe vid en état d’e- 
tre bien.rôt la mere:d’un en- 
fant”, qu'elle fouhaitoit avec 
pallion ; pour engager fon 
- mari à l'aimer cordialement. 


L'Hiver fe pafla fort agrea- 
‘blement , les navires arrive. 


rent à l'ordinaire ; le Capitai- 
ne. fut réjoûi de trouver fon 
Matelot en parfaite fanté, & 
d'apprendre la maniere obli- 


géante dont les Sauvages: en: 
savoient agi à fon égard : il 


fic à tous les Efgimaux un fef- 


tin folemnel de reconnoiffan- 
<ess. & il n'y eut que ce 
miferable ,. qui: fut non. feu- 
Jement infenfible aux ami. 
tiez qu'il avoit reçüës de €es 
Peuples, mais qui prit même 
la refolution funefte de cou. 


per la gorge à fa femme, avant 


que de retourner en France. 


Animé de rage & de:fureur, 
& diffimulant cependant le 
cruel déffein qu’il avoit’concû 
contre celle qui luy avoir fauvé 
k vie, il fit femblantde vouloir 
aller à la chaffe, pour regaler 


2 si vint ds Pr en net a 


» à 
L. 
À 


#56 Nouvelle Relation : 
les François: à cet effet, ils'é. 
loigne des navires, il s’écèr- 
te des cabannes, s'embarque 
en canot avec fa femme ; & 
. Étant arrivé dans un endroit 
où couloit un agreable ruif- 
feau entre deux rochers , il y 


‘débarque avec eile;la querelle, 


Ja jette par terre, la tuë, l’af- 
_fomme , & pour comble de fa 
cruauté , il luy ouvre le ven- 
tre avec fon: :coûteau , pour 
-woir fi les enfans étoient con- 
eûs & formez dans lé fein dés 
Sauvagefles |, comme dans Je 
fein des femmes de l'Europe. 
-H femble que la Nature luy 
#eprocha tout auffi.tôt l'hor- 
reur de fa cruauté, & l’énor- 
-mité de fon attentat, en luy 
faifant:voir le corps d’un perit 
enfant: qui fe plaignoit ta- 
-citement , de ce qu'il le fai 
foit mourir fi cruellement. 
; aprés 


de la Gapefe. - 457 


“aprés luy avoir donné:‘la : 
vie. | 


Je ne fçaïpas G ce Matelot 


_ déaaturé, qui s'émbarqua.4- 


prés une: aétion fi noire & fi 
méchante, conçut tout le re. 


gret qu’il en devoit avoir dans 
Je cœur; maisje fçai bien que 


les Sauvages en furent fi fen- 


_fiblement outrez de douleur, 


qu'ils ont fait pañler fur les EL. 
pagnols & fur les Bafques, la 
vengeance qu'ils jurerent tous 
contre l’auteur. d’un meurtre 
fi déreftable : ils en ont en 
effet tué & mangé un grand 
nombre depuis ce tems- (à, fans 
diftin@ion de l'innocent, ou 
du coupable. Les armes de 
cés Antropophages font.ordi- 
nairement l'arc & la fléche, 
avec lefquelles ils font velle- 
ment adroits, qu'ils tuent au 
vol toute forte d’oifeaux, & 


k l - 
Fa 4 + “. « 
RU AREA 
RS 
. Ë 


“458 _ Nouvelle Relation 
qu'ils tran{percent affez fou: 


vent leurs ennemis de part eh 


‘part : les coups en font tres. 
dangereux ; par cé qu'il y a 
toûjours au bout de ces flé- 
ches une efpece de dard, qui 
refte dans la plaie , quand 
on les veut retirer, QUE 
ques.uns cependant ont l'u- 
fage des fuzils, aufli-bien que 
nos Gafpefiens, qui ont défolé 
deux ou trois fois la Nation des 
petits Efkimaux. | 
‘On ne voit pas de bagage, 
ni de femmes dans leur ar- 
mée , comme dans celle de 
_« Darius, à qui un trop grand 
aîtirail fit perdre la vie, âvec 
le Roïanme. Nos ‘Guerriers 
n'ont rien de fuperflu : ils fe 


contentent , comme les Sol 


dats d'Alexandre, d'avoir de 
bonnes armes, & fort peu de 
provifions, quoiqu'ils portent 


de laGafpefe.  : 
da guerre dans 146 les de 


éloignez , où ils trouvent a- 


bondamment ce qui leur eft 
neceffaire ; parce qu'il y a tous 
les jours une bande de Sauva. 
ges 'qui chaffent, pour nour- 
sir le corps de l’armée , qui 


| gagne todjours païs. 


Jamais ils n'implorent le {e- 
cours de leurs alliez , que dans 
da derniere necefité ; trouvant 
dans leur ambition aflez de 
courage, pour combatre: & 
vaincre leurs ennemis, lorf. 
qu'ils ne font pas invincibles: 
ils demandent cependant des 
troupes auxiliaires à leurs al- 


Aiez,, s'ils ne peuvent terminer 


eux-mêmes leurs differens; & 
ils députent des Ambafla- 
deurs, avec de coliers de pour- 
celaine, pour les inviter à lever 
la hache contre les ennemis de 
Ja Nation, | ù 


Qu i 


« 


460 Nouvel Relition 

Jamais. encore on ne décla- 
re la gucrre, que par le con- 
feil des Anciens, qui feuls de- 
cident en dernier reflort des 
affaires du Païs, & prefcri- 
_ vent l'ordre qu'il faut tenir 
dans l'éxecution de leurs en. 
treprifes militairès ; ils fixenc 
le jour du départ, & convo- 
quent au feftin de guerre les 
jeunes Guerriers, qui s’y trou- 
vent avec leurs. armes ordi- 
naires, bien refolus de com. 
batre genereufement pour les 
incerêts de la Nation, Ils.fe 
_: matachient la face de rouge, 
avant que de partir ; afin, 
difent.ils, de cacher à leurs 
camarades & à leurs ennemis, 
Jes differens' changemens de 
couleur , que la crainte natu- 
relle du combat fair paroître 
quelquefois fur le vifagé, & 
dans le cœur des plus bra- 


_ “de la Gafhefe. 46! 
ves & des ln srenides 


font pas plûtôt âchevez, qu'ils 
s’'embarquent dans des cha- 


Joupes, & traverfene aux Ifles . 
de Maingan, païs des petits 
Efrimaux : il n’eft pas de fem- 
mes, ni de filles qui n'exci- 
tent leurs maris & les jeunes 
gens à bien faire leur de- 


voir. 


‘Etant arrivez chez les enne- 
mis, ils réconnoïflent le ter- 


rein , obfervent les endroits où 


font cabannez les Efximaux, 


Hs les attaquent vigoureufe- 


ment , & lévent la chevelure. 
à tous ceux qui fuccombent 


fous la force de leurs armes, 
s'ils font affez heureux pour 


demeurer les maîtres du champ: 


de bataille. 1 


: C'éft pour fatisfaire. à leu Se 


Q9 üj 


Les harangues, les feftins, 
les chanfons & les danfes ne 


LS le ADP ENS ep utile DllD 


462 Novvele Relation 
cruauté, que tous ces Barba= 
res portent toûjours un coû- 
teau pendu à leur col, avec: 
lequel ils font des incifions à 
Ja tête de leurs ennemis, & 
enlevent la peau à laquelle 
font attachez les cheveux, 
qu'ils emportent , comme les 
monumens glorieux de leur 
valeur, & de leur generofité : 
femblables en cela à ‘nos an. 
_ ciens Gaulois, qui ne failoient 
pas moins de trophée que nos 
Gafpefiens, de la tête de leurs. 
ennemis, qu'ils laifloient pen. 
dre au poitrail de leurs che. 
vaux , au retour de la guerre. 
Hs les attachoient Même à. 
Jeurs portes, à peu prés com- 
me on fait encore aujourd’hui 
les hures des ours & des fan. 
gliers, . crc 
Le combat fini, tous nos 
Guerriers s'embarquent pour 


de la Gafefie. 463 
retourner au Païs, où tous 
ceux de la Nation les reçoi- 
vent , avec des réjoüiffances 
extraordinaires. Les filles &c 
les femmes paroiflent toutes 
matachiées, & parées de leurs 
coliers de raffade & dé pour. 
celaine , fur le bord de l’eau, 
auffi tôt qu'on Re les 
chaloupes viétorieufes des Gaf- 
pefiens ; afin de recevoir les 
trophées & les chevelures que 
leurs maris apportent du com. 
bat : elles 6 jettent même à 
l'eau avec precipitation, pour 
les aller querir, & plongene 
dans la riviere ou dans la mer, 
à chaque fois que les Guer- 
riers font des huées:.& cris de 
joie, qui marquent le nombre 
des ennemis-qu’ils ont tué-fur 
la place, & des prifonniers 
qu'ils amenent, pour leur fai- 
re fouffrir les. courmens &:les 


. Qa ü 


464 Nouvelle Relation 
les fuplices ordinaires. 

Si quelqu'un d’entr'eux eft 
refté dans le combat, ils en 
font un deüil particulier , & 
donnént quelques jours à ka 
douleur & à la trifteffe, On 
faie enfuite les feftins des 
morts, où le Chef expofe dans 
fa harangue les belles actions 
de ceux qui fe font diftinguez;, 
& qe ont morts dans le 
combat. Un profond filence 
fuit immediatement ; mais il 
efk tout à coup interrompu par 
les parens des défunts , qui 
s'écrient de routes leurs for. 
ces, & difent : Qu'il ne s’agit 
pas de pleurer davantage un 
malheur anquelil n’y a plus de 
remede; mais bien de vanger 
Ja mort de leurs compatriots, 
jar une entiere defolätion de 
eurs ennemis. .C'eft ainf que 
gos-Sauvages vivent prefque 


de le Gafpefir. 465 
toûjours en guerré âvec les 
Efrimaux ; câr comme il et 
impoffible qu'il n'em demeure 

jours q clqu'un fur la pla- 
ce, lorfqu'ils fe batent contre 
ces Barbares , ils conçoivent 
aufli todjours de nouveaux 
deffeins de s’en vanger, à quel: 
que prix que ce foit, : 
* Les prifonniers cependant, 
font ceux qui fouffrent:le plus : 
en effet, files Diomedes , le 
Buziris , les Diocletiens, tes 
Nerons, & leurs femblables ; 
vivoientencore, je crois qu'ils 
aurorent «en horréur ka ven- 
geance , les ‘fuplices , & la 
cruauté des Sauvages de la 
Nouvelle France , & fur tout 
des Iroquois, envers leurs pri- 
fonniers ; car enfin, couper les 
doigts à leurs ennemis, ou les 
brûler avec des tifons ardens 
par tout le corps ; leur arræ 


466 Nouvelle Relation 

cher les ongies ; leur taire 
manger leur propre chair, a- 
prés qu'elle efk toute grillée 
& rôtie par la violence du 
feu ; verfer du fable brûlant 
& tout rouge, fur les plaies 
du patient ; paffer des bâtons 
dans les nerf des bras & des 
jambes, & les tourner jufques 
à ceque le corps devienne en 
double, par la retraction de 
ces nerfs, faire rougir des ha 
ches, & les mettre en for- 
me de colier embrafées fur le 
corps : ce ne font là que les 
fuplices ordinaires , que les 
Iroquois & les autres Nations 
fonc. fouffrir à leurs prifon< 
niers. 

Il m'a paru même, que nos 
anciens Gafpefiens n'ont pas 
été moins cruels que les au- 
tres ; puifque de nos. Sau- 
vages d'aujourd'hui ont  faic 


. de la Cape, 467 
voir depuis quelques années, 
un refte de leur cruauté, dans 
_ da guerre qu’ils eurent avec 
les Anglois de la Nouvelle 
Angleterre : en effet, aïanc 
pris dans la chaleur du com. 

at,un Officier Anglois qui 
s’étoit fait diftinguer, par le - 
grand nombre des Sauvages 
qu'ilavoit couchez fur le car- 
reau, ces Barbares animez de 
rage & de vangeance, le dé- 
poüillerent tout nud, & firent 
deflus fon corps plufieurs in- 
cifions, dans lefquelles ils pa£ 
ferent & lierent tous les ru. 
bans qu’il avoit defFus fon ha- 
bit ; ais avec tant d'inhuma- 
nité, que ce pauvre Anglois 
expira dans ce cruel fuplice. 
Jls ne font pas cependant fi 
cruels à l'égard des femmes & 
des enfans : bien au contraire, 
ils Les nouriffent & les élevene 


468 Nouvelle Relation 
parmi ceux de leur Nation; 
ou bien ils les renvoïent ordi- 
nairement chez eux, fans leur 
faire aucun mal. On leur cafle 
cependant quelquefois la tête, 
à coups de hache, ou de maf- 
fuë. | Le 
On auroit peine à croire [a 
conftance avec laquelle les 
prifonniers fouffrent toutes les 
eruautez de leurs ennemis, 
qu'ils bravent même au mi- 
heu des fuplices ; jufqu’à leur 
reprocher qu’ils n'ertendent 
rien à les faire fouff:ir, & les 
menacer de les traiter bien 
plus cruellement, s'ils les te- 
noient dans leur Païs. Vous di- 
riez , à les voir chanter au mi- 
lieu des brafiers qui les envi- 
ronrient de toutes parts, qu'ils 
font infenfibles à ces ardeurs: 
Hé bien, vous metuërez, di- 
fenc-ils à leurs boureaux ; vous 


. de la Gafpefie: 469 

me brûlerez : mais auff il faur 
que vous fçachiez que sage ai 
tué & brûlé plufieurs -des vô- 
tres ;: Si vous me mangez ; je 
me confole d'avoir auffi mange 
quelques-uns de vôtre Nation. 
Faites done tout ce que-vous 
- voudrez ; j'ai des oncles , j'ai 
des neveux, des freres & des 
coufins, qui vangeront bien 
ma mort, & qui vous feront 
fouffrir plus-de tourmens, que 
vous n'en fçauriez invençer | 
. contré-moi. Mourir de cette 
forte chez les Sauvages, c’eft 
mourir én grand Capitaine, 
-& en homme de cœur : auffi 
cts Barbares font:ils boire à 
Jeurs enfans le fang de ceux 
qui meurent fans fe plaindre 
dans lestourmens ; afin de leur 
-en infpirer le courage & la 
-generofité. C’eft une réjoüif- 
fance publique, lorfque le pa- 


@7o Nouvelle Relation 
tient pleure, fe plaint, ou fott. 
ire dans l’excez de fes dou- 


eurs: c'eft pourquoy ces Bâr. 


bares luy font fouffrir tous les 
maux imaginables, afin d’obli- 
-ger celuy qu'ils tourmentent 
à fe plaindre , & confefer 
qu'ils font adroits & inge- 
aieux à tourmenter les prifon- 
niers, 


CHAPITRE XVII. 
De la Chaffe des Gafpefiens. 


Os Sauvages re pas 
NN #emplos plus honora. 
ble que la chaffe, aprés la 
guerre; & ils ne s 'acquierent 
pas moins de gloire & de re- 
putation, par le nombre des 
orignaux & des caftors qu'ils 
furprennent & qu'ils tüent à 


—— 


de la Gafiehe. a: 
la chafle, que cha nombre 
des chevelures qu'ils enlevent 
de deffus la tête de leurs enne. 
mis. ; 4 
La chafle à l'élan ou ori- 


_ gnac, fe fait en toutes les fai. 
* {ons de l’année: celle de l’Hi. 


ver eft la plus commode & la 
plu favorable, principalement 
lorfque la neige eft haute, fer. 
me, dure & gelée, d caufe que 
Jes Sauvages aïant des raquet. 
+es aux pieds, approchent fa- 
Cilement de l'élan, quienfon- 
ce, & ne peut fe dérober à la 
pourfuite des Chafleurs. Il 
n’en eft pas de. même en Eté, 
parce que ces animaux cou- 
rent avec tant de viteffe, qu'il 
eft prefque impoflible de les 
joindre, quelquefois même a- 
prés dix jours de courfe. 
L'orignac et haut comme 
un cheval ; il a le poil grifon, 


La 


473: Nouvelle Relation 
_ «la tête à peu prés'comme celle 
-d'un mulet, & porte fon bois 
double comme le cerf, excep- 
té qu'il eft large comme une 
. planche, & long de deux à 

trois pieds, garni aux deux cô- 
tez de cornichons, qui tom- 


. bent l’Automne, & fe mul. 


tiplient au Printems, par au- 
. tant de nouvelles branches 
qu'il à d'années. Il broute 
l'herbe, & paît dans les prai- 
-ries fur le bord des rivieres, 
.& dans les forêts durant l’Eté : 
il mange en Hiver , les poin. 


tes des arbres les plus tendres, 


. la le pied fourchu : le gau. 
.che de derriere guerit du 
haut-mal ; mais il faut le pren. 
-dre, difent les Sauvages, dans 
le tems qu’il tombe luy-même 
de ce mal, duquel il fe guerit 
. «en portant ce pied gauche à 
fon oreille, On trouve dans 
: fon 


‘de la Gapef ” 473 
fon cœur un petit os, que les 
Gañfpefñens appellent Oagands 
hi guidanne, qui eft un reme- 
de fouverain pour faciliter les 
couches des femmes, & les 
délivrer des tranchées & des 
douleurs de l’enfantement, en 
le prenant dans du boüillon, 
aprés l'avoir réduit premiere- 
ment en poudre. Il pleure com- 
me les cerfs & les biches, lorf. 
qu'il eft pris & qu'il ne peut 
échaper la mort: les larmes 
luy tombent des yeux, groffes 
comme des pois. Jlne laiffe 


. pas cependant de fe défendre 


de fon mieux: les approches 


même en font affez dangereu- 


fes ; parce qu’à la favéur d’un 
chemin qu'il a l'adreffe de ba: 
tre avec fes pieds il s’élance 
quelquefois avec tant de fu- 
#ie fur les Chafleurs & fur'les 


‘chiens, qu'il enfevelic & es: 


Rr 


/ 


474 Nonvele Relation 
uns & les autres dans la neiges 
enforte que pluñeurs Sauva- 
es en font fouvent-eftropiez, 
eurs chiens reftant morts fur. 
la place. Les Chaffcurs con- 
noiffent les endroits où les 
orignaux fe retirent, par cer- 
taines pointes. d'arbres ron- 
gées ou rompuës, qu'ils ap- 
ellent Paétagane, c'eft à dire 
e ravage de l'élan : ils mà- 
chent ce bois, & ils recon. 
noiflent au goût de ces-bran. 
ches, le rems que cesamimaux 
ont paflé par ces endroits, Hs 
: les furprennent quelquefois à 
Paffât, & par de certains co- 
jets faits de groffes courroies 
de cuir, & tendus à la paile 
ordinaire de cet animal. 

Ea maniere la plus induf: 
trieufe de nos Gafpefens pour 
furprendre l’orignae, eft celle- 
ci, LesChafeurs connoiffänt 


\ 


celle- 


ant 


- 


l'endroit de Al où île 
retire ordinairement quand il 
entre enchaleur,s’embarquent 


Ja nuit dans leur canot, & 


approchant de la prairie. où il 
fe retire , broute l'herbe ; & 
fe couche ordinairement, l’un: 
contrefait le cri de la fe- 
melle , & l’autre prend en 
même.tems de l’eau dans fon 
plat d’écorce. & la Llaiffe rom- 
ber goute à goute, comme fi 


_c'étoit la femelle même qui 


quitrât fon eau, Le mâle ap- 
proche , & les Sauvages qui 
font aux aguets le tuent à 
coups de fuzil : adrefle & fub 
tilité dont ils ufent auffi à l’é- 
gard de la femelle, encontre 
faifant le mâle. | 
La chafle du caftor eftauffi 
facile en Eté, qu'elle eft pe- 


nible en Hiver ; quoiqu'elle 


foit également agreable & di. 
_ Rri 


476 Nowvelle Relation 
vertiflante dans l’une & dans. 
l'autre dé ces deux faïfons, 
pour le plaifir qu'on a de voir 
l'induftrie naturelle de cet ani: 
- mal, laquelle furpaffe limagis 
nation de.ceux qui n'en ont pas. 
vû les effèts furprenans : auffi. 
les Sauvages difent-ils que les 
caftors ont de l'efprit; qu'ils 
fonc une Nation à part, & 
qu'ils cefferoient de leur faire 
la guerre ; s'ils parioient tant 
foit peu, pour leur apprendre 
s'ils font de leurs amis, ou de 
leurs ennemis. k 

. Le caftor eft de la groffeu 
d’un chien barbet: fon poil eft 
châtain, noir, & rarement 
blanc; mais toûjours fort doux, 
& propre à faire des chapeaux : 
.c'eft le grand commérce de la 
-Nouvelle France.. Les Gafpe- 
fiens difent:que le caftor eft 
le bienaimé des François & 


* de la Gafpefe 477 
des autres Europeans, qui les 
récherchent avec avidité ; & 
je n'ai pi m'empêcher de rire, 
entendant un Sauvage qui me 
difoit en fe gauflant : Tahoë 
meffes kogoïar pajo ne daoüi do: 
poil mhobir. En verité, mon 

rere, le caftor fait parfaite: 
ment bien toutes chofes ; fl 
nous fait des chaudieres, des 
haches, des épées , des coû- 
teaux ; & nous donne à boire 
&t d manger, fans avoir la:peine 


de labourer la terre; 


: Cet animal a les pieds courts: 
ceux de devant fonc faits en 
ongles , ceux de derriere en. 
nageoires; d peu prés comme 
Jes loups marins. Il marche 
fort lentement. On la crû 
pour un tems amphibie, moi- 
tié chair, moitié poiffon ; par- 
ce qu'il a fa queuë à peu prés 
de la‘ figure d’une fole, garnie 


{ 


473  Novvele Relation 

d'écailles qui ne fe levent pas: 
mais à prefent, on le mange 
comme poiflon en Carème; 
foir qu'il le foic en effér, foit 
pour Ôter les abus qui fe 
commettoient , plulieurs re. 
duifant en queuë plus de la 
moitié du corps de cet ani. 
mal. Il a la têce grofle & 
courte : fes machoires font ar. 
mées de quatre grofles dents 
tranchantes, fçavoir deux en. 
haut, & deux en. bas, qui font 
propres à polir l'or & l'argent, 
étant dures & douces tout en- 
femble. C'eft avec ces qua. 
tre denrs, que le caftor cou. 
pe des petites perches pour 
, faire fa cabanne, & des ar- 
bres gros comme la cuiffe, qu'il 
fait tomber juftement dans 


l'endroit même où il prévoit 


qu’ils luÿ feront plus utiles & 
plus neceflaires : il découpe 


7 D : PD'rnre Ni 


….. de LE Ga n'. ; 
ces arbres par morceaux de 
Jongueurs différentes , felon: 
lufage qu'il en veut fäire:; il 
Jes roule fur la: terre, ou: les 
pouffe à l'eau avec {es 2 
de devant , pour bâtir fà ca- 
banne , & fortifier une figue 
qui arrête le courant d'un 
ruifleau , & forme un étang 
confiderable , fur le bord du- 
quel il fe loge ordinairement, 
JL y à toüjours un maître 
caftor., qui pee à Ce tra- 
vail, & qui frape même ceux 
qui ne font pas bien leur de- 
voir. Hs charient tous la teire 
fur leur queuë ; marchant fur 
les pates de derriere, &: por 
tant dans celles de devant, le 
bois qui leur eft neceflaire 
pour achéver leur ouvrage: 
ts mêlent la terre avec le 
bois, & font une efpece de 
maçonnerie avec leur queuë 


X 


430 Novvelé Relation 
à peu prés comme les Maçons 
avec leur truelle. : Ils élevent 
des’ chauffées & des digues 
darges de deux ou trois pieds, 
hautes dé douze ou: quinze 
pieds, & longues de vingt ou 
trente ; mais fi difficiles & fi 


mal-aifées à rompre, que c'e - 


veritablement le plus rude 
travail de la chaffe au caftor, 
qui par cés digues font d'un 
-petit-ruiffeaa, an étang fi con. 
fiderable, qu'ils inondent af- 
.fez fouvent une grande éter. 
-duë de païs. Ils émbarraflent 


même tellement les rivieres,. 


:qu'il faut fe mettre fouvent à 
.Jeau;:pour monter les: canots 
-par deéflus les digues';/comme 
‘1 .m'eft arrivé: plufieurs fois, 
-en allant de Nipifiguic à la 
Riviere de Sainte- Croix, & 
‘autres endroits de la Gafpe- 
.âe. | nous < se 

WE La 


W® de la Gafhefe. &r 
La  cabanne re caftor pr 
häûte de: fept à huic pieds, fi 
bién maçonnée & maftiquée 
avec la terre & le bois, que 
% pluie , ni le vent n’y peu- 
vent entrer : ellé eft divifée 
en trois étages, où Jogent 
féparément les grands, les 
moïens, & les petits , qui cou- 
chent fur de la paille , avec 
cette circonftance disne de 
remarque que le ‘nombre de 


ces ammiaux, qui multiplient 


beaucoup, venant à augmen- 
ter, les plus vieux cedent la 
cabanne aux plus jeunes, qui 
ne manquent jamais de les 
affifter à bâtir une maifon ; 
comme fi ces animaux vou- 


“loient donner une leçon ‘natu- 


rélle aux peres & aux enfans, 
de fé foulager reciproquement 
lés uns & les autres. te 

Le caftor ne fe —. pas 
| S 


4%: Nouvelle Relation 
_ dans l’eau , comme quelques- 
uns fe font imaginez : il prend 


‘fa nourriture à terre, & man. . 


ge certaines écorces d'arbre, 
qu'il découpe par morceaux 
& tranfporte dans fa cabanne, 
pour en:faire fa provifion du. 
rant l'Hiver. .La chairen efk 
delicate., à peu prés comme 
celle de mouton. Lesroignons 
font recherchez par les Apo. 
ticaires ; & on: s'en ferc avec 
fuccez , pour foulager les fem. 
mes en couche, & appaifer les 
- WAPEUTS,, 5% : +=" 
Quelque chafle qu'on. faffle 
du caftor, {oirt en Hiver, ou 
en Eté, il faut toûjours rom- 
pre & brifer la cabanne, dont 
nos Sauvages obfervent éxac- 
tement routes lesgvenuës ; afin, 
d'affieger. & d'attaquer plus 
feurement ce tanimal , qui-eft 


setranché dans fon petit fort. 


de La Gafhdie. 493 . 

Au Printems f l'Eté, ie 
prennent à la trape, laquelle 
wenant à fe détendre , une 
grofle piece de bois leur tom. 
be deflus le corps, & les af. 
fomme : mais il n'eft rien de 
4i divertiffant , que la chafle 
de l'Hiver, qui eft cependant 
+res-penible & laborieufe ;:& 
eneffetil faut, &on-eft obli- 
gé de troûer la glace à plus . 
de quarante ou cinquante er 
droits , rompre les digues ; bri- 
fer les cabannes , & faire écou- 
der les eaux, pour obferver & 
découvrir ‘plus aifément: les 
caftors , qui fe-joüent, fe mo. 
quent & fe dérobent bien fou. 
vent à la pourfvite du Chaft 
feur jen s'échapant dé leur 
étang, par une fortie fecrete 
qué ces animaux ont l’inftin®& 
de l'aifler à leur chauffée, qui 
a communication avec : ‘un 


_ 


434  Nôsdele Relition 
autre étang. voifin:  : © 

: Jerpafle ici fous filence, les 
differentes chaffes des loutres,, 
des ours, des cerfs, & de quan- 
tité d’autrés animaux. dela 
Gafpeñie ; parce qu’elles-n'ont 
rien de confiderable, &: qu'il 
efk plus à propos de donner 
ici au Leétéur, la-connoiflan: 


ce dés efpeces différentes des 


bêres-fauves, d’oifeaux, & des 
poiflons qui fe trouvent dans 
he Gafpeñe : où l'on voit pré- 
miérement trois fortes de per 
drix, dont les unes ont l'œil 
#aïzané ; & font d'un plumage 
mêlé de blanc, de noir, de 
gris, &' d'oranger les autres 
Jont grifes, & j'en: ai vû-plu- 
fieurs durant l’Hiver, qui é: 
tojent toutes :blanches. - Les 
perdrix du Canada fe per 
chent & fe juchènt fur les 
gibres, & mangent.le.bouleau 


& 


fde la Gajpefie. 485: 
ou le fapin , qui leur commu 
pique un peu de fon amertu-: 
me : l’eftomac en eft blanc: & 
delicat, comme celuy d'u 


.Ghapon, & celles qui ne man: 


gent que du bouleau font fort 
excellentes , en quelque ma: 
aiere qu'on les accommode: 
La chaffe en efk facile, princiz 
palement au Printems , lorf- 
qu'elle veut faire fa ponce ; 
parce qu'elle fait ur bruit avec 
le batement de fes aîles, qui 
h découvre au Chaffeur : & 
elle eft ft peu farouche, qu’on 
ka chafle comme les poules 
devant foi, & fe laiffe appro- 
cher, jufqu'à fouffrir qu'on luy 
prefente un colet attaché aw 
bout d’une perche , dans le. 
quel elle pañle la cêre, & fa- 
cilite ainfi le moïen de la prerr. 
dre. | 

. Les canards Canadiens font 

| Sf ii 


436  Nosvelle Relation 
femblables à ceux que nous 
avons en France ;. on en voit 
cependant une efpece differen- 
te, que nous appellons ca. 
nards branchus, qui fe juchene 
fur lesarbres, &:dont le plu. 
mage eft tres-beau ; pour la: 
diverfite agreable des couleurs: 
qui le comipolent.. .: 

: L'oifeau mouche, que quel- 
ques-uns appellent l’oifeau du: 
* Ciel, eft de la groffeur d'une 
moix: il a le bec mince & poin- 
tu comme ue éguille : il ne 


‘vit que du fuc des fleurs, 


comme les mouches à miel : 

{on plumage eft d’une beauté: 
raviffante, principalement ce. 
luy de la gorge, qui eft em- 
belli d'un azur & d’un rouge 
éclatant, qu’on'ne peut affëz 
admirer, fur tout quand il eft: 


expofé au Soleil. Nos Gaf 


pefñens l'appellent Nirido ; &c 


‘de lé Gafelie. 48 

na n'en fait la mL de feuteniie 
que par curiofité : on charge 
même Îles fuzils de fable ; par- 
ce que le plomb le plus menti 
feroïit affez gros pour écrafer 
ce petit oileau , que l’on faie 
fecher au four & au Soleil, de 
crainte que la corruption ne fe 
mette dans un corps qui paroît 
tout de plume. 

‘Les pic-bois , que nous ap. 


pellons de ce nom, parce qu'ils 


prennent leur “noùrriture rt 
picotant les troncs des arbres 
qui font pourris, fe diftin- 


.guent par deux fortes de plu. 
mage; les uns font moucherez 


de noir & blanc, les autres 


font tout noirs, & portent fur 
Ja tête une huppe d’un rouge 


admirablement beau : ils ont 
la langue extrémement dure, 
& aiguë comme des éguilles, 
avec laquelle ils fonc dans les 
Sf iij 


488  Nowvelle Relation 
arbres, des trous à y mettre le 
poing, \ | 
«Les aigles , les titiais es 
roflignols, dont le chant n'eft 
pas.fi charmant, à beaucoup 
prés, que ceux de l'Europe, 
l’outarde , l’oie, les canards, 
les cignes, cormorans, fifleurs, 
le goiflan , la margor, les bec- 
caffes , beccaflines , ortolans, 
grives, merles, pies,. corbeaux, 
marionnets ;, des oifeaux mê. 
me tout blancs tout rouges, 
bleus, jaunes, & une infinité: 


d'autres... font fort communs 


dans la Gafpefie,. mais qu'on 
ne connoît pas en France, & 
dont lerecitferoitinutile, pour 
p’avoir rien de plus curieux 
que les. nams qu'on leur don. 
ne). # | 

On. voit encore chez nos 
Gafpelens trois fortes de 


Toups: le loup fervier eft d'un 


«de la Ca/Pajie tr 48 
poil argenté; il 2 deux corni- 
chons à la tête, qui font de: 
poil tout noir : la viande en. 
eft aflez bonne , quoiqu’elle 


fent un peu trop le fauvagin., 
Cet animal eft plus affreux à 


voir, que cruel : la peau eft 
tres-bonne , pour en faire des 
fourrures. Hot | 

Le loup marin eft une efpece 


de poiflon, dont la peau eft 


mouchetée d’un poil noir & 
blanc: il fait fes petits à terre, 
ou fur quelques rochers ; la 


mere a l’imftinét de les portes 
fur fon dos, pour les apprens 
dre à nager ; lorfqu'ils font . 


trop fatiguez dans l’eau. Leurs 
pieds font fort courts ; ceux 
de devant faits.en ongles, & 
ceux de derriere en nageoires, 
His ne marchent pas, mais ils 
rampent fur le fable ; où ils 
dorment & fe divertiffent au 


RS Se US 


ER 


| . ne, & la freffûüre paroît d'auff 


406 Nouvelle Relation 


Soleil, Lt er quand for 
Ra marée eft bafle, qui eft le Pr 
tems le plus propre & le plus lap 
commode pour en faire la’ ef 
chaffe , quieft d’untres grand qu 
profit, tant d caufe de l'huile, en 
que pour le debit confidcra. go 
ble qu’on fait de la peau de fa, 
ces -poiflons ,| dont quélques PI 
uns font aufli grands & aufi LL 
gros que des chevaux & des ._, € 
bœufs. Ces loups marins s’ap di 


pelient Métauh, pour les dif. de 
tinguér d'avec les communs, € 
. qui s'appellent Oüafpous : le 
* Chäir en eft paflablement bon. 


_ bon goût, qué celle du porc, 
Ees autres Joups font à peu 
prés comme eeux de nôtre 
Europe , excepté qu'ils ne 
font pas fi méchans , ni fi 
cruels. ue: GE 
_ © Les liévres de Canada font 


4 
d 


Gate ot 
fort differens s' ceux de 
France, & ils reffemblent aux 
lapins : la chair cependant en 


eft aflez délicate, fur tout 


quand on la met en pâte, ou 
en civet. Plufieurs ont un 
goût d’amertume, à caufe du 
fäpin -qu'ils mangent durant 
l'Hiver , étant affez probable 
qu’ils paiflent l'herbe en Eté, 
€e qu'on remarque de curieux 
dans ces animaux , c’eft que 
leur poil change de couleur, 
felon le cours des faifons de 
Fannée: il commence à blan- 
-Chir , aux approches de l'E 
ver; & il eft tout-à- fait blanc, 
quand la terre eft couverte dé 
_ neige : mais il perd cette blan. 


Cheur & devient tout’ gris, 


au Printemps, & durant lE- 
té. 

Ees ours, le quinquajou, les 
gerfs , les renards, caribous , 


492 Nouvelle Relation 
martes, porcs-épis, rats-mufs 
quez, écuretils, &c. font au- 
tant d'animaux, qu'on trouve 
communérhent dans la Gafpe. 
fie ; où. l'on voit encore une 
prodgrue uantité de toute 
orte de poiflon , moruë, fau. 
mon , harans , truites, bar, 
. maquereau, barbuë,aloze, ef. 
turgeon , carpes , brochets, 
brèmes, anguilles, ancornets, 
poiffon doré, huitres, efplan, 
raie ; poiffon blanc:en un mor, 
on peut dire que la chafle & 
la pêche y font abondantes, 
ê&t qu'on y trouve , fans beau. 
coup de peines, toutes les 

chofes neceffäires à la vie. 
C'eft un plaifir d’y voir en: 
core ce nombre prodigieux de 
baleines ; mais fur tout , le 
combat terrible de ce poiflon 
monftrueux avec l’efpadon, 
Iequel porte deffus fon dosung 


sde la Gafpéfié. . 495% 
efpece d'épée on de dard 4 
luy fert' d'armes offenfives & 

fenfives ; pouf atraquer & 
fe défendre des aîlerons & de 
la queuë de la baleine. ‘11 eft 
. fürprenant de voir les ‘approl 
ches & les attaques: mutuelles 
de ces deux puifflañs enne- 
mis, qui mugiflent comme des. 
taureaux animez de râge 6 
de fureur ; l'efpadon s'élance 
hors de l'eau, & tombe de 
toute {à force à la renverfe 
. deffus la baleine, afin de la 
pereee de fon dard, La ba- 
ine> fe plonge Veau ; & fe 
dérobe aux coups de l’efpa: 
don , qu'elle tâche de batre 
& de vaincre avec fa queuëé & 
fesaîlerons, dont le bruit fe 
faic entendre de plus d’une 
lièuë, La mer paroît trouté 
agitee , par les mouvemiens & 
les efforts. violens de ces poif: 


404 Nouvelle Relition 
fons formidables ; & elle de: 
vient toute rouge de leur fang, 
qui fort en abondance de 
leurs plaies., qui les font mou: 
rir quelquefois : telle étoit Ia 
baleine .que nous trouvâmes 
 échotée- à la côre, à quinze 
lieuës de la riviere de Saint 
Jofeph ; dite Riftigouche ; le 
fable qui la couvroit nous em: 
pêcha de voirles coups furieux 
qu'elle avoit reçûs e l'efpa- 
-don , nous n’en vimes que deux 
Qu trois, qui paroifloient fort 
larges & profonds, Quoique 
là baleine-{oit un poiffon d’une 
grofleur & d’une force prodi- 
gieufe , elle ne peut cependant 
renverfer , ni brifer avec fa 
-queuë les navirés, comme plu: 
ieurs fe le perfuadent un peu 
trop facilement. : © 
Le requin ; que quelques. 
ans 2opellent requiem ; eft un 


dela Gafpefñie 49 
oiflon fort nn. Ps 


de deux à trois rangées de 


dents, long de quatre à cinq 
pieds. & gros à proportion. 
Il eft ires- dangereux de fe 
baigner dans les endroits où 
ce poiffon fe retire ordinaire: 
ment ; parce qu'il court aprés 


£eux qu'ilapperçoirdans|l'eau, 


& leur coupe un bras ou une 
cuiffe, qu'il mange & qu’il de. 
vore en méme-tems. Je me 
fouviens qu'un pauvre paffa- 
ger s'étant jetté à la mer par 
divertiflement , pour fe baji- 
gner dansun tems de calme, 
Les &. ferain, fut affez mal- 
heureux..de rencontrer un de 
ces requiem , qui ne luy ft 
auçun.mal., auffi long-tema 
qu’il fut, à eau, mais dés-lors 
que ceux du navire fe mirent 
€n état d'enlever ce pauvre 
miferable , le requin s'élança 


è . 1 
CPRPR ET ANETT 


1296 Movuelereihn 
“fur luy , & luy coupa [a cuiffé 


‘avént'qu'il fût’ däns le vaif . 


eau, où il mourut deux heures 


‘aprés. RUE ue à 


| CHAPITRE xx.” 


Les fehins , des danfis, @ les 
“ Ê rti 5 d 00 
Ex 5 Rue est # A [2 


À il n3 


_N ne trouve guere de 
O Nation qui ait les féftins 
plus en ufage que les Sauva- 
ges de la Nouvelle” France, 
‘Mais principalement nos Gaf. 
pefiens, quiregardent plûtôt 
l'affection & la finceriré d’une 
amitie veritablement cordiale, 
dans le peu qu'ils donnent ; où 
qu'ils reçoivent de leurs amis, 
que là quantité & la qualité 
des viandes ; puifqu’avec un 

L morceau 


rs 


de la Gafpcie.. 497 
morceau de tabac, ou quel- 
qu'autre chofe de peu de con- 
fequence , ils fe regalent les 
uns les autres, comme s'ils fe 
faifoient des feftins les plus 
grands du monde: d’où vient 
que les plus miferables , fi 
on peut dire qu'il y en ait 
quelques-uns dans cette Na. 
tion de Barbares , qui ne met 
aucune, ou fort peu de diftinc: 
tion <ntre le riche & le pau. 
vre, trouvent toûjours, dans 
le peu qu'ils pofledent, dequoy 
rendre la pareille à leurs amis, 
& faire des feftins auffi confi- 
derables,.que ceux aufquels on' 
les a invicez, j és, 
Je me fuis fervi heureufe- 

ment de cette grande facilité: 
que l’on a de contenter ces: 
Peuples, & de s'infinuer dans: 
Jeur amitié, par des: feftins qui: 
ne. coûtent. pas per chofe.,, 

z Ci 


498 Nouvelle Rélatioh 
lorfqu’un Sauvage m'érant ve: 
nu prier d'aller baptifer un 
petit enfant, qui mourut deux. 
jours aprés fon baptême, dans. 
la Baye de Gachpé, je demeu. 
rai le refte de l’Hiver avec ces. 


Infideles , pour tâcher de les 
gagner à JEsus-CHRI ST. 


Monfieur Denys avoit donné: 


à nôtre Gafpefierr,. des pois & 
de la farine, pour en regaler 


les cabannes, par deux feftins. 


que j'avois deflein de leur fai- 
re, & quien effet me gagne. 


rent pour toûjours l’amitié de 


ces Barbares. Je formai avec 
toute ma farine, autant de 
cœurs que nous étions de pet. 
fonnes ;. & les aïant fait cuire 
dans une chaudiere, avec de 
la moëlle d’erignac , je les ar 
rangeai. tous dans un plat d’é- 
corce , er forte que le plus 
grand de ces cœurs, qui re- 


Le de la Gafpeñie. 499 
prefentoit le mien, cachoit & 
couvroit les plus petits, qui fi« 

uroient ceux des Sauvages : 
je leur fis là harangue ordi- 
naire, qui doit preceder roû- 
jours les feftins, en leur difant; 


| Que la nature ne m'aïant don- 


né qu'un cœur, la charité & 
Je zele que j'avois pour leur 


falut, me faifoient fouhaiter 


ävec paflion, qu'ils fe mulri- 
pliât en autant de Gafpefens, 
qu'ils éroient prefens à mes 
yeux ; voulant bien même y 
comprendre les abfens , pour: 
leur témoigner à tous égale. 
ment, mon eftime & mon af- 
feétion : Que par le plus grand 
de tous ces cœurs qui çachoit 
les autres ; je voulois leur faire 
connoître qu'ils logeroient do- 
refnavant par inchination dans 
le mien’; que je les prenois 
tous fous ma protection, pour 
Fc i 


oo, Nowvelle Relatron 
fus procurer tous. les avantas 
ges qu'ils en pouvoient rai 
fonnablement, efperer ,: foit 
pour le fpirituel  foit. pour 
e temporel :.& qu’enfin, je. 
ne les avois arrangez:tous.en- 
femble dans un même: plat 
d'écorce ,.qu'afin de leur fai- 
re connoître que les nôtres 
ne devoient plus jamais fe fe. 
parer d'inclination , mais bien. 
s’unir étroitement par les liens. 
indiffolubles. de. la. charité 
Chrêtienne.. Cette petite ha. 
rangue fe termina par le pre. 
fent & la diftribution que je. 
fis de tous ces cœurs, .à cha- 
que Sauvage ,.en luy difant 
ces paroles : Tahoë nkameramon. 
ignemoulo ;.nkameramon achkau: 
oiguidex.:. Mon frere, je te 
donne mon cœur; tu demeu-. 
reras & tu cabanneras dorefna. 
vaat.dansmon cœur. Il n'eft. 


de. lu Gafpefies - SO 
as croïable combien ces Bar: 
ares furent fatisfaits de mon 
régale , qu'ils. recürent avec . 
toute lajoie poffible : les Chefs 
me firent : feftins publics 
& particuliers , pour me té- 
moigner qu’ils m'enfantoient, 
c'eft à dire qu'ils m'adop- 
toient & me recevoiént au 
nombre des Sauvages Gafpe- 
fiens : ils me conjurerent tous. 
derefteravec eux, afin de:me 
perfectionner dans la langue ;, 
ce que je leur accordai d’au- 
tant plus volontiers ,. que. la: 
demande & Ja priere qu'ils. 
m'en faifoient, étoit conforme. 
à. mes inclinations. 
Cependant, quoique ces Bar: 
bares fe paflent. de peu dans. 
leurs feftins, ils ne laiffent pas. 
quelquefois d'y. faire paroître. 
une grande profufion de vian- 
des ,, particulierement. dans. 


oz NoaneleRearion 
ceux qu'ils font le Printéms, 
our fe réjoüir enfembie de 
heureux fuccez de la chaffe 
qu’ils ont faite durant l’Hiver, 
Ils n’obfervene aucune regle 
d'œconomie dans ces fortes 
de feftins ;. afin de témoigner 
à leurs amis, la joie qu’ils ont 
de les poffeder. Les femmes, 
les enfans , ni les jeunes gar- 
LS qui n’ont pas encore tué: 
'orignac ; & tous ceux qui 
ne font pas en état d'aller en: 
guerre contre la Nation, n'en. 
trent pas ordinairement dans- 
les cabannes de feftin : il faut 
attendre le fignal que dunne: 
un Sauvage, par deux ou trois 
| Buées differentes , qui font 
connoître aux femmes qu'il 
eff tems de venir prendre les 
reftes de la portion de leurs 
maris , dont elles fe regalent 
avec leur famille, & leurs amis, 


\ 


Ea façon d'inviter au feftin,, 
ef fans compliment & fans: 
ecremonie ;. & on n'invite pers 
fonne , que tout ce qu'on leur 
veut donner ne foit cuit au- 
paravant: celuy qui traite fait 
à la pofte de fa cabanne, le 
cri du feftin , en:difant ces pa- 
roles : Chigoüidab, ouikbarlno:: 
Venez ici dans ma cabanne, 
car je veux vous regaler, Ceux 
aufquels ces paroles s’adref:- 
fent, y répondent par trois ow 
quatre huées de ho, ho, ho, ho, 
fortent promtement de chez 
eux avec leur ouragan , ene 
trent dans la cabanne du fef- 
tin, prennent la premiere pla: 
ce qui fe prefente, fument du: 
tabac danse calumetdu Chef, 
ê& reçoivent fans compliment 
Ja portion que celuy qui par- 
tage & diftribuë la viande,, 
leur jette, ou leur donne 


f 


504 Nouvel Relation ‘ 

au bout d'un bâton. | 

_… Jamais les Gafpelens ne 
font feftin de deux fortes de 
viandes à la fois : ils ne mé. 
Jangent pas, par éxemple, le 
caftor avec l'orignac ; ni ce: 
luy-ci avec l'ours,ou quelque 
autre animal , ils font même 
des regales où l’on y boit la 
graifle & l'huile toute pure 
Il y a des feftins de fanté; 
d'adieu, de chafle ,.de paix; 
de guerre de remerciment, 
des feftins à rout manger, qui 
fe font expreflément- pour a: 
voir bonne chafle ; c'eft à dire 
qu'il. faut touc-avaler , avant 
que de fortir de la cabanne; 
. & il eft défendu d'en donner 
tant foit peu aux chiens , fous 
peine d’être. expolé à de 
grands mälheurs :. il eft ce- 
pendant permis à ceux qui ne 
peuvent. achever leur portion, 


de la Gafpefe. j0$ 


de les prefenter à leurs come 
pagñons, qui en prennent cha. 
cun ce qu'il en fouhaite ; le 
refte eft jetté au feu, en fai- 
fant les éloges de celuy qui 
dans ce rencontre s'eft acquis 
la reputation & la gloire d'a. 
voir mangé plus que les au 
tres, 

Tous les feftins fe commen- 
cent par les harangues que le 
Chef fait aux conviez, afin de 
leur déclarer le fujet pour le 
quel il a voulu regaler la com- 
pagnie ; & on les finit par les 
danfes & les chanfons , qui 
font les complimens ordi- 
naires de nos Sauvages. Le 
Maître du feflin ne man. 
ge pas ordinairement avec les 
autres ; parce, dit-il, qu'il ne 
Jes a pas appellez pour dimi. 
nuer la portion de ce qu’il leur 
prefente , le tout erant uni. 

Vu 


506 Nouvelle Relation 
quement pour eux. 

. Leurs chanfons & leurs dan- 
fes font également defagrea- 
bles, puifqu'ils n'y obfervent 
aucune regle, ni mefure, que 
celle que leur caprice leur in- 
fpire: ils ont neanmoins com- 
munément afflez bonne voix, 
& fur cout les femmes, qui 
chantent fort agreablement 
Jes. Cantiques fpirituels qu’on 
Jeur énfeigne | & dans lef_ 
quels elles font confifter une 
bonne partie de leur devo- . 
«ion. Elles n’ont pas le même 
agrément à chanter à la mode 
des Sauvages, qui pouffent du 
fond de leur éftomac, certains 
tons d’ho ho ho, ha ha ha, 
hé hé hé, ho ho, ha he he, 
qui paflent pour des airs éga- 
lement charmans & melo- 
Aieux, chez nos Gafpefens. 

+: Us dan'ent ordinairement en 


‘de la Gafpefie. 07 
s#ond, à la cadance & au bruit 
qu'on fait en frapant avec un 
bâton fur un plat d’écorce, 
ou deflus une chaudiere, Ils 
ne fe tiennent pas par la main, 
mais ils ont tous les poings 
fermez : les filles les croifenc 
l'une fur l’autre, un peu éloi- 

nées de leur cftomac: les 
made les élevent en l'air, 
& font plufieurs mouvemens 
& poftures differentes , com- 
me s'ils étoient à la guerre 
pour combatre, vaincre, & 
enlever les chevelures de leurs 
ennemis. Ils ne fautent pas, 
mais en récompenfe ils frapent 
la terre, tantôt avec un pied, 
tancôt avec tous les deux en: 
femble, f 

Les danfes particuhieres des 
femmes & des filles font beau- 
coup differentes de celles des 
hommes ; car elles font :des 

Vu ÿ 


508 Nouvelle Relasion 
contorfions horribles en dans 
fant: elles retirent & avancent 
les: bras, les mains & tout le 
corps d’une maniere tout - d- 
faic hideufe , regardant fixe. 
‘ment la térre, comme fi elles 
en vouloient arracher quel. 
que chofe, par la force & la 
violence de leurs contorfions, 
jufqu’à fe mettre tout en eau, 
Elles ne pouffent pas du fond 
de leur eftomac, comme les 
hommes, ces huées & ces cris 
d'ho ho, d’ha ha , d’hé hé, 
mais elles font feulement avec 
les levres, un certain fifflement 
de ferpenc, qui eft l'harmonie 
ordinaire de leur danfe, qu’on 
peut appeller proprement un 
fabat innocent de Sauvages. 
Outre ces danfes & ces fef- 
tins, ils ont pour leur divertif_ 
fement ordinaire, les jeux de 


Leldeftiganne & du Chagar, 


® et 8) 


‘de la Gafpefies 509 
qui fe joiientc avec des petits 
os noirs & blancs : celuy - là 


gagne la partie, qui fait venir 
‘ tout blanc, ou tout noir, au- 


tant de fois qu’ils en font con. 
venus. Ils font tres-fideles à 
payer ce qu'ils ont perdu au 
jeu / fans qu'ils fe querellent, 


ou qu'ils avancent la moindte 


parole d'impatience ; parce, 
difent-ils, qu'ils ne jotient que 
Le fe divertir, & fe confo- 
r'avec leurs amis. El y a en. 
core quelques autres fortes de 
jeux & de divertiffemens parmi 
nos Sauvages , mais qui font de 
fi'peu de confequence, qu'ils 
ne meritent pas qu'on en faffe 


ici aucune mention, 


Lu 


" Vu if 


sito Nouvelle Relation 


CHAPITRE XX. 


Des remedtes, maladies CG mors 
des Gafpefiens. 


FLs font tous naturellement 
Chirurgiens, Apoticaires & 
Medecins, par la connoiffance 
& par l'experience qu'ils ont 
de certains fimples ; dont ils 
fe fervent heureufement, pour 
guerir des maux qui nous pas 
roiflent ineurables.- - 
Il eft vrai que nos Gafpe- 
fiens joüiflent fouvent d'une 
fanté parfaite, jufqu'àune heu- 
reufe vieilicffe, n'étant pas fu+ 
jers à plufieurs maladies qui 
nous affligent en France; com. 
me gouttes, gravelle, écroüel. 
Jes , galle, &c: foit parce qu'ils. 
font engendrez par des parens- 


de la Gafpefies su 
qui font fains & difpos, d'uné 
humeur & d'un fang bien tem: 
perez ; foit à çaufe que, comme 
nous avons dit , ils vivent cn 
arfaire union & concorde, 
ans procez & fans chicane 
pour les biens du monde, qui 


me leur font jamais perdre le 


repos, & leur tranquillité or 
dinaire. 
Hs previennent les incom- 

moditez & les maladies, par 
certains vomitifs , compofez. 
d’une racine faite à peu prés 
comme celle de la chicorée ; 

ou par éertaine graine qu'ils 
pennent aux arbres, & qu'ils 

font ivfufér dix ou‘douze heu: 

res dans un plat d’écorce plein 
d'eau , ou de boüillon. Ea: 
fuërie, cependant, eft le grand 
remede des Gafpefiens ; & on 
peut dire veritablement, que 
pluficurs François y ont auf 
Vu üi 


ot À _— . 


= D Demain ae- “mis 
” LL: F- * 


ta Moévélle Relafion 


trouvé la guerifun des fluxions 
& douleurs inveterées , qüi 
paroiffent incurables en Fran- 
ce. La fuërie eft une efpece 
d’étuve, faite en forme d’une 
petite cabanne couverte d’é- 
corce, de peau de caftor & 
d'orignac ; en forte qu'il n’y & 
aucune ouverture. Ees Sau:- 
vages mettent au milieu, des 
roches ardentes , qui échau- 
fent tellement ceux qui font 
dedans, que l’eau coule bien- 
tôt de toutes les parties du 
corps. Hs jettent de l’eau def. 
fus ces pierres embrafées, dont 
la fumée montant jufques au 
haut de la cabanne , retombe 
fur leur dos, à peu prés com- 
me une pluie chaude & brû- 
Jante ; jufques- là même, que 
0e ere ne pouvant en 
fouffrir la chaleur, fe trouvent 
obligez d'en fortir au plus vite, 


- pf in tes AD DS en 


‘de la Gafpefe. 


sis 


 €e quifért de courment aux 
uns, eft neanmoins un fujet 
de divertiflement pour les au. 
tres, qui prennent un plaifir 
fingulier de jetter de l’eau de 
tems en tems fur ces roches, 
pour voir celuy qui aura plus 
de conftance à fouffrir : ils 
chantent même, & fe diver- 


_tiffene, faifant des huées à leur 


ordinaire ; & fortant brufque: 
ment de cette cabanne, ils fe 
jettent dans la riviere pour fé 
rafraîchir, ce quieauferoit fans 
doute de groffes maladies, & 
ha mort même, à des gens qui 
feroient moins robuftes que 
nos Gafpefiens , qui mangent 
avec une avidité nonpareille,, 


immediatement aprés 


qu'ils 


font f{ortis de la fuërie & de la 


rivicre. 


. 


* Ils font fort amateurs de Ia 


faigné, & s'ouvrent même la 


$t4 Nouvelle Relation 
veine eux-mêmes, avec des 
pierres à feu, ou la pointe de 
leur coûteau. S'il paroît quel- 
que tumeur, foit au bras, 
foit à la jambe, ils fcarifient 
les endroits cù eft le mal; & 
ils font plufieurs incifions avec 
les mêmes inftrumens ,. afin 
d'en fucer plus commodé.- 
ment le fang gâté, & en re- 
tirer toute la corruption. 

“La gomme de fapin , que 


quelques-uns appellent there. 


bentine , & qui eftcomme une 
efpece de. baume fouverain 
pour toute forte de plaies, 8a 
de coups de hache, de coû: 
teau & de fuzil, eft k' pre. 
mier & le plus erdinaire re- 
mede dont ños Gafpefiens fe 
fervent avec fuccez ,. pour fai. 
re de tres-belles cures. Com. 
me cette gomme eft quelque. 
fois un peu trop fenfible aux 


de laGafhefe: : sis 
malades, ils cu autre 
pour en moderer l'aétivité, de 
prendre & de mâcher la pelli. 
cule qui eft attachée au fapin, 
aprés qu'ils en ont enlevé la 
pen écorce :.ils crachent 
‘eau qui'en fort fur la partie 
malade , & forment. du refte 
une efpece de gataplafme, qui 
adoucit le mal, & guerit le 
bleflé en tres-peu de rems. 
. Hs ont encore quantité de 
racines & de fimples qui nous 
font inconnus dans l'Éurope,, 
mais dont les Sauvages con. 
noifent admirablement. bien 
Ja vertu & les proprietez, pour 
s’en fervir dans le befoin, 
Les Gafpeñens & les Gaf- 
pefiennes, hommes , femmes, 
filles, garçons , prennent du 
tabac: ils le confiderenc. l'ef- 
timenr & le regardent-comme 
une manne qui leur eft venuë 


#16  ZMowvelle Relation 
du Ciel , depuis que le Pap: 
xootparout en donna le pre- 
mier ufage à la Nation Gaf- 
pefienne, comme nous avons 
remarqué au Chapitre de leur 
croïance touchant l’Immorta- 
Hité de l'Ame, En effet le ta: 
bac, qu’ils appellent Tamahoë, 
Jeur paroît abfolument ne- 
ceffaire pour les aïder à fouf- 
frir les difgracés de la vie hu. 
_ maine: il les délaffe dans leurs 


voïages, leur'donne de l'ef: 
prit dans les Confeils, decide 


de la paix & la guerre : il leur 
amortit la faim , leur fert de 
boire & de manger ; & fuflent- 
ils dans la derniere foibleffe, 


ils efperent toûjours de revoir . 


Je malade en fa premiere fan. 
té, pourvû qu'il puiffé encore 
fumer du tabac : le contraire 
eft un préjugé affüré de fa 
Mot. 


de la Gafpeñe. 17 

Si les Pre > décle 
” tions & les remedes ordinaires, 
ne font pas affez efficaces pour 
guerir les Gafpefiens, les amis 
de ceux qui font malades ne 
manquent pas d'appeller au 
fecours le Bouhine , c’eft à 
dire le Jongleur, qui les fouf. 
fle par tout, & principale- 
ment fur la partie affligée ; 
afin de chaffler le ver, ou le 
Demon qui le tourmente : il 
fait fes invocations, fes con 
torfions & fes huées ordinai- 
res, comme nous l’avons déja 
remarqué, en parlant des fus 
perftitions de ces Sauvages, 
Il n’y en a point cependant 

. plus à plaindre, que les mala- 
des qui fouffrent fans fe plain: 
dre, le tinramarre, le bruit & 
le. fracas du Jongleur, & de 
ceux de fa cabanne : il fem. 
ble même que nos Gafpeliens, 


8  Movvélle Relation 
qui d’ailleurs paroiflenc affez 
humains & dociles, manquent 
_ €n-ce point de charité & de 
complaifance pour leurs mala- 
des ; & on peut dire verita- 
blement, qu'ils ne fcavent ce 
que c'eft d'en prendre foin, 
ni de Jeur preparer les. vian- 
des qui les peuvent foulager, 
leur donnant indifferemment 
à boire & à manger de tout 
ce qu'ils defirent, & quandils 
le demandent. Ils les traînent, 
portent , ou les embarquent 
avec eux dans leurs voïages, 
.quand:il y a apparence de gue- 
rifon: mais fi la fanté du ma- 
Jade eft tout. 4.fait defefperée, 
en forte qu'il ne puifle plus 
m manger, ni boire, ni fu- 
mer ils leur caflent la tête 
quelquefois, tant pour le dé- 
livrer du mal qu'il endure, 
que. pour fe fouliger eux- 


de la Gafpefe. $19 


mêmes, de la peine qu'ils ont 
de le traîner par tout. 

Ils ne fçavent non plus ce 
que c'eft, que de confoler un 
pauvre malade ; & dés le mo- 
ment qu’il ne mange plus, ou 
ne fume plus du tabac , ou 
bien qu'il perd la parole, ils 
J'abandonnent entierement, & 
ne luy difent pas une feule pa. 
role de tendreffe, ni de cons 
folation : parce que ces Bar- 
æbares eftiment que c’eft une 
chofe tout. à - fait inutile, de 
parler à une perfonne qui ne 
peut pas répondre, & qui fe 
amet en état de voïageur, pour 
aller avec fes compatriots & 
& fes ancêtres, dans le Païs 
des Ames ; d’où vient qu'ils 
æxpirent affez fouvent , fans 
qu'aucun de ceux qui font 
dans [a cabanne s’en apper- 
goive : gardant cependant, 


“st0 Nouvelle Relation 
durant touc le tems de l'ago- 
nie, un profond filence ; & 
faifant paroître dans un vifage 
confterné, l’affliétion & la dou. 

leur qu'ils reçoivent de cette 
fâcheufe feparation, 

Lorfque le moribond a ren- 
du les derniers foûpirs , les 
parens & les amis du défunt 
<ouvrent le corps, d’une belle 
peau d’élan, ou robe de caf. 
tor , dans laquelle on l’enfeve. 
dit & on le garrote avec des 

‘courroies de cuir ou d’écorce, 
d’une telle maniere , que le 
menton touche aux genoux, 
& les pieds à leur dos; d'où 
vient que leurs foffes font tou. 
tes rondes, de la figure d’un 
puits, & profondes de quatre 
à cinq pieds : cependant, le 
Chef & les Capitaines ordon- 
nent de fraper fur les écorces 

de la cabanne du défunt, en di- 

fant 


"dela Gafhefie. 5x 
fant ces paroles, Oùé, owé, oué, 
afin d'en faire fortir l'efprir, 
On députe enfuite de jeunes 
Sauvages, pour aller annon. 
cer par toute la Nation, & 
même aux Habitations Fran. 
oifes, 14 mort de leurs parens 
amis, Ces Députez appro- 
chant des cabannes aufquelles 
ils font envoïez, montent def- 
fus un arbre, & crient par 
trois fois de toute leur force, 
qu’un tel Sauvage eft mort ; 
aprés quoy ils s’'approchent, 
êt font à ceux qu'ils trouvent, 
le recit des circonftances de 
la maladie :&: de la mort de 
leur ami, les invitant d’aflifter 
à fes funcrailles, qui fe cele- 
brent en cette maniere, 
Tout le monde étant affenr- 
blé dans la cabanne du dé. 
funt , on tranfporte le corps 
au Cimetiere commun de l& 
X x 


s22. Nouvelle Relation 
Nation ; on le met dans Îæ& 
foffe ,. & on le couvre d’écor- 
ce,.& des peaux les plus bel> 
- les: on l'embellit même avec 
des branches de fapin & des 
rameaux. de cedre , & ils y 
mettent enfüuite tout ce qui efb 
à l'ufage du défunt; fi. c’eft 
un homme, fon arc,-fes flé. 
ches, fon-épée, fon caffe-têre, 
fon fuzil:, poudre ,. plomb, 
écuelle, chaudiere, raquet: 


tes, &c. fi c’elt une femme, 


fon colier pour aller à la trai: 
ne ou porter le bois, fa ha. 
che, fon coûteau, fa couver: 
ture , fes coliers de-pourcelai- 
ne & de rafläde, & fes.uten: 
files., tant à matachier & pein: 
dre leur-robe , que les éguilles 


à coudre les canors & à laffer 


Jes. raquettes. On comble la 
folle ce terre, & on y met par- 


deflus quantité de büches en. 


de laGafpefie. $13 
forme de maufolee , élevé de 
trois ou quatre pied: , fur le- 
quel paroït une belle Croix, 
fi le défunc eftun de nos Gaf- 
pefiens Porte- Croix. L'enter- 
rement fe fait dans te filence; 
pendant que le Chef & les An. 
ciens forment un cercle au- 
prés de la fofle, les femmes 
pleurent & fonc des cris lu- 
gubres , qui finiflent par le 
commandement du Chef, le. 
quel invite tous les Gafpefiens 
au feftin de mort, où um 
fe dans fa harangue les belles 
qualitez & les aétions les plus 
memorables du défunt : il re 
prefente même à toure laf, 
femblée, par des paroles aufh 
touchantes qu’elles font ener 
giques , l'inftabilité de:la vie 
humaine , & la neceflité qu'ils: 
ont de mourir, pour aller re. 
joindre dans le Païs des Ames, , 

| XX ij. 


“ 
. mt nr 
me 0 eo men — 


nn 
TS 


w“ 


, 


4 Noivelle Relation 


eurs amis & leurs parens, dont: 


ils. renouvellent la memoire, 
Il s'arrête un moment, & pa- 
roit tout à coup avec un vi. 


fage plus gai & moins trifte,, 


& ordonne la diftribution de 
ce qui eft apprêté pour le 


feftin, qui eft fuivi de danfes. 
& des chanfons ordinaires, Les. 


parens cependant & les amis 


du défunt prennent le deüil , 


c'eft à dire qu’ils fe barboüil- 
lent le vifage de noir , & cou- 


pent le bout de leurs cheveux, 


qu’il ne leur eft plus permis de 
porter en cadenettes , ni de les 
erner de colier de raflade & 
de pourcelaine,autant de tems 
qu'ils font en. deüil , qui dure 
une année toute entiere, 

Si quelque: Sauvage vient à 
mourir durant l'Hiver, en 
quelque lieu éloigné du Ci- 
me£tiere commun de fes ancë: 


de la Gafpefe. sf 
tres, ceux de {a cabanne l’en- 
velopent avec beaucoup de 
foin , dans des ecorces mata- 
chiées de rouge & de noir, 
le mettent deffus les branches 
de quelque arbre fur le bord 
de la riviere, & luy font avec 
des bûches une efpece de pe- 
tit fort , de crainte qu'il ne 
foit endommagé par les bêtes- 
fauves, ou par les oifeaux de 
rapine : le Chef députe au 
Printems la jeuneffe, pour al- 
ler querir le cadavre, qui eft 
reçû avec les mêmes cere- 
monies que nous venons de 
dire. 

Nos Gafpefiens n’ont jamais 
brûlé les corps de leurs dé- 
funts, comme nosanciens Gau- 
lois, qui brüloient avec 'eurs 
morts, tout ce qu'ils avoient ai. 
mé, jufqu’a leurs papiers & leurs 
obligations ; peut. être dans le 


526  Nowvelle Relation 
deffein de proceder, de païer, 
ou demander leurs dettes en 
l'autre monde. J'ai appris feu: 
lement de nos Sauvages, que 
les Chefs de leur Nation con- 
fioient autrefois les corps des 
défunts à certains vicillards, 
qui les emportoient religieu. 
fement dans une cabanne faite 
exprés au milieu des bois, dans 
laquelle ils. demeuroient un 
mois ou fix femaines,. Ils ou. 
vroient la tête & le ventre du 
défunt , & en Groient la cer: 
vélle & les entrailles, enle. 
voient la peau de deflus le 
corps, coupoient la chair par 
morceaux:; & l'aïant fait fe- 
cher à la fumée, ou au Soleil; 
ils la mettoient au pied du 
mort , auquel ils-rendoient fa 
peau, qu'ils accommodoient à 
peu prés comme fi la chair n’en 
avoit pas Été ÔtÉC.. 


de la Gafpefie  ÿ17 


Ïl y a fort peu de tems, que 


dans l’Ifle de T'ifniguet , lieu. 


fameux & ancien: Cimetiere 
des Gafpefiens de Rüiftigou- 
che, nous trouvames dans les 
bois une foffe faire en forme 
de.coffre, & quantité de peaux 


de caftors & d’arignaux, des. 


fléches, des arcs, de la pour- 
celaine , de la raflade, & d’au- 
tres bagatelles que les Sauva: 
ges avoient enterrées avec le 


défunt, dans la’ penfée qu'ils 


avoient, que les-efprits de tou 


tes ces chofes luy féroient 
compagnie & fervice dans le 


Baïs des Ames. 


HETE 
CEA 
ep” 


E 


8 Nouvelle Relation 


. e 


CHAPITRE. XXI. 


Premier retour de l'Auteur en 

France, @ la harangue que le 
Chef des Gafpefiens luy à faite 
à fon départ. | 


L y avoit déja fix années 
pal isense que je culti- 
vois la Miffion Gafpefñenne, 
que l’abeïffance avoir commife 
à mes {oins , lorfque le Reve. 
rend Pere Valentin le Roux 
nôtre Commiflaire Provincial 
& Superieur , qui dennoit tou- 
tes fes applications , & em- 
ploloit avec fuccez les ardeurs 
de fon 2ele pour la gloire de 
Dieu , le fervice de la Colo. 
nie, & le progrez de nos 
Miflions ; aïant parfaitement 
bien reconnu la neceflité ab- 

foluë 


de la Gafpefie. -  $ÿ29 
foluë où nous étions, d'avoir 
un Hofpice à Quebec, pour 
le foulagement de nos Miflion. 
naires ; follicité puifflamment 
par les principaux Habitans 
de Mont-Roïal, d'établir dans 
cette belle Ifle, fous le bon 
plaïfir &'avec l'agrément de 
Meffieurs du Seminaire de. 
Saint Sulpice , qui en font les 
Seigneurs proprietaires , une 
Maifon de Recollets ;, & d’ail- 
leurs voulant rechercher les 
moïens poflibles de rendre fi- 
xes & fedentaires les Miffions 
que nous avions chez les Fran 
çois & les Sauvages, afin d’hu- 
manifer ces Peuples, les habis 
tuer avec nous, les appliquer 
à la culture des terres, les foû. 
mettre à nos Loix & nos Coû. 
tumes, & d'en faire de veri: 
rables Chrêtiens aprés les a< 
voir rendu hommes civils, 
Yy 


s30 Nouvelle Relation 
policez & fociables ; jugea À 
propos de nous envoier en 
France le KR. P. Exuper de 
_Thunes, & moi, avec des let. 
tres au Reverendiflime Pere 
Germain Allart , depuis Eve. 
que de Vences, afin d’obte. 
nir du Roi & de Meflieurs de 
Saint Sulpice, le contenu de 
lexpofé, & des inftruétions 
qu'il nous remit entre les 
mains. 

: Nous nous embarquäâmes 
à cet effet, dans le vaif, 
feau nommé la Sainte-Anne, 
& nous arrivimes heureufe. 
ment à l'Ifle Percée ,. aprés 
fept femaines d’une fâcheufe 
& penible navigation, caufée 

ar trois horribles tempêtes, 
dont la derniere penfa nous 
abîmer au milieu de feprIfles. 

. Comme j'étois entierement 
convaincu de l'affection fin- 


PE 


de la Gafpefie. sit 
cere que les Gafpefiens a- 
voient. pour moi, & qu'ils fe 
perfuadoient que je devois en- 
core hiverner avec eux dans 
les bois, je crûs que j'étois 
obligé de faire la confidence 
& l'ouverture du deffein que 
j'avois de repaffer en France, 
à celuy des Sauvages qui fe 
difoit mon pere, & dont je me 
difois le fils, depuis le moment 
qu'il m'eût enfanté au milieu 
des feftins ordinaires à la Na- 
tion Gafpefienne en fembla- 
ble ceremonie, Il me feroit 
bien difficile de vous expri- 
mer la confternation que cette 
nouvelle caufà dans l'ame de 
ce Barbare , lequel, par le 
changement de couleur, le 
chagrin & la trifteile qui pa. 
rut tout à coup fur fon vifage, 
me fit bien-tôt connoître qu'il 
étoit fenfiblement touché de 

| Y y ji 


$32 Nouvelle Relation 

la refolution où je luy paroif: 
fois, de m’embarquer dans les 
premiers navires de nos Pè« 
cheurs, Il me quitta brufque- 
ment, contre {a coûtume, il 
entra dans les bois, peut-être 
pour efluïer les larmes qui 
commençoient à couler de fes 
yeux : il en fortit quelque- 
tems aprés, & trouva bon 
d'envoier un de fes enfans a- 
“vec deux ou trois jeunes Sau- 
vages, porter la nouvelle de 
mon départ aux Gafpefiens 
qui étoicnt à la pêche de 
faumons, & les convier de fe 
rendre tous inceflament au- 
prés de luy , afin de me dire 
adieu. Il ordonna à ces Dé- 
putez de ne pas approcher de 
leurs cabannes, qu'avec les 
mêmes ceremonies qu'ils ob- 
férvoient inviolablement lorf- 
qu'ils vont annoncer la mort 


“de la Gafpefie. 533 
de quelqu'un de leurs confide: 
rables ; parce qu'ils eftimoient 
que j'allois mourir à leur é- 
gard, & qu'ilsne me verroient' 
plus jamais davantage. : 

: La promtitude avec laquel- 
le tous ces Sauvages, baprifez 
& non baptifez , {e rendirent à 
l'Ifle Percée, jointe à la ten. 
drefle que ces Barbares me té. 
moignerent, en me conjurant 
tous enfemble de ne les pas: 
abandonner, me: fit balancer 
quelque. tems fur: la refolu. 
tion que javois prife de par. 
tir, & je vous avouë ingenû- 
ment, qu'en aïant moi-même 
Je cœur fenfiblement touché 
de compañlon , il n’y eut pre- 
cifément que le merite de l’o- 
beïffance, qui m’ordonnoit de 
m'embarquer dans les premiers: 
navires Pêcheurs , pour le 
bien. de mos Miflions , qui 
 Yyi 


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‘4 Nosvele Relation 
acheva de me déterminer à rez 
pafler en France. { 


Le petit nombre de nos: 


Gafpefiens que j'avois bapti- 
fez , vint de grand matin à la 
Chapelle , quelques : uns pour 
fe confefler ; les autres pour 


fe faire: inftruire ; plufeurs 
pour me demander des ouks.: 
Jeguennes Kignamatineër des 


Papiers inftructifs à prier Dieu, 


& tous pourentendre la fainre 
 Meffe & la harangue, c’eft 


. ainfi qu’ils appellerent Fexhor: 
tation que je leur fis , afin de 
les encourager à pratiquer .fi- 
delement:ce: que je leur avois 
enfeigné, Les paroles dont 
Samüel fe: feryit autrefois ; 
quand il fe déchargea de la 


conduite du Peuple. d'Hfraël 


en luy donnant un’Roi; & 
celles de l’Apôtre ; lorfqu'à 
fon départ pour Jerufalem; ik 


44 


_. ‘de la Gapefi V 535. 
appella te re la Terre à 


- émoin du zele qu’il avoit pris, 


d'annoncer aux Ephefñiens PE: 
vangile du Seigneur, furent à 
eu prés les mêmes dont je 
ne fervis heureufement en pre 
nant congé de mes Sauvages, 
qui ropoferent tous d'être 
deles à Dieu. Je les embraf. 
fai tendrement aprés me ac- 
tions de graces , pendant Jef- 
quelles les hommes: &c. les 
femmes entonnerent &t chan- 
terent à Palrernative, des Can 
tiques | me y que je leur a- 
vois enfeignez , AVEC unethar- 
monie de voix fi douce & fi 
agreable, que nñ0$ François 
en furent fenfiblement édi- 
fiez. + LTSUR ANS 
_ Comme l'on m'avoit-don- 
né quelques braffés .deïté 
bâc:'46 ‘brefil , 8 qu'il me 
xeloit riche ‘une . douzaine 
Y y üÿ 


336  Nomvelle Relation \ 
de petits miroirs, coûreaux, 
éguilles, & d'autres baga- 
telles, qu'ils eftiment autant 
que nous faifons l'or & Far- 
gent; je les leur diftribuaitres- 
volontiers, les conjurant affec- 
tueufement de les recevoir, 
comme les gages fideles & fin. 
ceres de mes amitiez, Trois 
Matelots qui vinrent à nôtre 
Chapelle de la part de leur 
Capitaine, pouremporter dans 
leur navire nôtre petit équi- 


page , alloient finir nos-entre- 
tiens, lorfque le Chef de:nos 


Gafpefiens me fupplia. avec 
beaucoup d’inftance , de. ne 
pas permectre que ces hom- 
mes me rendiflent ce fervice ; 
parce que les Sauvages en vou. 
- doicnt avoir. l'honneur & la 
pe afin. me,,difoig - il, 
Se faire paroître.&. tobs.les 
Arançois, combien ils éyoienr 


 d'eftime & d'affection ‘pour 


qu'en un petit matelas, une 


‘feau qui étoit prêt de mettre 


-delaGahehe. 7 


moi, Il nomma fur le champ- 
fix jeunes Chaffeurs, qu'ils 
appellent Jarbafon ; & quoi- 
que tout ce qui.étoit à mon. 
ufage ne confiftät feulemene 


couverture , .& une caffette 
qui renfermoit les ornemens 
de nôtre Chapelle portative, 
ils le partagerent cependant, 
par oftentation , en trois cas 
pots differens.. dans lefquels 
ils s’embarquerent -proite. 
ment, pour -le-porter au vaif; 


à la voile. rit 

- Nous forrimes de la Cha- 

pelle avec differens fentimens 
de douleur ; parce qu'enfia:3e: 
n’avois pas moiûs de pee: 
les quitter, qu'ils en témols … 
gnerent de me perdre : ik£ 
lac cependant. nous: feparef 


#” 
{ 


$ 13 Novel Relation 


m'attendoient pour aller à 


furpris ; lorfque prenant con 

gé de Meffeurs les Capitaines 

qui reftoient à l'Ifle Percée, 

le Chef de nos Gañfpefiens 
fendic la preffe , s'approcha de 
moi, parut au milieu de’ l'af- 
femblée avec un vifage tout 

. confterné de douleur & de 
trifteffe, haufla vers le Ciel ; 

& baiffa p'ufieurs fois les yeux 

. deffus la terre, & prononça en 
| | foûrirant ces paroles, Akuis, 
akaia', qui marquent ordinais 
rement l'amertume & le dé: 
plaifir qu’ils ont dansle cœur, 
il me prit la main, & me re: 
gardant fixement ‘avec des 
‘eux prêts à verfer des larmes, 


WF. MVL A 7 
n. , | ° 


hat + M 
F 4 + L'x 
ER 
PE RE 


Hé bien done, mon fils, la 


. 


pour joindre nos François qui 


bord, & je fus extrémement 


me dit'en ces propres ter. 


deile Gapefe: ” 939 
refolution en et prife, tu veux 
nous abandonner & repafñer 
en France, car voila le grand 
canot de bois (‘en me mon 
trant le navire dans lequel je 
devois m'embarquer } qui va 
te dérober aux Gaïfpefiens, 
pour te rendre à ton Païs, à 
tes parens ; & à tes amis. Ahr 


* Mon fils , fi tü voiois” mon 


Cœur à prefent, tu verrois 
ju'il pleure des larmes de fang, 

ans le temis même ‘que mes . 
ÿeux pleurénc des larmes d’eau, 
tant il eft fenfible à cette 
cruelle feparation, 11 s'arrêta 
tout courr, & ne dit plus mot, 
felon là coñtume & ‘la manie: 
re des Sauvages, qui en agif 
fent de-même ; foit pour refle: 
chir à ce qu’ils ont à dire, où 


pour donger le loifir & le terhs 


"ceux qui les écoutent, d'éi 
xaminer., d'approuver ou dé 


#45 Nowvelle Relatibs 
rejettér ce qu'ils ont ne 
Hé quoy donc, mon fils, 

ta. t'il, feroit - il bien, pos 
fe que tu aies perdu fi.côc. lé 
fouvenir du feftin que tu nous. 
fis autrefois à Gafpé, la pre- 
miere fois que tu vins demeu: 
er dans, nos cabannes , où 
aiant formé avesde la farine 
pêrrie dans la graifle & -la 
moëlle d'erignac , autant de 
cœurs de pâte, que nous é« 
tions de Gafpeñens, tu-les ar- 
rangeas dans un même plat 
d’écorce, voulant nous perfua- 
der que le plus grand de tous 
ces cœurs ,,qui cachoit & cous 
vroit tous les autres , étoile 
figure dutien, dont le zele & la 
charité renfermoit au - dedans 
def foi.-mêmetous les cœæurs.des 
AE pi plus, ni moins que 


s meres renferment, les. en: 


ns. dans. leur ein 2 Tu étois 


‘æ KL °° 


o © DC: s © à 


delaGapefe. 54 


+ dela Gafpefe. 
fâché, difois:'tu, que la Naë 


ture ne t'en avoit donrié qu'un 
feul en partage ;:lequekcu fou: 
haitois- de multiplier ‘autant 
qu'il étoit en ton pouvoir, pat 
da diftribution que tu nous ‘fai. 
fois de ces cœurs de pâte, en 
difanc à chacun de nous en 
articulier. ces aimables paro- 
CS: Taho. nkamers mon igne- 
moule: Mon frere; je te donne 
mon cœur, nkemeremon achkos 
eüiguidepchesp ; vous cabanne- 
rez , vous logerez & demeure 
rerez dorefnavant dans mon 
cœur, qui veut devenir com: 
me les vôtres ,. par l'union 
d'une amitié mutuelle & 
““ciproque , tout Sauvage &c 
agut Gafpelien. À peine eûs- 
tu fini ta harangue, qui ache. 
va de te gagner les cœurs 
de la Gafpeñie, qu'on ne parla 


plus que de danfes & de fef- 


sus  Nwwvile Relation 
tins, pour: te marquer Ja joie 
fenfible que -nous:avions du 
prefent que tu nousavois fait; 
& parmi les acclamarions uni. 
verfelles de toutes nos caban. 
pes, un chacun s'éfforçoit 
d'exprimer parles chanfons 
que l'or. chanca à ta loüange, 
Je bonheur qu'il avoit de pof- 
feder le cœus du Patriarche: 
Dis-moi: donc à prefent, ce 
cœur n'eft il: plus aujourd'hui 
Je même qu'il étoit autre- 


fois» eft - il donc tout. 4. fait 


devenu François, & n'a- t'il 
plus: rien. de Gafpefien > ou 
bien, veut:il vomir pour ja- 
mais les Sauvages, aprés les 
avoir recûs & aimez tendre. 


ment? Il s'arrêta pour la fe 


conde fois : Si quelqu'un de 
nous, me dit-il enfuite, d’un 
ton de voix plus élevé & plus 
Amperieux, t'a caufé quelque 


pe de /” G4 € A! 
débplaifir, qui Re ob 
ge.de nous APE ERE , ne 

ais- tu pas, mon fils, que 
is ton vais » & le Chef de 
la Nation Gafpeñenne ? com 
me ton pere, tu ne peüx ignorer 
jufqu'd prefent , la fincerité de. 
mon amitié, je t'aflâre même 
que je t'aimerai toûjours auf 
_tendrement que l’un de mes 

propres enfans : comme, Chef 
des Sauvages, tu fçais bien 
que j'ai la puiflance & le pou 
voir en main, pour faire punir 
le coupable, fi tu veux me le 
dénoncer, ou fi tu es dans le 
defféin de le cacher, fuivanc 
les maximes & les regles de la 
chaïité que tu nous as enfei- 
gnées, tiens, mon fils, voila 
des robes de caftor , de loutre 
& de marte que nous t'of-\. 
frons volontiers; pour effuier 
& effacer le chagrin que l’on 


44 Nouvelle Relation 
£'a donné, & l'indignation que 
4u peux avoir conçûë ‘contre 
nous. | 
| Il fit jetter en effet à mes 
pieds, par deux jeunes Sauva- 
ges , quelques. unes de ées pel- 
deteries ;mais véiant que je re- 
fufois ces prefens: Il’ eft vrai, 
dit.il, que tu les as toûjours 
_méprifez ; le peu d'étarque tu 
en as fait, pendant que les 
François les recherchent avec 
tant d'empreflement | nous a 
bien fait connoître il y a long- 
tems , que tu ne defirois rien 
au monde , que le falut de nos 
ames, & que nous étions trop 
pauvres & jamais aflez riches, 
récompenfer dignement 
les peines & les travaux que 
tu prenois , afin de nous:faire 
vivre en bons Chrêriens: mais 
fi le peu que nous pofledons n'a 
pas allez d’astrait-pour r'enga- 
| ger 


cndledeGafhehe.- 545 
ger à refter pt , il faur, 


mon fils ,.que je t’ouvre mon 


cœur,.& que je te demande 
avjourd'hui ; en. prefence du 
Soleil qui nous éclaire, s’il fauc 
croire. ce que tu nous as en- 
feigné.; au:s'il ne le faut pas 
croire ? Répons ,, & parles à 
prefenc. , . sf rot 
. Vousremarquerez, s’il vous 
plaît, que les.Sauvages n'in. 
kerrompent jamais celuy, qui 
harangue, & ils blâmentavec 
raifon, ces entretiens, ces con- 
verfations indifcretes & peu: 
reglées, où chacun de la com- 
pagnie veut dire fon fenriment., 
fans fe donner-la patience d'é- 
couter celuy des autres : c'eft 


_ auf pour. ce fujet, qu'ils nous. 
_ Xomparent à des.cannes & aux: 
yes, qui crient, difent. ils, 

. & .quiparlent tous enfemble,. 


comme les François. Il fauc: 
Zz. 


‘546 Nowvelle Relation 
‘atrendre qu'ils aïeñt ‘achevé 
tout ce qu'ils ont:à dite; & 
qu'ils vous obligent à répon: 
dre , comine' celuy : ci', qui 
m'engagea de luy témoigner 
en peu de mots, que je ne leur 
avois enfeigné que ce que le 
… Fils de Dieu avoit-enféigné à 
tous les Chrêtiens ; &-que pat 
confequent ce n’étoit pas feu- 
Jement aflez de le croire, par 
la foûmiffon refpeétueufe qu'il 
devoit avoir à fées Commande. 
mens, maisencore, qu'il lés faz 
Joit obferver religieufement, 
‘& mourir même, s’il.en étoit 
néceflaire , pour la veriré & là 


défenfe de fon faint Evan. 


gile. . | 

Fil eft ainfi, repliqua le Sau: 
“vage, de deux chôfès l’une; où 

tu es un menteur, Où tu n’ey 


‘pas un bon Chrétien: over 
choien tahoë : Tu'es un men. 


‘dela ici pee. ÿay 


feur , mon frere , fi ini ce 


que tu: nous 4$ enfeigné n’eft 
as: veritable:, où lé6 nes pas 
on Chrêtien puilque tu n'ob. 
fertes pas comme il faut des 
Commandemens de Jesus. 


_ Cär enfin , je veux bien que 


tout le monde im'entende:"ta 
as dit à nos enfans, qu'ils é- 
toient obligez, fous peitie d’E. 
tre brüûlez dis les Enférs! 
d'honorer leurs pere: & mere; 
ue c'étoit un crime éborme 
e les abandonner, & dé leur 


refufer le fecours qu ’ilsen pou- 


voient efperer dans leurs be: 
foins.: Tes Inftructions, 213 
Commanderfient de Dieu! Qui 
dit ; Kortche, Bitche chibar, chaË- 
108, baguiffo skigironidex ; Ho- 
nore & crains ton pére & ta 
mere tu vivras lobguémient, 

ont retenu mon fils aîné ‘dans 
ma cCabanre, qui cependant 

Zz ij 


mo 


448  Novvele-Rélation 


vouloit m’abandonner au mi c 
dieu de l'Hiver, dans nos plus t 
grands. befoins :.il à tué un . E 
grand nombre d’orignaux, EE 
t'a fait bonne chere, & don- t 
né abondamment de la graifle I 
à manger &.de l'huile d'ours à C 
boire dans nos feflins , autant € 
que tu..en as pû. fouhaiter. ] 
François, encore un.coup,mon b 
fils aïné a demeuré avec fon: c 
pere.& fa mere, pour le ref. l 
pect qu’il portoit au Comman. L 
dement de Jesus, & l'ami. € 
é qu'il'avoit pour le Patriar. £ 


che :.Fais.donc à.prefent,, à 
fon:éxemple , pour moi, pour 
ma femme & pour luy,ce qu'il 
& fait. fi gencreufement. pour 
tois Tu,m'appellois con pere, 
amasfemme,, difoistu à tous 
Jes Sauvages , étoit ta mere. 
‘depuis que nous f’ayions tous 
les deux enfanté dans nos. 


.  : deleGafpefer 549 
cabannes, mes enfans étoient 
tes freres &. tes enfans : Hé 


bien, maintenant, eft: ce donc 
_ bien fait à.un enfant, de quit- 
ter fon pere..fa mere ..fes fre. 


res & fes fœurs? Eft-ce ainf: 


que tu méprifes le Comman- 


dement de. Dieu qui dit. 

Koutche, kitche-chibar, chaktou, 
bagui/lo skinouidex ?.S'ileft vrai 
que les enfans qui. honorent 
leurs parens vivent long-tems, 
p’apprehendes-tu pas de perir 
dans le grand lac, & de faire 
naufrage dans ces eaux falées, 
aprés nous.avoir abandonné 
dans le befoin que nous ayons 
de ton fecours : Helas,.mon 
fils : ajoûta ce Sauvage , aïant 
les larmes aux. yeux, fi quel- 
qu'un de nous vient à mourir 


dans les bois, quiæft. ce qui 


aura, le foin de nous montrer 
le chemin du Ciel ,,& de nous 


550 Nouvelle Relation 

afifter à bien mourir ? Faloit: 
il donc prendre tant de peine 
pour nous inftruire , éommée 
tu as fait jufqu’à prefent, pour 
nous laifler dans-un peril évi. 
dent de mourir fans les Sacre: 
mens, que tu as a miniftre> 
à mon frere, à mon oncle, 
& à plufieurs de nos vieillards 
_ moribons > Si ton cœur de: 
meure encore infenfible à tout 
ce que je viens de dire, fçaches, 
mon fils, que le mien verfe & 
pleure des larmes de fang en 
fi grande abondance , qu'il 
m'étouffe la. parole. C'eft 
ainfi qu’il finit fa harangue, 
& me donna le tems de”luy 
déclarer mes fentimens. °° 
_… Comme toute lxcompagnie, 
autant furprife-que je l'écois 
moi-même d’un femblable dif 
cours , auquel jé ne m'atten: 
dois pas, étoit en peine de ce 


‘dede Gafpefe: 5j 
que je répondrois à ce pau- 
vre Sauvage, qui fe difoit mor 
cre ; je luy fis connoître & 
uy dis, que mon éœur verfoït 
lus de larmes de fang que 


Je fien, à caufe qu'il écoit luy 


feul plus fenfible à nôtre com- 
mune feparation, que tous'les 
cœurs des Sauvagés enfemble : 

ue je n’avois reçû aucun dé: 
plaifir de la Nation Gafpe- 
fienne ; qui m’avoit toûjours 
puiffamment engagé , par les 
âmitiez & Je bien qu’elle m'a- 
voit fait, de refter avec elle, 
& d'en preferer la Mifion, 
comme je la préfererois toûs 
jours, fi l'occafion fe prefen- 
toit, à toutes celles qu'on vou- 


droit me donner dans la N'ou- 


vellé France: Que je le recon- 
noiflois encore pour mon'pére, 
autant & plus qué jamais ; 8€ 
que je le priois aufh de tout 


fi Nouvelle. Relsios 
mon cœur, de me confiderer 
todjours comme fon fils: Qu'il 
faloit. obferver religieufement 
tout ce.que je. leur. avois,en4 
feigné du devoir des. enfans 
envers leurs pere & mere, 
exprimez dans le quatriéme 
Commandement, de.. Dieu ; 


Kourche, kitchechibar, chaktous 


Ge. Que bien loin de prati, 
quer le contraire à leur égard, 
_je ne: repañloisen France que 
pour le mettre.plus efficace. 
ment en pratique ,. puifqué 
c'étoit pour obeïr.à Dieu dans 
la perfonne de mon Superieur, 
qui mg tenoit lieu de Pere, & 
 dans.le) defféin de perfuader à 


quelques-uns de mes Freres, 


de les venir inftruire, Que.je 
ne. les, abandonnois-pas dans 
leur befoin fans fecours ; d'au 
_ fan que je leur Jaiffois un.au. 
“tre moi- même, dans: la: per- 


fonne: 


A 
l 
| 
( 
| 
] 
] 
L 
c 
t 


de la Gafpefe. 53 
fonne du R. P. Claude Mo- 
reau , extrémenent zelé pour 
Teur falur. Que j'avois écoû- 
té paifiblement tout ce qu’il 
m'avoit dit , plûtôt com. 
me l'effet de fon amitié, que 
d'un reproche outrageant qu'il 
eûc voulu mé faire, aprés 
les avoir aimé f tendrement: 
Mais qu'enfin, je ne pouvois 
n'empêcher de lùy témoi- 
gner que mon cœur avoit été 
touché jufqu'au vif, en me 
demandant s'il n'étoit plus 
Gañpefien, & s'il vouloit vo- : 
mir: les Sauvages pour jamais! 
Tu'tré- trompes, mon pere, 
luy dis: je d’un ton de voix 
aflez fevere , mon cœur eft 
plus Gafpefien que jamais; & 
dans‘!le tèems même que tu tè 
pérfhades qu'il fe rétrellic , il 
devient plus grand de jour en 
joùr en jour, pour.y loger & 

Aaa 


$54  Noxvelle Relation 

recevoir tous ceux de ta Na- 
ion ; Il voudroir, ce cœur, fe 
multiplier , afin de fe trouver 
dans tous les endroits où font 
les Gafnefiens , pour les inf. 
truire, & je t’affûre que je ne 
repafle en France, que dans le 
deffein où je fuis, de faire à mon 
retour, par le miniffere de nos 
Mifionnaires, ce qu’il m’étoit 
impoflible: de faire moi feul, 
Ce fera pour lors, que tu con-: 
fefleras que mon cœur eft bien 
plus grand que tu ne penfes; 
& que bien loin de vomir & 
de rejetter les Sauvages, il 
écfferoit de vivre, s'il étoit un 
mopient fans inclination pour 
les Gafpeñiens,. se 

S'il eft ainfi , répondit au 
même jnftant un certain Me- 
midoïades ; il faut que je paie 
en France avec le Patriarche; 
il a raifon, il a de l’efprit, & 


de la: Gafpefre. 755 


mous n'en avons pas autant 
que luy, il ne recherche que 
nôtre nôtre falut: mais je veux 
que nous nous embarquions 
dans des navires differens, 
afin’ que fi l'un de nous vient 
à perir, l'autre fe puiffe fau. 


* ver, pour en apporter la nou- 


velle, ce qui feroit impoñk- 
ble, fi nous faifons tous deux 
naufrage dans un même vaif- 


 feau. Il alloit nous dire quel. 
qu'autre chofe, lorfque le Ca: 


pitaine nous avertit qu'il étoit 
téms de partir. 
:: Nos Sauvages demeurerent 


 aubord dela mer, durantnôtre 
,€mbarquement,; & je vous a- 
/ vouë que j'eus un déplaifir 


fenfible, confideranravcc une 
lunette d'approche nos pau. 
vres Gafpefiens, qui refterent 
toûjours dans la même place 
où je les avois laiflé, jufqu'à 
| Aaa ÿ 


516 Nouvelle Relation 
cc-qué nôtre navire aiant dou: 
blé 14: Po.nce au Loup-marin, 
Pifle de Bonaventure , que 
nous laiffâmes entre nous & la 
terre: ferme, me priva de la fa- 
tisfaétion de les voir, & d'en 
être vôS. 
La navigation fur égale: 
ment promte , & heureufe ;en 
forte que nous arrivames à 
Honfleur trente jours aprés 
nôtre départ de l'Ifle Percée, 
Nous primes enfuite la route 
de Paris, où le Reverendifli- 
me Pere Germain Allart, & le 
trés. Reverend Pere Potentien 
Ofron Provincialaétuel desRe 
côltets d'Artois, ménagerent 
avec tam defuccez les interêts 
démos Mifions, que le premier 
obtint du Roi, létabliflement 
de l'Hofpice que nous avons 
pen à Quebec ; & 


fecond , des Lettres de fa 


de lé Gafhefre. 57 
veur de Monfieur Fronmçon 
Superieur des Meflieurs du Se. 
minaire de Saint Sulpice , à 
Monfieur d’Ollier Superieur 
des Meflieurs du Seminaire de 
Mont-Roïal en Canada, en 
vertu defquelles mondit Sieur 
d'Ollier eut la bonté de nous 
accorder genereufement: une 
efpace de terrein fur le bord 
du fleuve, avec pouvoir d'y 


- bâtir une Maïfon:de Mifbon, 


avec l'agrément de: Morfei. 
gneur l'Évêque. pour la con- 
folation fpirituelle des Habi- 
sans de Mont-Roïal. | 
Pendant que ces Reverends 
Peres agifloient de ‘concert 
pour obtenir ces nouveaux 
établiffemens, l'obéiflaänce me 
permit de retourner dans nô- 
tre chere Province d'Artois; 
où tout le monde, pour ain 
fi dire, parens , amis, Reli. 
Aaa ii] 


jeux & Seculiers, firenc leurs 
orts afin: d'empêcher & de 
me faire perdre le deffeir que 
ÿavois formée de retourner en 
Canada. Peut. être aurois je 
fuccombé aux inftances de ces 
perfonnes , qui ne cherchoiene 
dans mon fejour en France, 
ue leur propre & feule fais. 
étion, file tres-R. P. Poten- 
tien Ozon,quiavoit paflé deux 
fois en ce nouveau Monde , en 
qualité de Commiflaire & Su- 
perieur de nos Miflions Cana- 
diennes, n’eût diflipé tous ces 
obftacles par une de fes Ler- 
| tres, en.me faifant connoître 
que toutes les difficultez que - 
je luy propofois n’étoient plus 
de faifon:, & qu'il ne s’agiffoit 
as de penetrer la volonté de 
Dieu fur une affaire, où elle 
aroifloit trop évidemment 
dans celle des Supérieurs des 


se -_ Nouvelles Relanon 
€ 


. BD ET ee vw 


de la Gafhefe. i59 
deux M toh+ Saint Be 
nis & de Saint Antoine; mais 
bien de’ l’éxecuter au plûtôt : 
attendu même qué Monfei- 


greur l'Evêque de Quebec & 


KR. P, Valentin le Roux Su: 
perieut de nos Miffions , de. 
mandoient avec inftancé mon 
retour en Canadä: 

: Il n'en falut pas davantage 
pour me déterminer à faire'art 
facrifice de toutes les repire 
grances que je pouvois avoir, 
de quitter une feconde fois nô- 
tre chere Province: convaincu 
parfaitement que lefprit du 
Seigneur refidoit dans ce 
grand Serviteur de Dieu’, je 
reçûs fa Lettre & fes avis com: 
me la décifion de mon fort; 
& pour ge plus être expoié 
davantage aux attaques que 
Farnitié naturellé des parens & 
des. amis me livroit tous les 
Aaa iii]. 


$60  Monvele Relation 
jours, afin de m'engager à ref. 


ter au Païs, je fortis de Ba- 


paume pour aller à Arras, y 
faire ma retraite annuelle, & 
m£ difpofer au fecoud voige 
que je devois faire dans la 
Nouvelle France. :H femble 
que Dieu agrea mon facrifice, 
puifque celuy de, nos Keli, 
. gieux. qui s'étoit, oppolé le 
plus jufqu'alors à mon retour, 
fe trouva luy-même tellement 
changé, huit jours aprés mon 
départ , qu'il demanda avee 
tant d'emmpreffement de venir 
avec moi en Canada, que les. 
Superieurs fe rendirent à fes 
inftantes prieres : cette nou- 
velle me fut d'autant plus a- 
greable, que j'étois perfuadé 
de la capacite, & de la vertu 
de ce Religieux, & du grand 
bien qu'il feroit, comme il a 
fait dans les Mifions Françoi- 


| 
| 
| 
( 


L 


de la Gafhefie. 6e 
fes & he Qt a cul. 
 tivées durant fix années, avec 
une finguliere édification, 
: J'en écrivisaufli-tot à nos Su. 
crieurs, pour les-informer de 
relolution du KR. P. Fran. 
çois Waflon, qui vouloit paf. 
{er avec moi en Canada : en 
effet, nous partimesincefim. 
ment de Bapaume pour Paris, 
où j'eus l'honneur de recevoir 
la vifie de Monfcur Macé 
tres. digne Ecclefraftique de 
Saint Sulpice , homme d’une 
vertu confommée , & d’un ze: 
le veritabiement Apofñtolique 
pour la Mifion de la Nouvel. 
le France, qui me pria infta, 
ment de m'embarquer avec 
deux Religieufes Hofpitalieres 
de-Beaufort en Vallée, que 
Monfeigneur d'Angers vouloit 
bien confier à mes foins juf. 


ques à Quebec, Quelque indi- 


s6z Nouvelle Relution 

guc que je-me crûs de la con: 
duite & de la direction de ces 
faintes Filles, 4 m'obligeace: 
pendant de condefcendre à: fa 
demande, & ne fortit pas-de 
chez nous, qu’il n’eût tiré pa 
role que nous irions au Con: 
vent de ces bonnes Religieu- 
fes, & leur donnerions avis du 
tems : auquel elles devoient fe 
rendre à la Rochelle, pour 
s’embarquer dans les premiers 
navires : en forte que toutes 
chofes étant difpofées, nous 
partîimes de Paris, & nousar- 
rivâmes heureufement , vers 
les Fêtes de la Pentecôte, aux 
Hofpitalieres de Beaufort en 
Vallée. La Reverende Mere 
des Rofeaux, que Mademoi. 
felle de Melun , fi‘celebre par 
la pratique des vertus lesplus 
éminentes du Chriftianifme, 
avoit mife en.ce faint Monaf. 


… & la Gajpefrr. 05 
tere, en étoit devenuë la Su- 
perieure : animée par les éxem- 
ples de pieté de fa fâinte Mai: 
trefle, & brûlant de ce même 
feu de la charité du prochain 
qui confuma le cœur de cette 
_ grande Princeffe , elle fit un 
facrifice aux pauvres malades 
de Mont.Rcoïal, de fes deux 
_ €heres & bien-- aimées Filles. 
les Sœurs Gallard & Mon- 
mufleau ; la premiére, fille d’u:i 
Confeiller d'Angers; la fecon- 
de, d’un fameux Marchand; 
Comme ces. deux bonnes K'e- 
hgieufes éroient d’une vertu fo: 
lide, & fortifiées de l’Efprit de 
Dieu quiles conduifoic en Ca- 
nada, il femble auffi qu'elles 
né fortirent du Cloitre, que 
pour en donner des marques 
éclatantes ; foit durant le fe: 
jour qu’elles firent à la Ko- 
chelle, où Monfeigneurl’£- 


s64 Nouvelle Relation 
vêque les reçut comme des 
veritables époufes de Jzsu s- 
CHRIST; foit durant la na- 
vigation, que Nôtre-Seigneur 
rendit tres-heureufe , par les 
prieres & la fainteté de ces 
ames Religieufes, qui faifoient 
Jeurs Oraifons mentales, Lec- 
tures fpirituelles , recitoient 
leur Office en commun, com 
me fi le navire fût devenu 
pour elles un autre Convent 
de Beaufort en Vallée, Eltes 
parurent infenfibles à toutes 
les incommoditez qui font or- 
dinaires fur la mer; mais elles 
ne pürent s'empêcher de fre- 
mir & de trembler comme des 


ames chaftes, apprenant que 


nous étions en danger d’être 
bien-tôt attaquez par un na- 
vire Turc, qui venoitatoutes 
voiles deflus nous, ou pour 
s'emparer de nôtre vaifeau, 


dela Gafpefie. 65 
ou pour le couler à fond, Le 
canon que l'on difpofoit, les 
moufquets, les piques, la pou- 
dre & le plomb que l’on dif: 
tribuoit à tous les Paflagers 
avec aflez de precipitation, 
ne les effraïoit pas : incer- 
taines de ce qu'elles devien- 
droient , fi les Turcs, qui s’ap- 
prochoient à vûëé d'œil de 
nous, fe rendoient fes maîtres 
du navire, elles apprehen- 
doient tout pour leur pureté; 
& preferant genereufement Lx 
mort à la perte de ce précieux 
trefor,qui couroit rifque d'être 
expofé aux infulres & aux 
violences de ces ennemis du 
nom Chrètien, eiles fe jette. 
rent à genoux, pour implorer 
le fecours du Ciel, & me prie- 
rent , avec une une ferveur 
d’efprit extraordinaire, d’ap- 
grouver la refolution qu’elles 


566 Nouvelle Relation 
avoient.formée , de fe jetter à 
la mer.auffi tôt que les Turcs 
monteroient dans le vaiffeau ; 
aimant -mieux, difoient-elles, 
s’abandenner aux foins amou- 
reux de la Providence, & mou- 
rir mille fois, que de tomber 
entre les mains & d'être foil- 
Jées par la brutalité de ces 
Infideles. Le Ciel cependant 
fe contenta de leur bonne vo. 
_Jonté : on fe mit en état de 
refifter au navire Turc, qui 
approchoit à la portée du ca. 
non de nôtre vaifleau ; & 
comme ilétoit be:ucoup meil- 
leur voilier que nous , on fe 
refolut de l’atrendre, & de fe 
mettre en £tat d’atraquer.& 
de fe défendre. Cette. fer- 
meté & la refolntion que nous 
fimes paroître , de vouloir 
combattre l'ennemi, jetta la 
terreur parmi ces Barbares, 


e* dela Ga/ fé; 
Tefquels fe ed a que À 
étions beaucoup plus. de mon- 
de que nous ng paroifons 
fur le tillac, apprehenderent 
eux-mêmes le fuccez d’un 
combat où ils commençoient 
à perdre l'efperance de vain. 
cre & de triompher; ils juge. 
rent à propos de ne rien rif. 
quer , changerent de. bord, 


pafferenr en arricre de nôtre 


pavire ; & -fe contenterent de 
nous faire des ménaces , auf. 
quelles on répondit avec une 
fierté qui ne cedoit rien du 
tout à leurs infultes: en forte 
que ces Infideles s’érant éioi- 
gnez de nous, jufqu'à nous 
faire perdre leur vaifleau de 
vië , on chanta le 7e Deum, 
gn .aétion de graces , & l’on 
attribua cet heureux fuccez 
aux merites & aux pricres fer- 
ventes de ces bonnes Reli. 


) Nouvelle Relation 
ieufes, que le Ciel confol4 
ans la continuation du voïa- 
ge , Par une navigation autant 
etreufe qu'elles le pouvoient 
fouhaiter, & qui nous fit voir 
l'embouchüre du fleuve de 
Saint Laurent , trente jours 
ed nôtre départ de la Ro. 
chelle. ( 
Le vent s'étant rendu dé 
jour en jour plus favorable, 
On moüiHa bien - tôt l’anchre 
devant Quebec, où jé m'é! 
tois rendu En canot, pour in- 
former Monfeigneur de Eaval 
premier Eyèque de Quebec; 
& Meffieurs fes Grands Vi: 
caires, de l’heureufe arrivée 
de nos deux Religieufes Hof- 
pitalieres , qui avoient gene- 
réufement expofe leur vié aux 
perils de la mer, pour fe con- 
facrer entierement au fervice 
des malades de Mont.Roïal, 
dans 


de la Gafpefie. 6 
dans le oder 4 l'H épral 
fondez par la chariré & les 
liberalitez de Mädame de 
Bullion. On les reçut avec 
tout le bon accueil & le ref. 
pet poflible,; elles furenc 
conduites aux Urfulines de 
Quebec , & quelques jours 
aprés à Mont- Roïal , par 
Monfieur Soüart leur Direc- 
teur, grand ferviceur de Dieu, 
dont la memoire fera toû: 
jours en benediétion dans [4 
Nouvelle France, par l'odeur 
de fes vertus , qu'il y a répan. 
dué durant quarante années de 
Miffion, jufqu’à une heureule 
vieilleffe, Fe 
“Le Reverend Pere Valentiw 
Je Roux , qui ne perdoit au- 
Eune occañon de procurer 
Jes établiflement de nos Mif- 
fions, deftina le Pere François 
Bbb | 


ls Navvrle R clarion 
aflon pour continuer celle. 
que nous avions aux Iroquois,, 
où ce bon Religieux a de- 
meuré l'efpace de fix ans, 
foit durant là paix , foit du- 
rant la guerre que nous ed- 
mes avec ces Barbares, aux. 
infultes. defquels ce zelé Mif- 
fionnaire étoit continuelle- 
mentexpolfé.Le Keverend Pe- 
re Superieur m'ordonna auff, 
de monter avec luy, & de fer 
vir d'Aumônier à Monfei- 
gneur le Comte de Fronte: 
nac Gouverneur General de 
la Nouvelle France, juf. 
qu’au Mont-Roïal ; afin de 
ménager auprés de Monfieur 
d'Ollier: Superieur. du Semi- 
naire , & Seigneur de l’Ifle 
du. Mont- Roial , un. efpace 
de:terrein quil nous accorda 
gencrenfement , aprés avoir 


de la Gafpehe: c 
fait leêture de la, Letrre Pa 
je luy prefent.i de la part de 
Monfieur Trençon. aous don 
nant en fa confideration qua: 
tre arpens de terre fituez fur 


. Je bord du fleuve ,-proche la 


Chapelle de‘la Sainte Vierge, 
vis d vis d’une petite éleva- 
tion fur laquelle on a bâti un 
moulin , commodes & tres- 
propres pour l’abord des ca- 
nots & des chaloupes, & dont 


. H envoïa le Contra& de con- 


ceffion au Reverend Pere Va- 
lentin le Roux , aufh tôt que 
je fus de retour à Quebec, 
Deux jours avant mon dé- 


“part pour ma Miffion , de nos 


Gafpefiens , ou celuy qui fe 
difoit mon pere , & fa famille, 
me recürent avec tout le bon 
accueil qu'il leur fut pofi- 
ble. J'obmets ici les circons 


$72  Nowvelle Relation 
ftances de cette feconde Mif. 
fion, que je referve pour le Pre- 
mier établifement de la Foi dans 
la Nouvelle France. 


FIN. 


ne tué ÉÉÉlÉ NÉS nié .— 


” De l'Imprimerie de LAURENT 
| KR ONDET. 


1 

de Mif. 
r le Pre- 
Foi dans